La sirène des suicides

IMG_4095
Diane de Clairbois en 1910.

Son charme magnétique fascinait les hommes, ses grands yeux verts promettaient l’amour, ses courbes parfaites et sa grande beauté furent des armes imparables. Elle s’appelait Diane de Clairbois et l’histoire a oublié l’une des plus fatales des courtisanes de la Belle Époque.

La chanson « La femme aux bijoux » lui rend un déchirant hommage, et stigmatise « son amour de l’argent et des bijoux dont elle aimait se parer, même nue » (4). Des goûts luxueux qui ne sont pas les seuls puisqu’elle affectionnait les ballets, les attelages, puis les premières automobiles de la Belle Époque, ainsi que les beaux hôtels particuliers (1).
Son mari, le comte Auguste de Clairbois se suicida d’une balle dans la tête à l’âge de vingt-six ans seulement, désespéré par une lionne (ainsi que l’on qualifiait ces courtisanes qui prétendaient dominer les hommes) qu’il avait cru dompter « après lui avoir légué sa fortune et ses deux hôtels particuliers du VIIIe arrondissement »(2). Un homme séduit, puis brisé par une séductrice impitoyable, comme tant d’autres infortunés. On dit, dans certains quotidiens (sans doute mal intentionnés), que le lendemain de ses funérailles, la veuve organisait déjà une soirée costumée où le tout Paris s’empressa (5).
Les journaux du lendemain racontèrent que la comtesse y avait officialisé son nouveau protecteur, André-Marie Riksa, d’origine russe. Le maillon d’une chaîne qui, quelques mois plus tard, fut broyé. Au bord de la ruine, abandonné, ruiné et désespéré par la courtisane qui entamait – du moins l’annonçait-elle, une période de solitude durant laquelle elle allait se couper du monde pour « rentrer en elle-même » (2).

La veuve joyeuse

Elle ne put visiblement y demeurer puisque trois semaines  après cette annonce tapageuse, elle se pressait à un ballet dans lequel s’illustrait l’une de ses meilleures amies, la gracieuse danseuse étoile Cléo de Mérode, qui partageait avec Diane une beauté fascinante.
Robert de Trévise, des banques Trévise, fondit sur la loge dans laquelle s’était installée la belle. Comme beaucoup d’hommes, il pensait être « le seul à pouvoir capturer la précieuse Diane de Clairbois, et tenait ses prédécesseurs pour de piètres pantins. Quoi, lui qui avait cuit et recuit au feu de toutes les prostitutions Parisiennes ! » (5) Lui seul aurait l’étoffe de résister au charme corrosif de la comtesse, qui avait déjà envoyé plusieurs messieurs dans la tombe. Pour l’anecdote, quelques duels avec comme enjeu la bienveillance de certaines maîtresses, avaient déjà eu lieu avec, à la clé, un mort en trophée pour l’élue et Trévise. Funeste palmarès !

Diane de Clairbois accueillit Robert de Trévise courtoisement et la fixité de ses yeux verts acheva visiblement de le convaincre qu’il devait posséder cette femme (7). Bien mal lui en pris ! Trévise, qui était alors un homme de quarante-sept ans dans la force de l’âge, un «viveur» « comme on appelait alors les gens qui avaient assez de santé pour courir les cabarets et les bordels chaque soir, ne se doutait pas qu’il compromettait grandement son avenir et son nom »(1). Quoi qu’il en soit, la soirée s’acheva fort sereinement puisqu’à l’issue du ballet et des salutations à la délicate Cléo de Mérode dans sa loge, « Trévise raccompagna la comtesse de Clairbois jusqu’à son hôtel particulier » (7).
Nul ne sait quels mots furent échangés dans le fiacre N°1296 (Trévise se souvient précisément du numéro dans ses Mémoires (7)), mais de nombreux témoins attestèrent un changement de caractère brutal. Homme avisé et réfléchi, il avait coutume de ne jamais prendre ses décisions rapidement et de toujours analyser les situations froidement.
Pourtant, quelques jours après sa rencontre avec Diane, il devint irascible, sanguin, empressé, impatient : « Il fit perdre à sa banque plusieurs millions de francs en quelques heures et alla à l’encontre de ses conseillers qui ne comprenaient pas quelle mouche avait piqué cet homme autrefois si réfléchi. Il commença à disparaître subitement dans la journée et quitter son bureau beaucoup plus tôt. On le voyait revenir le lendemain et l’on remarquait que ce dandy autrefois impeccable n’avait plus le col et les manchettes aussi blancs qu’à l’habitude. Ses yeux bleus autrefois perçants, se teintaient désormais de rouge. Un voile leur donnait l’air absent. De toute évidence, cet homme était sous emprise » (4).

