Portrait au Positif

Baptiste Riera, auteur photographe et amateur  de techniques anciennes nous présente aujourd’hui Cendre noire, son laboratoire d’images au collodion humide. Le procédé  fut disputé dans les années 1850, opposant les deux grandes figures de l’époque du domaine de l’expérimentation scientifique et photographique. Malgré eux, l’anglais Frederick Scott Archer et le pionner français Le Gray n’en tireront aucun profit.

page cendre noire

~ Bonjour Baptiste, comment est née votre passion pour la technique du collodion humide ?

Salut Aurélie, ayant fait un peu d’argentique, je suis un jour tombé par hasard sur l’image d’un ambrotype. J’ai tout de suite cherché à savoir ce que c’était, car cette esthétique me plaisait beaucoup. J’ai ensuite prospecté pour apprendre cette technique et découvert qu’il existait des stages pour particuliers un peu partout en France. J’ai donc réalisé une formation de 2 jours chez Julien Felix qui pratique depuis plusieurs années. C’était une expérience fabuleuse !

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~ Le collodion, qui se présente comme un vernis, doit être préparé à l’avance pour lui laisser le temps de se clarifier. La patience est-elle le meilleur des atouts pour réussir ses images ?

En fait, il existe des recettes qui peuvent être utilisées après quelques heures. Le collodion évolue dans le temps et sur plusieurs mois, car les sels présents dans la solution se dégradent peu à peu.
Je dirais que la patience est un atout, au vu des nombreux échecs que l’on peut rencontrer au début. Il arrive parfois qu’une des chimies soit défaillante. Il faut alors rechercher laquelle ou lesquelles posent problème, cela peut être très long. Avec de l’expérience il est plus facile de trouver des indices pour voir ce qui s’est passé, car elles peuvent être aussi des erreurs de manipulations.
Je pense que l’atout majeur dans ce travail est la conscienciosité, qui évite beaucoup de problèmes en aval.

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~ La préparation se fabrique avec des sels de Potassium, de l’eau déminéralisée, de l’alcool 90° et de l’éther. Comment avez-vous appris cette manipulation délicate ? Pouvez-vous nous expliquer brièvement les étapes de ce travail de chimiste ?

Ayant appris par le biais du stage, j’ai tout eu dans les mains dès le début, mais je continue d’apprendre constamment grâce à certains ouvrages et surtout aux témoignages de passionnés qui échangent sur internet.
Le travail de chimie se résume  à des dissolutions. Cela s’apparente plus, à mon niveau, à suivre une recette de cuisine ! Après, on peut pousser la recherche théorique très loin, apprendre l’action chimique ou physique réelle de chaque composant.
C’est un travail que j’envisage de faire par la suite, grâce à des manuels de l’époque où les photographes étaient tout d’abord des scientifiques.

~ L’ambrotypie est-elle bien la technique de ce vieux procédé photographique ? Quel matériel utilisez-vous pour développer votre travail ?

L’ambrotypie est le nom de la technique qui s’applique dès lors que la solution de collodion est couchée sur du verre (ou autre matériau transparent). Elle produit alors un ambrotype. Il existe les ferrotypes, qui eux, ont comme support une plaque de métal laquée de noir, mais les produits restent sensiblement les mêmes. Cette technique a la particularité de nécessiter que toutes les étapes soient réalisées à la suite. Ainsi, la couche de collodion restée humide peut continuer à être sensible aux différentes solutions qui lui sont appliquées. Cela implique d’avoir un espace isolé de la lumière lors de sa mise en œuvre.
Au début, les photographes travaillaient dans leurs studios, souvent aménagés d’une véranda afin de profiter un maximum de la lumière naturelle.  Leurs chambres photographiques s’apparentaient plus à des meubles et dont la facilité de déplacement était limitée. Puis des chambres photographiques « de voyage » sont apparues, elles étaient pliables et désolidarisables de leurs pieds. Les photographes ont pu, dès lors, commencer à réaliser des prises de vue extérieures, mais tout en transportant à chaque fois l’intégralité du matériel chimique ainsi que leurs laboratoires… les « laboratoires mobiles ».

laboratoire mobile
Source

~ N’est-il pas encombrant de se déplacer avec un laboratoire portable ?

