L’univers magique de Yoann Lossel et Psyché Ophiuchus

Yoann Lossel est un illustrateur français qui habite Brocéliande. Ses travaux sont empreints des mystères fantastiques et finement réalisés, principalement en noir et blanc et feuille d’or. Depuis quelques temps il partage sa vie avec Psyché Ophichus, qui est également une artiste même si elle ne vit pas de ses créations. Au préalable modèle, elle est venue petit à petit à la fabrication de ses propres images, naviguant dans les mêmes inspirations que son compagnon. Je vous propose de découvrir leur univers et leur vie d’artistes amoureux !

The Fall – photo : Yoann Lossel – modèle : Psyché Ophiuchus

~ Bonjour à vous deux ! Entrons dans le vif du sujet : pourriez-vous nous raconter votre rencontre ?

Yoann : En 2014, j’ai contacté Psyché en tant que modèle pour une collaboration. Je travaillais alors sur un projet de peinture destiné à un solo show. Le temps de mettre en place le fil conducteur de mon expo, je la recontactais en 2015 pour une première séance. Nous sommes allés en forêt dans un lieu très inspirant, « Le Chêne dans l’Eau », et avons passé la journée ensemble jusqu’à la tombée du soir.

Psyché : C’était une rencontre artistique qui s’est transformée, petit à petit, en quelque chose de personnel. En fait, il serait plus juste de dire que la première rencontre remonte à 2012 quand j’avais envoyé un e-mail à Yoann, suite à une expo de son travail, pour lui dire que j’avais grandement apprécié… mais je n’avais pas eu la vaillance de dépasser ma timidité pour venir lui parler. J’étais très impressionnée par son travail.

Yoann : Au début de cette année, j’ai terminé le tableau pour lequel Psyché a posé. Il raconte un peu cette histoire et notre rencontre.

The Rise, par Yoann Lossel.

~ Yoann, pourquoi avoir choisi le dessin pour t’exprimer ?

Ça s’est fait naturellement, c’est le medium que j’ai privilégié en tant qu’enfant pour m’exprimer. Ça aurait pu être un autre, mais le temps passant on développe des habilités avec la technique que l’on favorise. Je suis assez touche à tout, j’aime créer des choses de toutes pièces, quel que soit le matériel d’origine.
Malgré tout, j’ai une réelle affinité avec la sphère visuelle, et je trouve que la peinture permet d’aborder des dimensions subtiles, notamment par le biais de l’onirisme et du symbolisme. Finalement, le medium n’est pas si important que ça, c’est le thème et la façon de l’aborder qui prédominent. J’ai choisi mon thème plus que mon medium, et je progresse pour que mon medium soit de plus en plus au service de mon thème.
Ce que j’aime avec l’image, c’est la possibilité de créer du hors-champ. Dans les faits, une peinture est un espace cloisonné, mais le cadre ne doit pas être une limite, c’est le début de l’imaginaire. La force d’une image se trouve autant dans ce qu’elle dévoile que dans ce qu’elle cache.

Danseuse, photo et modèle : Psyché Ophiuchus

~ Psyché, qu’est-ce qui t’a attirée dans la photographie ?

Je me sens complètement appartenir à notre culture de l’image, avec une pulsion scopique très développée et une volonté d’esthétisme. J’aurais aimé savoir dessiner, mais à ma grande frustration, ce n’est pas ça du tout. Un jour, le photographe professionnel David Arraez m’a proposé d’être modèle pour un projet pour L’Oréal et c’est comme ça que la photographie est entrée dans ma vie. Je n’avais jamais pensé à être modèle mais l’expérience m’a beaucoup plu. En tant que modèle, on participe à la création d’une image, à la réalisation d’un projet esthétique (à une petite échelle). Pour moi, être modèle, c’est participer à une image qui véhicule un message, raconte une histoire, en plus de son esthétique.
Ensuite, mon long parcourt de modèle m’a permis de me familiariser avec la photographie. J’ai eu la chance de travailler avec des photographes qui m’ont montré comment on retouche une image et qui m’ont expliqué la « psychologie de l’image ». Cela a été pour moi une révélation. J’ai compris qu’on pouvait aussi traduire son monde intérieur autrement que par le dessin. Et cela m’a donné envie de créer mes propres photos.

Perséphone, photo et modèle : Psyché Ophiuchus

~ Yoann, tes images ont des thèmes très fantastiques et païens (je pense notamment au satyre ou au grand cerf), est-ce que ce sont tes inspirations principales ?