Diane de Clairbois ne s’affichait pas avec Trévise, préférant la compagnie de jeunes artistes qu’elle accompagnait aux fêtes « bachiques » (5) organisées sur les hauteurs de Montmartre ou chez Liane de Pougy, la demi-mondaine qui aimait les femmes et les salades de fraises à l’éther.
C’est l’époque durant laquelle on la vit beaucoup au Lapin Agile, au Moulin Rouge et même au Mirliton, où elle ne remit plus les pieds après une diatribe d’Aristide Bruant sur ses amants… qui lui déplut. Elle semblait mener une vie de bohème dans des milieux qu’elle n’avait jamais fréquentés, « au grand désespoir de Trévise qui ne cessait de lui envoyer des invitations pour dîner dans le monde » (5).

Les folles soirées de la comtesse

Elle avait coutume de tenir salon une fois par mois et d’accueillir, comme c’était la mode alors, les artistes connus et méconnus : « Idole alanguie et parfumée, jetée au travers d’un divan, elle leur donnait durant quelques heures l’espoir qu’un jour elle serait à eux, distribuant un bon mot par-ci, un baiser par-là : vaguement dédaigneuse, parfaitement désirable, elle hypnotisait l’assemblée telle une mystérieuse prêtresse. Si l’un d’eux avait une histoire terrible à raconter, il avait parfois le privilège d’approcher un peu plus près pour caresser ses cheveux. » (5)
Trévise et les autres avant lui avaient eu vent de ces soirées puisque les amants de Diane n’y étaient pas conviés. Leur imagination faisait le reste et achevait de tourmenter les envoûtés, car les échos qui faisaient suite à ces fêtes étaient contradictoires. On les comparait souvent à celles de Nina de Villard, auxquelles on a longtemps prêté « des ripailles qui ne se terminaient pas toujours dignement » (8). Quoi qu’il en soit, les artistes qui s’y rendaient étaient heureux de pouvoir adorer une muse enchanteresse et oublier ainsi leurs tracas le temps d’une soirée ou d’une nuit.

Finalement, quelques mois plus tard et à la surprise générale, on aperçut la comtesse de Clairbois au bras de Robert de Trévise au théâtre Saint-Martin.
L’homme parut amaigri et livide, lui qui était d’habitude si coloré, si souriant. Mais il souriait tout de même « de ces sourires qui semblent faire souffrir. Diane quant à elle affichait une mine ennuyée et lassée, malgré la qualité de la représentation de Cyrano de Bergerac où Coquelin Ainé s’illustrait merveilleusement. » (4)
Célibataire, Trévise le devint davantage puisque ses maîtresses habituelles ne furent plus de ses sorties et que ses amis durent fréquenter les bordels sans sa compagnie. Ils l’accusèrent de fainéantise, aiguillonnèrent, mais rien n’y fit. Trévise, comme tant d’autres avant lui était obsédé, de ces obsessions qui vous privent sans doute de libre-arbitre et gouvernent votre vie. Pour la première fois depuis longtemps, il lui arrivait de passer des soirées seul chez lui ! (1)

elle 15 cmt
Elle, Gustav Adolf Mossa. 1906. « Diane fut ma Salomé, je fus son Jean-
Baptiste et j’aurai donné plus que ma tête pour
prolonger notre histoire. Parfois, elle m’évoquait
ce tableau de Mossa : « Elle »… Et me fascinait alors davantage. »
R. de Trévise.