Peu de choses ont changé depuis le début de cette technique. Les nouveaux matériaux comme les plastiques, ou l’aluminium, permettent d’alléger un peu la totalité de la charge de matériel à transporter (qui reste de plusieurs dizaines de kilos). Mais tout le matériel reste très encombrant… Certains construisent le laboratoire directement dans un camion ou une voiture, ce qui règle pas mal de problèmes.
L’un des premiers à avoir véhiculé son laboratoire fut Roger Fenton, qui a construit une roulotte photographique et qui fut le premier photographe de guerre.

~ Est-il agréable de composer avec le verre ?

Oui, c’est très agréable. Certains utilisent du plexiglas pour des qualités reconnues mais je préfère garder le verre, qui pour moi est indissociable de l’ambrotypie. C’est un matériau noble, fragile, qui accentue la nature unique des ambrotypes.

TEST NEGATIF

~ Après avoir donné au support son bain pour arrêter la réaction chimique, comment séchez-vous la plaque ?

Je laisse les plaques sécher naturellement, posées inclinées contre une surface verticale pour ne pas que la poussière se dépose sur la gélatine encore humide.
Les faire sécher à la chaleur peut abîmer l’image. De plus, avec un système de soufflerie, cela projetterait beaucoup de poussières qui se colleraient sur la surface sensible.

~ La magie de l’image peut parfois révéler des petites pollutions, témoins chimiques. Charmantes ou disgracieuses, gardez-vous toutes vos productions ?

Non, bien que j’essaye d’éviter ces pollutions au maximum. Ce sont plutôt les erreurs de calibrages du temps d’exposition qui me font principalement recycler mes plaques.

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~ La technique du collodion est une esthétique longue à maîtriser. Vous êtes-vous parfois découragé ?

Oui, il m’est parfois arrivé d’avoir l’idée d’abandonner, mais cela passe très vite dès qu’une nouvelle image apparaît dans le bain de fixateur…

~ Cette passion qui demande du temps et de l’argent fait-elle concurrence au numérique ? 

Je ne pense pas, pour moi le numérique entre dans une autre philosophie de production, plus « industrielle », du fait de sa reproductibilité infinie et peu coûteuse. La photo argentique est artisanale.

~ Vos élégants portraits sont très expressifs et chic. Leur attraction est troublante. Comment préparez-vous vos modèles ?

À vrai dire, je n’ai pas encore trop travaillé sur cet aspect. Jusque-là, je me suis contenté de faire un petit brief sur le déroulement de la prise de vue. Je donne quelques indications de postures et je laisse faire le modèle car j’ai une sorte d’appréhension et de stress de rater ma plaque. Je commence seulement à me détacher du côté technique lors de la mise en œuvre, grâce à une meilleure aisance dans ma préparation et manipulations. Je pense que le modèle doit être à l’aise (ce qui peut être difficile dans les conditions de cette technique).
L’interaction entre le photographe et son modèle me semble jouer pour beaucoup. C’est pour ça que j’aimerais réaliser systématiquement un petit travail préparatoire avec la personne, pour qu’elle se sente impliquée dans le projet et plus sereine au moment de la réalisation.

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~ Très populaires aux États-Unis entre le XIXe et le milieu du XXe siècle, les foires aux « monstres », où étaient exposés des humains aux drôles de maladies ou mutations génétiques, ont sans aucun doute inspiré la série FREAKS. Pourquoi avoir choisi ce thème ?

C’est grâce à Nathalie Manissier, comédienne, que j’ai pu avoir l’opportunité de travailler avec la troupe du « Théâtre de Lune » dont elle fait partie.
Ils avaient le projet de travailler sur le roman de Tod Robbins Spurs et son adaptation cinématographique Freaks de Tod Browning au théâtre. Il y a eu de leur côté un énorme travail de costume pour chaque personnage. Nous trouvions que l’esthétique du collodion se prêtait bien à l’univers lugubre et glauque de Freaks.