Mes inspirations principales sont les grands thèmes classiques. Les grands thèmes ne sont
pas classiques à force de représentations, mais sont classiques parce qu’ils interrogent depuis longtemps, et communiquent des idées fortes. C’est le principe du symbolisme, il reprend des codes anciens, dans l’esprit de véhiculer des émotions qui nous sont communes. Même sans comprendre la portée d’un symbole, on en saisit un minimum l’idée. J’utilise simplement des thèmes qui interrogent approximativement les mêmes concepts chez tout le monde. Le faune, l’homme sauvage, le Green Man, questionnent sur la part sauvage de l’homme. Par extension, ce thème interroge depuis toujours la place de l’homme dans la nature. Tout le monde est capable de le saisir, sans forcément l’intellectualiser. Lorsque l’on représente une créature mi-humaine, mi-animale/végétale,
le spectateur rapproche d’instinct les concepts de nature et d’humanité/civilisation sans même y réfléchir. Reste un sentiment qui porte l’idée en elle-même et qui séduit, ou pas.
J’ai choisi d’illustrer des thèmes fantastiques parce qu’ils permettent de s’affranchir du réel et des contingences matérielles, pour aborder des émotions subtiles qui appartiennent au réel. La peinture est clairement un medium idéal pour le fantastique, elle n’a pas à suivre pleinement les règles de la physique pour être plausible aux yeux du spectateur.

The Forgotten Gods, par Yoann Lossel

~ Psyché, tu étais modèle pendant longtemps, et désormais tu pratiques l’autoportrait, qu’est-ce qui a provoqué ce revirement ?

Comme je l’expliquais ci-dessus, j’ai eu envie de créer mes propres images et messages. D’être autonome et indépendante pour exprimer mon monde intérieur. En parallèle, j’ai commencé à être vraiment frustrée par les projets photos que l’on me proposait : femme toujours sexy, dénudée voire carrément nue (avec des réalisations qui oscillent de maladroites à glauques), image sans profondeur, des thèmes et des traitements vus et revus.
Je ne souhaite plus participer à l’archétype de la femme qui doit être fatale, sexy, objet pour l’homme. J’ai également été fatiguée des projets avec un fond (quelle que soit la couleur), une fille (interchangeable) et une jolie robe. Ça ne me suffit pas.
Comme je le disais précédemment, j’aime les histoires, une jolie photo ne me suffit plus. Et, à mon sens, le modèle est seulement un élément de cette histoire, de cette image. Ce n’est pas l’élément central sinon il s’agit d’un portrait et ce n’est pas ce que je souhaite développer.
Effectivement, je suis souvent le modèle de mes propres photos, mais je ne le conçois pas comme de l’autoportrait. Le portrait, ou l’autoportrait, viennent de la peinture et servaient à représenter une personne. Dans mes photos, je joue des rôles, ce n’est pas moi et je ne suis qu’un élément au service de mon message.

East of the Sun and West of the Moon, photo : Psyché Ophiuchus – modèle : Yoann Lossel.

~ Tes photographies ont un côté très pictural, quelles sont tes inspirations principales ? Est-ce qu’on peut également dire que tu es influencée par le travail de Yoann ?

Mes inspirations viennent clairement de la peinture qui est l’ancêtre de la photographie. C’est très formateur notamment pour la composition. Plus précisément, je suis très touchée par les mouvements Art Nouveau, préraphaélite et romantique ainsi que par les illustrateurs fantastiques du XIXe et leurs successeurs (Kay Nielsen, Arthur Rackham, P.J. Lynch). J’aime les couleurs utilisées par ces courants, ainsi que les thèmes qu’ils abordent. Beaucoup de douceur s’en dégage même s’ils abordent souvent des thèmes graves, plus sombres. La femme y a aussi une place particulière, c’est très riche d’archétypes différents.
La photographie rend les choses trop réelles de par la précision, la réalité de l’instantané et cela dessert mes propos. Je préfère les flous contrôlés qui permettent le rêve et l’imagination bien loin de la dure réalité. D’où ce côté un peu pictural vers lequel je tends souvent.
Le travail de Yoann correspond à une esthétique que j’aime beaucoup, et à ce titre il fait partie de mes influences, c’est certain.

The Green Room, photo et modèle : Psyché Ophiuchus

~ Yoann, d’après le soin apporté à tes tirages, qui sont très enluminés, on sent également une attirance pour l’Art Nouveau et les mouvements associés. Est-ce le cas ?

