Egon Schiele, la force expressive.

Tout un art

L’’expressionnisme se développe entre 1900 et 1925, particulièrement en Allemagne et dans les pays germaniques, et rejette la représentation insouciante de la réalité du mouvement impressionniste. La peinture angoissée d’’Edvard Munch et la touche passionnée de Van Gogh en annonçaient le mouvement. À Vienne, des artistes se regroupent, s’’opposent aux organismes académiques officiels pour choquer les religieux et la bourgeoisie. La ville devient un riche centre d’expérimentation dans tous les domaines artistiques, et donne ainsi naissance au dessin industriel.
Face au malaise économique et social d’une société qui court à la guerre de 1914, l’art exprime l’agitation des citoyens et une extériorisation des névroses individuelles. Les peintres exposent la misère et suggèrent le drame par la déformation et l’’agrandissement de certains éléments anatomiques. Des accords colorés violents et les tons salis composent les toiles au support souvent apparent.

1(1)
Egon Schiele – Femme assise à la jambe gauche repliée, 1917.

Le pouvoir nazi interrompt brutalement l’expressionnisme allemand jugé « dégénéré », et de nombreux peintres partent pour les États-Unis. Attiré par le style plat et linéaire de Gustave Klimt (considéré comme le « messie » de ce mouvement), Egon Schiele se joint à la « Wiener Werkstäte », une association d’artistes de la Sécession viennoise.
Tous partagent leurs expériences, et progressivement, le jeune créatif adopte l’utilisation des ornements du maître pour remplacer l’espace, et sublimer le déclin d’une époque.

2(1)
Egon Schiele – Voiliers dans une eau mouvante, 1907.

De Klimt à Schiele

Les débuts. Enfance et académie.

L’’artiste est né le 12 juin 1890 à Tulln, dans le sud de l’’Autriche. Après une succession de drames familiaux, sa sœur Gertrud naît en 1893 et devient la petite favorite du peintre. Les premiers dessins d’’Egon sont consacrés aux trains, passion héritée de son père, président du comité d’’entreprise des chemins de fer dans sa ville.

3(1)
Egon Schiele – Étude du train.

Élève médiocre, il n’’a d’’intérêt et d’’enthousiasme que pour l’’étude du dessin. Il obtient cependant son admission précoce à l’’académie des Beaux-Arts de Vienne, l’’année précédant la disparation de son père (en 1906), grâce aux soutiens de son professeur Ludwing Karl Strauch, du peintre Max Kahrer, du chef de choeœur Wolfang Pauker, en dépit des réticences de son tuteur Leopold Czihaczek.
En 1911, il écrit à ce dernier une lettre qui affiche déjà son ambition spectaculaire :

[…..] Les artistes vivront éternellement. Je sais qu’’il n’’existe pas d’’art moderne, mais seulement un art, qui est éternel.

Si quelqu’’un demande qu’’on lui explique une œœuvre d’’art, ce n’est pas la peine de répondre à son vœu : il est trop borné pour comprendre. Je peins la lumière qui émane de tous les corps. L’œ’œuvre d’art érotique, elle aussi, a un caractère sacré ! J’’irai si loin qu’’on sera saisi d’’effroi devant chacune de mes œœuvres d’’art « vivant ».

Le véritable amateur d’’art doit avoir l’’ambition de pouvoir détenir en sa possession aussi bien l’œ’œuvre d’’art la plus ancienne, que la plus moderne. Une unique œœuvre d’’art « vivant » suffit à assurer l’’immortalité à un artiste. Les artistes sont si riches, qu’’ils doivent se donner sans trêve ni relâche. L’’art ne saurait être utilitaire. Mes tableaux devront être placés dans des édifices semblables à des temples.

4(1)
Egon Schiele – Autoportrait avec physalis.
5(1)
Egon Schiele – Autoportrait aux avant-bras dressés, 1914.

Il apparaît aussi dans ses œuvres son caractère égocentrique. L’’autoportrait (environ une centaine de toiles et dessins) obtient la place la plus importante dans son ouvrage.

La Mode

Le jeune dandy au fait de la mode, en totale contradiction avec son reflet d’’artiste bourru, présente dans son œœuvre l’’expression d’une émotion exacerbée. Très jeune, il manifeste son goût pour l’’élégance. Dès lors, il use d’’inventions pour camoufler les vieux habits et chapeaux de son tuteur, dont la doublure était déchirée, le tissu usé, flottant autour de ses maigres membres.

[……] C’est pourquoi les dimanches et dans les occasions spéciales, je portais des cols « faits main ». C’est-à-dire, des cols que j’avais moi-même confectionné à l’aide de papier.

Extrait : Lettre à Arthur Roessler, critique d’art.