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~ Ces étranges créatures torturées s’illustrent comme un spectacle. Aimerez-vous travailler aux côtés de compagnies théâtrales et/ou vous associer au monde du cirque ?

Le théâtre est vraiment génial pour mon travail, il regorge d’univers différents, de décors, de costumes… De plus les comédiens ont tendance à bien jouer le jeu  devant l’objectif, c’est un réel plaisir !

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~ « Ivresse » est une poésie mélancolique figée dans une luxure en mémoire des Maisons Closes. Je perçois dans plusieurs des images de cette collection chargée d’érotisme, une ambiance latine pouvant exprimer le mythe d’androgyne et une sensibilité à la sculpture. Est-ce que je me trompe ?

« Ivresse » est une création mise en scène par Lisa Robert et Charlotte Piechon. Je crois que tu as bien saisi l’univers, les personnages de la pièce ne semblent pas inscrits dans un genre bien défini, ils se sont inspirés entre autre des mouvements « Queer » et « gender fluid ».  On y trouve une perpétuelle tension, un jeu d’attirance et de répulsion entre les personnages. C’est fascinant !
La série de photos peut faire penser à certaines figures des sculptures antiques, oui.

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~ Ce tirage a retenu mon attention car il pourrait sortir d’un conte. L’enfance est-elle une inspiration ?

Pas spécialement, mais elle pourrait l’être dans mes futurs projets. J’ai tenté dans cette série d’inclure une part de narration, en rapport à l’identité définie de chacun des personnages de la pièce.
D’ailleurs je me suis souvenu récemment d’une série de petits contes pour enfants que mes parents m’achetaient étant gamin et qui m’ont marqué, « Les belles histoires ». Chacun était illustré brillamment par un illustrateur différent. Les images de la revue pouvaient se passer du texte pour raconter l’histoire.
C’est peut-être ce vers quoi je voudrais diriger mon travail: l’image narrative. Je trouve ça génial d’imaginer  un récit rien que par l’ image !
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~ Comment numérisez vous vos œuvres ?

Vu que je travaille au format maximal de 18 par 24cm, un simple scanner me suffit pour numériser mes plaques.
J’ai pour projet de travailler par la suite avec la technique négative du collodion pour pouvoir reproduire mes images sur papier avec ou sans agrandissement. Du coup la numérisation pourrait devenir un peu plus compliquée, je vais sûrement devoir ressortir mon vieil appareil numérique…

~ Quels sont vos projets ? Où pouvons-nous voir et acheter vos créations ?

J’installe mon atelier plusieurs mois à la Taverne Gutenberg de Lyon à partir du mois d’août. C’est une association et un lieu de création très actif accueillant plusieurs artistes résidents et passagers. Ce sera pour moi l’occasion d’approfondir ma technique et théorie et mettre en place des projets et peut-être des collaborations avec mes co-résidents !
Le lieu est ouvert au public et j’installerai mes réalisations dans mon espace de travail au fur et à mesure.

~ Pourquoi Cendre Noire ? Quelle en est la signification ?

Une sorte de faux jeu de mots qui se rapproche de « chambre noire », aussi pour la couleur cendrée de l’argent et le noir profond et charbonneux du bitume de Judée, qui est un pigment utilisé pour noircir les épreuves.
Cela peut aussi avoir une connotation à l’alchimie, et à l’ésotérisme que mon logo retranscrit.

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~ Une petite question amusante pour terminer. Si on vous donnait la possibilité de rencontrer d’illustres disparus, qui choisiriez-vous et que feriez-vous avec chacun d’entre eux ?

Boire des canettes avec Lemmy 🙂

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~ Merci pour ce partage passionnant.

Merci à toi !

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En savoir plus :

Page Facebook
Les coulisses en vidéo
Contact :  baptiste.riera@outlook.com


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