La fête dans les Arts

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Détail d’une fresque des frères Carrache au Palais Farnès

La fête, symbole de joie de vie et de partage, est fréquemment perçue comme un marqueur des moments importants de l’existence. Elle se traduit dans les croyances par des cérémonies rituelles, ou sur un plan politique, par des réceptions. Il semble donc évident que ce thème, puisqu’il revêt différents aspects et dégage une charge émotionnelle importante, soit repris sous diverses formes dans l’art. Ici, il sera question de l’évocation de la fête au travers de l’histoire de la peinture européenne, et de tous les aspect sous lesquelles celle-ci peut être abordée, des gravures burlesques médiévales au Moulin de la Galette de Pierre-Auguste Renoir.

~ Aux origines, réjouissances antiques et cérémonies biblique

Pour aborder ce sujet, commençons par citer ses occurrences les plus anciennes qui remontent à l’antiquité grecque, où les représentations de Dionysies —grandes célébrations orgiaques présidées par Dionysos, divinité du vin— étaient nombreuses. On a également retrouvé plusieurs mosaïques romaines dédiées aux Bacchanales, grands banquets divins de Bacchus, symboles par excellence de l’excès, voir de la débauche. Si peu de représentations picturales antiques nous sont parvenues, ce sujet a cependant été maintes et maintes fois repris à la Renaissance, notamment pour la décoration des palais, et principalement des salles de réception. L’une de ces plus remarquables peintures a fresco se trouve dans le palais Te de Mantoue. Et c’est en cela que réside un des paradoxes de l’art de la Renaissance : piété catholique et esthétique antique s’y conjuguent, faisant parfois se côtoyer des concepts antithétiques. Car c’est avant tout une évocation de l’impulsivité, de l’aspect « sauvage » de l’Homme : ainsi, c’est la vie qui est célébrée lors des triomphes de Bacchus.

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Nicolas Poussin, Bacchanale près d’une statue de Pan, 1635

Mais la popularité des scènes orgiaques ne s’achève pas avec le XVIe siècle. Nicolas Poussin et Van Loo ont par exemple peint autour de ce thème, succédant aux frères Carrache, à Vélasquez, Bellini, Raphaël et au Titien. Toutes ces œuvres sont généralement bâties sur un modèle similaire, où se mêlent divinités et jeunes femmes nues assimilables à des nymphes, dans une nature sauvage et verdoyante. Voilà qui explique la résurgence de ce thème à travers les styles : il représente un paradis perdu, une allégresse onirique et donc un concept intemporel. C’est une idée que l’on retrouve également chez Pablo Picasso, avec La joie de vivre et Bacchanale, inspiré du tableau éponyme de Nicolas Poussin. On peut remarquer que les divinités n’y sont plus réellement représentées, ce que l’on peut expliquer par la pensée Nietzschéenne, dont le célèbre « Dieu est mort » (Ainsi parlait Zarathoustra, 1883) symbolise le recul pris au XIXe siècle vis à vis de la religion.

Si les fêtes des dieux antiques sont de véritables incitations à la débauche, les célébrations dont il est question dans la Bible sont représentées avec solennité et retenue, à l’exemple du célèbre Mariage de la Vierge de Michel-Ange. En effet, l’auteur du plafond de la chapelle Sixtine a utilisé ce thème afin de mettre en valeur les principes esthétiques de la Renaissance, inspirés de Vitruve. Ceux-ci, basés sur l’harmonie et la symétrie rendent la composition très équilibrée, ce qui instaure une atmosphère paisible au sein de l’œuvre. De plus, le moment choisi —celui de la cérémonie— invite davantage au recueillement qu’à la célébration puisque il s’agit de celui de la cérémonie. Les Noces de Cana sont au contraire un sujet où la fête, organisée autour du repas, est bien à l’honneur : mais là encore, on est loin des Dionysies et de leurs cortèges effrénés. Quant au dernier repas du Christ, il pourrait être à rapprocher des « danses macabres ». Là encore, la solennité est de mise et l’ombre du sacrifice rôde. Les œuvres d’inspirations liturgiques se rapprocheraient donc plus d’une évocation cérémonielle de la fête.

~ Danses macabres et Sabbat, quand les réjouissances se mêlent à l’occulte

Les célébrations représentées dans la peinture ne sont pas toujours une ode à la vie ou une allusion aux Bacchanales. À ces thèmes se mêlent parfois des sujets plus graves, tels que la mort, ce qui, si l’on aborde l’œuvre selon les croyances chrétiennes, est d’un remarquable cynisme, et se place dans la tradition des « memento mori » dont la tonalité est souvent grotesque.

Les premières apparitions de ce concept se distinguent sous la forme de « danses macabres ». C’est un style d’œuvre incontournable à l’époque médiévale, symbolisant la mort devenue familière dans un temps bouleversé par la guerre de Cent Ans, les famines et les épidémies. On peut y voir représentés des êtres symbolisant toutes les classes qui forment la société, attestant ainsi de l’égalité de tous face à la mort. Ces personnages dansent accompagnés de squelettes. Deux concepts paraissant antithétiques sont ainsi mêlés : la mort et la danse, donc la fête, la joie, dans la tradition des « memento mori » ou des Vanités. Afin d’en savoir plus, je vous recommande l’article Initiation à la danse macabre paru sur le blog des Éditions du Faune.