La morsure du serpent

Diane de Clairbois avait accompli son œuvre, une fois de plus. Comment, par quel artifice ? Avant tout, « grâce au minois délicieux d’une jeune femme d’une trentaine d’années, désirable avec sa crinière fauve et ses jolies tâches de rousseur ; un teint de rose, un nez légèrement retroussé de gamine narquoise, et une bouche un peu grande, ornée des plus jolies dents. Des yeux verts, profonds, impénétrables, hypnotiques, semblaient promettre le paradis et lire dans votre âme comme dans un livre ouvert, causant une sensation de vertige et d’abandon », confia Trévise dans ses mémoires. (7)
On parlait alors de la Sirène des suicides : « Sa cambrure suggestive mettait en valeur une croupe des plus appétissantes. Son attrait rivalisait avec un charme que certains qualifièrent de « magnétique ». Les hommes se sentaient attirés de manière incompréhensible et comme les yeux de Méduse, ceux de Diane dominaient immédiatement leur volonté. » (5) On qualifia de nombreux sobriquets (« joujoux, pantins, valets… » (5)) les aventuriers, les titrés, les hommes d’affaire, les artistes, en un mot, les victimes, qui tombèrent dans ses griffes sans toujours avoir la bonne fortune d’en réchapper.

Robert de Trévise, après lui avoir offert un splendide Tilbury, des rivières de diamants, des robes de grands couturiers et sa somptueuse maison sur la Riviera, « fut remercié du jour au lendemain » (1). Il qualifia toujours sa brève liaison avec Diane de Clairbois de « plus belle aventure de sa vie » (7). Il ne dut pourtant sa survie qu’à un bon médecin qui sut diagnostiquer et soigner sa maladie assez tôt. Il s’exila en Suisse en sanatorium et y termina sa vie. Il écrivit à la fin : « Diane fut ma Salomé, je fus son Jean-Baptiste et j’aurais donné plus que ma tête pour prolonger notre histoire. Parfois, elle m’évoquait ce tableau de Adolf Mossa : Elle… Et me fascinait alors davantage. » (7)).
Après Robert de Trévise, ils furent encore nombreux à tomber sous le charme de Diane.
Athos de San Malato, le fameux maître d’arme italien, dut affronter son rival Louis Damotte dans l’un des derniers duels de la Belle Époque afin de gagner les faveurs de Diane (voir plus loin)… Qui le quitta  deux mois plus tard après l’avoir rendu fou d’amour. Au point qu’il regagna l’Italie, ferma sa salle d’armes et se retira du monde.

À plus de quarante ans, la belle jouissait toujours de son aura, et seule la Première Guerre Mondiale mit un terme à sa vénéneuse carrière de lionne, comme l’on surnommait alors les hétaïres flamboyantes de la Belle Epoque.
Elle disparut de la vie parisienne en 1914 pour s’exiler en Suisse et ne plus revenir . De nombreuses histoires circulèrent, mais aucune ne put être vérifiée et la
légende perdura. On la prétendit diseuse de bonne aventure, chanteuse, vagabonde, tenancière de maison close… (1)
On dit qu’elle écrivit ses mémoires dans les années 1930 mais que le manuscrit ne fut pas édité, les années folles ne prisant guère les vieilles gloires de la Belle Époque. Le texte, édifiant, serait actuellement aux mains d’un bibliophile Suisse.

combat

Pour ses beaux yeux

Le 28 janvier 1901, Athos de San Malato, maître d’armes italien et le professeur Damotte, maître d’armes français, s’affrontaient pour les beaux yeux de Diane de Clairbois. Quatre jours avant, les deux hommes avaient jouté verbalement pour se disputer les faveurs de la belle, qui avait mis un terme à la discussion en décidant qu’elle irait avec le vainqueur d’un match à l’épée.
Mais la situation empira le lendemain : alors qu’il était convenu de combattre avec pointe d’arrêt, des télégrammes échangés entre les deux hommes aggravèrent le différend et le match devint duel. athosIl fut convenu de s’affronter sans pointe d’arrêt. Athos de San Malato et le professeur Damotte se rendirent donc au Vélodrome du Parc des Princes de Boulogne le matin
du 28 janvier et le combat débuta devant le Tout Paris. Athos de San Malato se montra constamment préoccupé par la beauté de ses attitudes et apporta ainsi une certaine allure romantique, un peu théâtrale, qui peut-être au fond, n’était pas pour déplaire à Diane de Clairbois.
Le duel fut palpitant : Athos de San Malato montra de l’ardeur tandis que Louis Damotte fit preuve de simplicité, maître de lui devant les attaques furieuses et les cris de son adversaire. Il y eut quatre reprises. À la quatrième, Louis Damotte « fut atteint d’une blessure pénétrante de quatre centimètres en biais intéressant le grand dorsal et amenant une paralysie momentanée du bras » (L’Illustration N°2023 du 2 Février 1901). Le combat fut donc arrêté là et Athos de San Malato fut félicité. Il envoya un baiser à Diane de Clairbois puis entra dans la cabine où l’on pansait son adversaire pour lui serrer la main. Sitôt la porte ouverte, il l’embrassa dans un beau geste et fut applaudi. (7)