Il est dit qu’’il se soumettait aux exercices de l’’Académie avec la plus mauvaise volonté du monde, mais son tempérament lui donnait assez d’’audace pour trouver des collaborateurs.
C’’est après 1909 et grâce à Joseph Hoffmann, le co-fondateur de la «Wiener Werkstäte », que Schiele peut dessiner des vêtements, mais aussi des cartes postales et des vitraux pour le Palais Stoclet à Bruxelles. Une trace de ces travaux est conservée dans ses carnets d’esquisses.

6(1)
Egon Schiele – Fille debout en robe bleue et bas verts, 1913.

L’’art Klimt

Inspiré par cet art raffiné, Egon Schiele reprend, dans Esprits aquatiques I de 1907,  le motif des personnages féminins, glissant à l’’horizontal dans Serpents d’eau II. Mais la première rencontre personnelle entre les deux talents date probablement de 1910. Schiele propose alors un  échange de dessins, pensant naïvement qu’’il aurait bien offert plusieurs de ses images contre un seul Klimt. Pour autant, le maître lui répond : « Pourquoi diable voulez-vous faire un échange de dessins ? Vous dessinez bien mieux que moi…. » Et il accepte volontiers l’’étonnante proposition. Il lui achète encore plusieurs autres dessins, ce qui rend Schiele tout aussi heureux que fier de l’’échange.
Klimt meurt le 6 février 1918. Parvenu alors au sommet d’’une gloire longtemps attendue, Egon Schiele organise alors lui-même, la 49ème exposition de la Sécession Viennoise pour lui rendre hommage.

7(1)
Gustave Klimt – Serpents d’eau II, 1904-17.
8(1)
Egon Schiele – Esprits aquatiques I, 1907.

Portraits et nudité

Observateur et maniaque, il utilise le miroir pour s’’auto-représenter. Peu après sa période Klimt, la tension se dessine dans ses autoportraits mélancoliques, qui se rapprochent de l’’hystérie.

9(1)
Egon Schiele – autoportrait.

Préoccupé par le problème de l’’alter-ego et de la double personnalité, il est dans l’’Histoire le premier peintre à afficher sa nudité. Comme l’’utilisait son ami Kokoschka, le dessin se caractérise par une ligne nerveuse et anguleuse, qui fait se détacher le sujet de son fond. Parfois, il alourdit la composition, en ajoutant un encadrement blanc pour y cerner le corps.
Les dessins de Schiele sont construits de contours, recevant leur caractère plastique par la couleur qu’’il disposait de mémoire, sans modèle. D’’une façon totalement anti-académique et subjective, il invente des angles et des perspectives. Il décale généralement ses corps par rapport au centre et ne les place que rarement de face ou au milieu du tableau.

10(1)
Egon Schiele – Femme avec un homoncule, 1910.

[……] Souvent, il dessinait assis sur un tabouret bas, planche à dessin et feuille posées sur les genoux ou le pied droit posé sur un tabouret bas, debout devant son modèle. Sans prendre aucun appui, il posait alors son crayon à la verticale sur la feuille et commençait à dessiner, tirant en quelque sorte les lignes avec son épaule. S’il faisait une erreur, ce qui était extrêmement rare, il jetait sa feuille.

Heinrich Benesch.

Ne reculant devant aucun tabou, il emploie des modèles professionnels, considérés comme des prostituées dans ce changement de siècle et cette société aux morales puritaines et bigotes. Ces corps exhibés qui révèlent un regard « clinique » ou un « examen du nu », sont livrés et offerts au spectateur. La nudité totale, agressive, dérange alors.
En 1912, l’’affaire de Neulengbach lui valut de passer quelque temps en prison, pour avoir répandu des dessins immoraux. Pour se défendre, il affirme le caractère sacré de l’’art érotique.

11(1)
Egon Schiele – L’acte sexuel.

[……] Je peins la lumière qui vient de tous les corps.

La sacralisation de ses œœuvres n’a pu l’’empêcher d’’être arrêté, accusé de détournement et de viol d’’une mineure. Accusations qui n’ont pas été retenues au cours du procès de Sankt Polten.

12(1)
Egon Schiele – Nu aux bas verts.

Muses et femmes de sa vie.

En 1915, un flirt anodin se transforme en un penchant plus sérieux pour Edith, fille de bonne famille. Il se sépare alors de sa maîtresse Wally pour épouser Edith Harms, qui devient le sujet presque obsédant de ses toiles, dessins et aquarelles.
Wally Neuzil, modèle de prédilection de la plupart de ses dessins érotiques, apparaît également dans quelques-unes de ses œœuvres majeures. Aspirant à une vie plus bourgeoise, il décide de se marier. Egon envoie à son amie une curieuse proposition de ménage à trois, et lui fait la promesse de partir avec elle en voyage d’’agrément d’un mois, une fois par an. Mais jalouse, Edith exige une prise de position. Après une séparation forcée, Wally s’’engage dans la Croix-Rouge et meurt de la scarlatine en Dalmatie, en 1917. Elle ne reverra jamais l’’artiste. Le mariage de Schiele avec Edith Harms a lieu à la hâte le 17 juin 1915, quelques jours seulement avant sa mobilisation.