Il y est parfois question de mystère, à l’exemple des représentations de Sabbat, courantes au XIXe siècle. On y présente des réunions maléfiques fantasmées, parfois présidées par Satan en personne, accompagné de femmes dévêtues. On peut y voir un lien direct avec les Bacchanales, puisqu’un des sujets auquel touchent ces représentations est celui de la fête dans l’excès, voir le vice ou la luxure. Représenter le Sabbat, c’est souvent toucher à la fois au mystère et à l’érotisme.

Francisco de Goya, Le Sabbat des sorcières, 1789
Francisco de Goya, Le Sabbat des sorcières, 1789

~ Bals, réceptions et vie à la Cour : la fête comme outil politique.

La fête peut également être perçue comme un moyen d’affirmer richesse et pouvoir. Ce dogme a longtemps été suivi durant l’Ancien Régime, et plus particulièrement à l’époque de Louis XIV, dont les fêtes sont encore aujourd’hui réputées pour leur magnificence. Certains documents attestent à ce propos de la mise en scène des jardins au moyen de leurs célèbres machineries, agrémentées d’automates, mais il est également question de feux d’artifices. Ici, la fête prend réellement le sens qu’on lui accorde quand on l’exprime d’un point de vue aristocratique. C’est un moyen de mettre en scène le pouvoir, d’affirmer sa richesse et sa position. Ainsi, la fête revêt ici un aspect politique et diplomatique : on organisait des réceptions à l’occasion de la venue d’un émissaire. Mais ce procédé n’était pas intégralement tourné vers les monarques voisins. Puisqu’à la cour, la fête et le jeu se comptaient parmi les rares divertissements dont on pouvait jouir, des bals et autres soirées étaient organisés dans le but de maintenir le contrôle du régnant sur ses sujets. Mais les œuvres révèlent également au travers de leurs représentations des réjouissances de la cour tout le faste et le savoir-vivre qui s’y trouvaient. Ainsi, on peut se figurer en regardant le Déjeuner d’Huîtres par Jean-François de Troyes tout l’art de vivre à la cour : la table dressée, le vin de champagne et autres fruits de mer.

Cependant, ce procédé tient ses origines plutôt dans l’histoire, à l’époque hellénistique par exemple, où l’on célébrait la victoire des militaires par des Triomphes, sortes de déambulations à la gloire d’un individu. Ces événements étaient représentés sous forme picturale, tradition recyclée pendant la Renaissance, comme en atteste la salle des Audiences du Palazzo Vecchio de Florence où l’on peut admirer Le Triomphe de Camille, fresque réalisée par Francesco Salviati.

~ Fête de village, Carnaval et Guingette : les célébrations populaires.

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Pieter Bruegel l’Ancien, La Danse des Paysans, 1568

On pourrait penser que c’est sous l’impulsion du courant réaliste, qui s’intéressait à la vie quotidienne et aux classes populaires, que les fêtes paysannes sont apparues sur les toiles, notamment à l’initiative de Bruegel l’Ancien : mais là encore, celles-ci sont un sujet qui traverse les époques. Effectivement, de nombreuses gravures médiévales représentent des scènes de danse villageoises ou de mariage, mais le XXe siècle en fait également un de ces sujets picturaux de prédilection. En effet, avec la multiplication des bals populaires, la danse devient un loisir apprécié. Les peintres s’adonnent alors à représenter ces foules dynamiques et joyeuses sur lesquelles se déposent les lumières des lanternes, qui mariées aux couleurs variées des costumes

En ce qui concerne le Carnaval, il fait exception à la scission nette entre fête populaire et célébration aristocratique. C’est en effet par essence l’événement où les classes sociales sont abolies par les masques qui effacent l’identité. Il est donc évident que dans ce cas, on retrouve le caractère festif et fastueux des fêtes de la cour, mais à cela se mêle une sorte de mystère, une atmosphère presque fantastique qui tient son origine dans la profusion des costumes que l’on peut y voir. Le mois de Février est alors à Venise, lorsque débute le Carnaval, un mois où tout est permis.

 

En résumé, il semble évident que le thème de la fête est, dans les Arts, un sujet prolifique qui peut être abordé sous bien des aspects. Il est à la fois porteur de morale et expression des vices de l’Homme, symbole de plaisirs simples de l’existence et d’enjeux politiques. Ses évocations ne sont pas limitées à l’art pictural évidemment, mais il aura fallu cerner le sujet pour se tenir au format bref de l’article. On peut en revanche citer La Traviatta, opéra dans lequel Verdi met en scène tout un acte durant, une fête donnée par son héroïne Violetta. La sculpture n’est pas en reste, fortement inspirée par les sujets mythologiques , il est donc logique qu’on y retrouve des représentations festives. Tout cela attestant, pour conclure, du caractère intemporel et interdisciplinaire de la fête dans l’Art.

Tiepolo giovanni Domenico Carnival Scene Le Menuet 1754
Gian Domenico Tiepolo, Scène de Carnaval : Le Menuet, 1754

 


Quelques pistes bibliographiques :

ARASSE Daniel, Décors italiens de la Renaissance, Paris, Editions Hazan, 2009.

FLAVILLA Massimo & RUGOLO Ruggero, Venise Rococo, L’art de vivre dans la Lagune au XVIIIe siècle, Editions Hazan, Paris.

L’impressionnisme et la Mode, Paris, Musée d’Orsay, 2012.

Dir. Bentini Jadranka, Une Renaissance singulière, la cour des Este à Ferrare, Bruxelles, Editions Snoeck, 2003.

Dir. CRESTI Carlo, Palais de Florence et de Toscane, Paris, Editions Place des Victoires, 2013.


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