La femme aux bijoux

Paroles et musique de Ferdinand-Louis Bénech et d’Ernest Dumont (1912). On dit que la chanson est inspirée de Diane de Clairbois.

Quand il rencontra la jolie Ninon
Ce fut dans un bal au bois de Meudon
Au son d’une valse entraînante
Il sut captiver la charmante
Ils se séparèrent à la fin du jour
Ayant échangé des serments d’amour
Et lui, tout joyeux de sa bonne fortune disait :
« je suis l’amant de la plus belle des brunes ! »
Ses amis lui dirent « Halte-là !
Cette femme, tu ne la connais donc pas ? »
C’est la femme aux bijoux
Celle qui rend fou
C’est une enjôleuse
Tous ceux qui l’on aimée
Ont souffert, ont pleuré
Elle n’aime que l’argent
Se rit des serments
Prends garde à la gueuse !
Le cœur n’est qu’un joujou
Pour la femme aux bijoux
Il leur dit : « Vous êtes jaloux de mon bonheur
Parce que moi, j’ai su captiver son cœur »
Et sans compter pour la jolie
Notre amoureux, fit des folies
Sa maman lui dit : « tu perds la raison,
Tu vas te ruiner, mon pauvre garçon ».
Il lui répondit : Moi, je l’aime qu’importe !
Si ça ne te plaît pas, tiens voilà la porte ! »
La pauvre partit en pleurant :
On m’a pris le cœur de mon enfant !
C’est la femme aux bijoux
Celle qui rend fou
C’est une enjôleuse
Tous ceux qui l’on aimée
Ont souffert, ont pleuré
Ell’n’aime que l’argent
Se rit des serments
Prends garde à la gueuse !
Le cœur n’est qu’un joujou
Pour la femme aux bijoux
Quand il fut ruiné, la belle partit
En lui écrivant : « Adieu mon chéri
Notre amour était une folie
Il faut nous quitter, c’est la vie ! »
Il souffrit tellement qu’il ne put pleurer
Il se prit à rire d’un rire insensé !
Et c’est maintenant, poursuivant sa chimère
Un pauvre dément qui traîne sa misère !
Quand une femme passe devant lui
Il chante en fuyant dans la nuit :
C’est la femme aux bijoux
Celle qui rend fou
C’est une enjôleuse
Tous ceux qui l’on aimée
Ont souffert, ont pleuré
Ell’n’aime que l’argent
Se rit des serments
Prends garde à la gueuse !
Le cœur n’est qu’un joujou
Pour la femme aux bijoux

 

* * *

 

 

Bibliographie :

(1) Le mode de vie du grand monde Parisien : modalités et persistance d’un modèle culturel attractif (1900-1939), Alice Bernard.
(2) Souvenirs de la vie littéraire et politique, Albert Kaim.
(3) Le mouvement poétique français de 1867 à 1900, Catulle Mendès.
(4) Souvenirs de la vie mondaine (1900), Abel Hermant.
(5) J’en ai vu des choses !, Louis Merlin.
(6) L’Illustration N°2023 du 2 Février 1901.
(7) Mémoires, Robert de Trévise.
(8) La maison de la vieille, Catulle Mendes.

 


→ Cet article vous a plu ? N’hésitez pas à nous soutenir financièrement sur Tipeee, plateforme de mécénat participatif !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s