Ce sont des mouvements qui se complètent parfaitement. En toute subjectivité, je trouve que l’Art nouveau, de par son sens de la courbe et son aspect ornemental, a permis au Arts Décoratifs d’atteindre leur apogée. C’est une sorte de forme moderne d’enluminure, nourrie par des années d’évolution de l’art.
Concernant le Préraphaélisme, je ne suis pas un aficionado de tous les peintres préraphaélites, j’ai mes têtes. Je suis particulièrement admiratif du travail de Waterhouse, qui n’est pas purement un préraphaélite. Je trouve que la volonté de rupture du mouvement est intéressante, même si concrètement pas si évidente que ça, au regard de son aspect très figuratif. Par contre la manière d’explorer les thèmes a clairement offert un tournant au arts fantastiques modernes. Je connais peu de peintre, illustrateurs contemporains, qui ne soient pas intéressés par ce mouvement pictural.
Les deux mouvements ont ceci en commun qu’ils abordent très régulièrement le thème de la nature et ses représentations, ainsi que celui de la femme sous un jour un peu nouveau. Dans les deux cas, il se dégage une grande poésie accompagnée par une technique quasiment inégalée. Ça ne peut que nous toucher Psyché et moi. En fait, nous nous intéressons à tous les mouvements artistiques qui ont jalonné l’histoire de l’Art Fantastique : Renaissance italienne, Art Fantastique Flamand, Romantisme, Symbolisme, Préraphaélisme, Art Nouveau, Illustration de l’Âge d’Or, Arts and Crafts…

Les Fleurs du Mal, par Yoann Lossel.

~ Si vous deviez choisir une époque où vivre, est-ce que ce serait le XIXe siècle ?

Psyché : Je suis très bien à mon époque personnellement ! Elle nous permet de rêver et d’être plus à l’abri que jamais même si ce n’est pas l’idéal non plus. J’aime beaucoup le XIXe siècle pour son esthétisme et pour les fantasmes que cette époque nous inspire à nous, habitant du XXIe siècle. Mais c’était une époque dure, surtout pour les femmes !

Yoann : Je pense que si j’avais vécu au XIXe, je serais mort à moins de trente ans de la
tuberculose dans la campagne alsacienne, ballotté par les conflits européens… et je n’aurais jamais tenu un pinceau de ma vie. Je me suis construit avec les outils de mon époque, et notamment internet qui m’a permis d’exister artistiquement.

Psyché : Par contre, on ne dirait pas non à un voyage ectoplasmique au XIXe ou à un dîner avec Waterhouse, Mucha, Raphaël etc…

Eros et Thanatos, par Yoann Lossel.

~ Vous travaillez beaucoup ensemble : Psyché pose pour toi Yoann, et tu poses également pour elle, tout comme vous semblez élaborer certains projets ensemble. Comment cela se passe artistiquement entre vous ? Comment décidez-vous des projets ? Y’a-t-il un esprit d’émulation ?

Yoann : A la maison, on est entouré par toutes formes d’arts. L’atelier est grand et nous avons beaucoup de matériel, donc peu de limites. Tantôt, on peint un meuble, tantôt on customise des chaussures. Ceci entre une séance photo, la finition d’une peinture, de la retouche numérique ou de la couture. On s’amuse, on essaye de réaliser des choses qui nous plaisent, que l’on trouve belles.
Pour l’aspect vraiment professionnel : je compte beaucoup sur le regard de Psyché pour ajouter le regard extérieur que je n’ai plus après plus de cent heures de peinture sur le même sujet, étalé parfois sur un an. Nous avons une vision assez commune avec des personnalités qui se ressemblent et se complètent. C’est très facile de confier son travail au jugement de l’autre, nous savons qu’il sera abordé par le bon axe. Psyché a de l’instinct, elle sait pointer du doigt le détail sur une peinture que je sais être en dessous du reste. C’est la confirmation que ce détail n’est pas qu’un problème pour moi et qu’il faut le réfléchir autrement.
Pour finir, Psyché est une véritable muse pour moi, au sens classique du terme. Je suis transporté par ce qu’elle dégage et ça me permet de nourrir mes sujets.

Psyché : Yoann est la seule personne que je fais poser parce qu’il m’inspire et que notre relation, notre intimité me porte. Nous communiquons beaucoup sur nos projets, personnels ou en communs, et de ces échanges naissent de véritables réflexions, une émulation, chacun nourrissant les projets de l’autre. D’ailleurs nous travaillons dans le même atelier !
L’avis de Yoann est très important pour moi car je respecte beaucoup son œil artistique, tout
comme j’aime la personne. Étant donné que nous partageons un grand nombre d’inspirations le choix des projets n’est vraiment pas un problème. Ce qui est important pour nous, c’est le respect de chacun et de s’amuser.

La jeune fille à la balle d’or, photo et modèle : Psyché Ophiuchus.

~ Yoann, parlons technique : quels outils utilises-tu lors de l’élaboration de tes illustrations ? As-tu une préférence ? Les tons gris et or de tes illustrations font très gravure, est-ce un parti pris ?