13(1)
Egon Schiele – La mort et la jeune fille.

Dans le tableau La mort et la jeune fille, il fait ses adieux définitifs, exprimant son deuil sincère, c’est-à-dire la perte de Wally. L’’enlacement désespéré révèle le caractère inéluctable d’’une relation amoureuse sans lendemain. Le tissu froissé et les reflets verdâtres sur sa blancheur l’apparente à un drap mortuaire. Il joue avec la tension gestuelle, une main semble déjà repousser Wally, la pupille fixe. Les amants s’’unissent de désespoir, conscients de l’inévitable.

14(1)
Egon Schiele – Wally.
15(1)
Egon Schiele – Edith.

De la maternité à la mort. La guerre au milieu.

Fasciné par la stylisation de personnages expressifs, il s’’intéresse de près aux manifestations physiques des malades mentaux, aux convulsions et aux corps à l’’état de décomposition. Egon Schiele a vu et peint des visages humains aux lueurs pâles, souriant douloureusement, qui ressemblent à des visages de vampires à qui leur répugnante nourriture fait défaut. Les émotions sont intenses. Le critique Arthur Roessler, poursuit en mai 1912 à son honneur :

[..…] Il a vu et peint des yeux froids comme des pierres précieuses, qui rayonnent du pâle reflet de la décomposition, et il a peint la mort sous la peau. Avec une grande candeur, il voyait des mains tordues, déformées, des mains décharnées aux ongles jaunes… Mais on se trompe en pensant qu’il peint toutes ces choses par perversité.

16(1)
Egon Schiele – La mère morte, 1910.

En conflit relationnel avec sa mère, il fait naître une série de tableaux entre 1910 –et 1911, et dont les seuls titres donnent matière à réflexion. Il peint dans des tonalités pessimistes La mère morte et Femme enceinte et la mort.

17
Egon Schiele – Femme enceinte et la mort, 1911.

Avec la toile La famille, il aborde une nouvelle fois, en 1918, le thème de la maternité et d’’une vie nouvelle. Cette œœuvre importante illustre à la fois la situation biographique et l’’évolution du peintre. La mélancolie ne se lit pas seulement dans les regards de la femme et de l’’homme, dont les sourcils levés désignent une fatalité. A-t’-il pressenti, malgré l’’espoir d’’une prochaine naissance,  qu’’il ne connaîtrait jamais cette joie ? La même année, le 28 octobre 1918, la femme de Schiele, enceinte de six mois, meurt de la grippe espagnole.
Mobilisé à Prague quelques jours après son mariage, il tient un journal de guerre détaillé, livrant des descriptions de son environnement. Il n’’est pas envoyé sur le front après ses classes. Employé comme secrétaire, il est affecté à Vienne en 1917, après d’’interminables démarches officielles.  Il est ensuite affecté à Mulaling en Autriche du sud, où il sert d’’interprète pour des officiers russes prisonniers de guerre.

18(1)
Egon Schiele – La famille, 1918.

Le 4 août 1914, il écrit à sa sœur : « Ce qui était avant 1914, appartient déjà à un autre monde. » On retient aussi de sa poésie une grande sensibilité. « Toute chose est mort-vivante ».
Ce n’’est que dans les paysages plus tardifs, comme Quatre arbres de 1917, que sa froide palette se réchauffe. Et désormais, le fond est traversé de lumière. Les paysages et villes de Schiele, dénués d’industrialisation, ne peuvent témoigner de la technique moderne.

19
Egon Schiele – Quatre arbres, 1917.
20
Egon Schiele – Paysage à Krumau, 1916.

La grippe espagnole se répand dans tout Vienne et fait des millions de victimes en Europe. Edith tombe malade. Schiele suivra sa femme, trois jours plus tard seulement, le 31 octobre 1918.

Son œuvre marque une des pages les plus dramatiques de l’’art européen du début du XXe siècle.

21(1)
Egon Schiele – Femme assise.

 

 

* * *

 

Sources :

Les mouvements dans la peinture, aux éditions Larousse.
Schiele de Reinhard Steiner, aux éditions Taschen
Petite encyclopédie de la peinture de Stefano Zuffi, aux éditions Solar
Wikipédia
Pinterest

 


→ Cet article vous a plu ? N’hésitez pas à nous soutenir financièrement sur Tipeee, plateforme de mécénat participatif !

Une réflexion sur “Egon Schiele, la force expressive.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s