Je travaille régulièrement avec du graphite ou de la peinture à l’huile et de la feuille métallique. J’adore le graphite combiné à l’or, c’est ma technique favorite depuis quelques années. Le graphite, sous ses déclinaisons, permet d’obtenir des nuances très subtiles et très douces. La feuille d’or, d’argent ou de cuivre, me permettent d’ajouter une troisième dimension à mon travail, une vraie profondeur de champ. Ainsi que d’ornementer une image figurative. Le contraste entre la délicatesse du graphite et l’aspect très franc des reflets sur la feuille métallique offre une gamme assez vaste, et me permet de jouer avec la lumière. J’utilise de multiples formes de graphite, du crayon au bloc de graphite, en passant par des solutions aquarellables. J’ai également toute une panoplie d’or, d’argent, de cuivre, de pinceaux aux formes variées, de poudres, de colles, de brunissoirs, d’encres, de vernis… La liste est longue, l’atelier ressemble à l’antre d’un sorcier. J’utilise également des pétales de fleurs que j’encolle sur mes sujets. La plupart du temps il s’agit d’hortensias.
Concernant l’aspect gravure de mon travail, je crois qu’il est lié d’une part au noir et blanc et d’une autre part à l’aspect ornemental de mes encadrements. Mais, je dois également être influencé par les auteurs que je collectionne : j’affectionne les vieux livres, dont ceux illustrés par Gustave Doré, mais également les livres illustrés durant l’Âge d’Or de l’illustration. J’aime beaucoup la gravure, je trouve que c’est un art passionnant, capable de générer toute une palette de nuances avec uniquement du noir sur du blanc.
Le côté « vieille école » de mon travail est clairement un parti pris et un hommage à mes
prédécesseurs.

Thanatos, par Yoann Lossel.

~ Si l’on pousse la porte de chez vous, comment se passe une journée ordinaire quand on est un couple d’artistes ? Avez-vous chacun des rituels lors de la création d’une œuvre ?

Psyché : Étant donné que je ne vis pas de mon travail créatif, je dois composer avec mon métier qui prend une grande part de mon temps. Je travaille en tant que psychologue clinicienne en libéral. C’est ma seconde passion qui est tout à fait complémentaire à mon travail photographique : j’y retrouve l’importance du symbole, la réflexion sur l’être humain et la valeur du rêve et de l’imagination. Le libéral me permet de caler mon rythme sur celui de Yoann et de pouvoir partager mon temps entre ces deux activités qui me tiennent à cœur.

Yoann : On a la chance d’avoir beaucoup de temps ensemble, et de pouvoir choisir notre rythme. Nous vivons en forêt de Brocéliande, dans une maison assez retirée. Ça nous permet d’avoir une vie paisible et de ne profiter de l’agitation que lorsqu’on le choisit. Pour créer, nous avons besoin d’être au calme, au sein de la nature et loin des sollicitations. Nous échangeons beaucoup et nous imaginons des projets à venir, des voyages, des promenades. La proximité de la forêt nous permet de nous échapper à tout moment pour profiter des paysages. Je n’ai pas spécialement de rituel lors de la création d’une œuvre, mis à part que nous travaillons toujours en musique. J’ai besoin de me sentir connecté avec le thème que j’aborde, et la musique est un excellent medium.

Aoife, photo et modèle : Psyché Ophiuchus.

~ Enfin, avez-vous des projets pour cette année (expositions, nouvelles œuvres, etc) ?

Yoann : Je suis en train d’illustrer Beowulf pour une maison d’édition américaine : Easton Press. Le livre sortira en série limitée en fin d’année, uniquement en anglais, avec une traduction de Frederick Rebsamen. Au mois d’août, je participerai à un « Group Show », dans la galerie Krab Jab Studio, à Seattle. En fin d’année, je dois terminer plusieurs peintures qu’on m’a commandées, dont une sur l’insurrection républicaine de 1832, à Paris. En parallèle, je travaille toujours sur des œuvres personnelles pour les réunir dans un solo show, idéalement à Los Angeles.

Psyché : Notre voyage dans le Dartmoor a été l’occasion de réaliser des photos dans des lieux magnifiques. Elles sont actuellement « en travaux ». J’ai eu des propositions d’expositions pour mes photos qui m’ont fait très plaisir ! Mais c’est encore trop tôt pour en parler. Je suis heureuse aussi d’avoir quelques publications en attente. Et pour les autres projets que nous avons en commun, on garde un peu de suspens.

Liquid Gold, photo et modèle : Psyché Ophiuchus.

 

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