Macbeth : Le théâtre au cinéma, une interprétation nécessairement infidèle ?

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Scène tirée du film Macbeth de Justin Kurzel (2015). Ici, Macbeth est joué par Michael Fassbender.

Introduction : une pièce porte-malheur sur les planches et des interprétations cinématographiques épineuses.

L’œuvre de Shakespeare, Macbeth, a prodigué au monde culturel une telle matière à penser et à vivre que la pièce est encore vivante aujourd’hui. Si Gomez, dans l’article « Le cinéma de Shakespeare »[1] affirme que Shakespeare a écrit non moins des personnages que des mythes « archétypaux », c’est que son théâtre révèle beaucoup de la psychologie humaine, et ce, à travers les âges. Pendant de nombreux siècles, la pièce est jouée au point d’avoir, au fil du temps, une réputation à faire frémir les superstitieux… En effet, la scène anglaise préfère encore l’appeler « la pièce écossaise » que Macbeth. Réputée pour porter malheur à ses acteurs sur les planches, elle concède progressivement son statut théâtral au cinéma, au début du XXe siècle.
La transition entre théâtre et cinéma paraît limpide mais elle s’est faite au prix de beaucoup de débats animés. Le premier film fait date dans l’histoire des interprétations cinématographiques de Macbeth, puisqu’il s’agit du film d’Orson Welles de 1948, longuement débattu par la critique. Une autre interprétation majeure aura été le Macbeth de Kurzel, fraîchement sorti en 2015, frappant la réception par son apparente modernité. L’ambiguïté se situe entre le respect absolu de l’œuvre théâtrale, au détriment du film, et l’émancipation totale.

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Image colorisée tirée de Macbeth d’Orson Welles (1948)

« Condenser l’incondensable » : le passage difficile du théâtre au cinéma.

L’interprétation d’une œuvre lui permettant le passage d’un art à l’autre ouvre la brèche à de nombreux interstices. Ces interstices sont autant de manières de créer, à la manière des anciens copistes ou plus récemment, des traducteurs : les libertés prises face à l’œuvre permettent une créativité régulée. En effet, pour le passage précis d’une œuvre littéraire à l’écran, il s’agit de condenser nécessairement l’incondensable, tout en restant fidèle à l’œuvre, et à son esprit général. La teneur de certaines œuvres, ou le découpage particulier du théâtre, rendent compte de la complexité d’interpréter l’œuvre ensuite. L’interprétation du cinéaste est alors requise dans toutes ses capacités, comme le montre la phrase paradoxale de Carl Th. Dreyer dans l’ouvrage de Tesson[4] : « Il fallait en même temps respecter la pièce et s’éloigner d’elle. » La condensation semble nécessaire pour ne pas faire fuir le propos, et sans doute, pour se conformer à la catégorisation très précise des films (drame, comédie, etc). Ainsi, en prenant l’interprétation de Macbeth qu’en a fait Kurzel en 2015, nous pourrions illustrer cette condensation avec le fait qu’il laisse volontiers les autres personnages de côté.

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Scène tirée de Macbeth de Justin Kurzel (2015). Lady Macbhet interprétée par Marion Cotillard.

Par exemple, la mort de Lady Macbeth est mise en sourdine pour mettre l’emphase sur son mari : la folie de celle-ci, puis sa mort, sont originellement assez bien montrés, mais le réalisateur fait le choix de rester à la lettre de son titre, à savoir le drame d’un seul homme. Kurzel enlève également les scènes finales de la pièce où les Anglais vengeurs se préparent à prendre l’assaut le château de Macbeth, élaborant des stratégies et se donnant du courage. Le réalisateur alors centre le propos, et sans doute la focale, pour le bien du message de son film, au service du drame d’un personnage unique. Il apparaît qu’il est dans la nature même de l’interprétation, de la traduction, d’opérer des choix nécessaires, même inconscients, et de trahir en un sens l’œuvre originelle. Certains ont pu affirmer cette trahison et présenter des adaptations qui se veulent émancipées.

L’impossibilité de traduire certaines scènes à l’écran : le cas de la sorcellerie.

Si certains ont pu faire une lecture volontairement très émancipée de l’œuvre shakespearienne, bien que l’acte paraisse vain, parfois, la « trahison » face à la matrice théâtrale semble nécessairement induite. Effectivement, l’impossibilité de traduire certaines scènes d’une pièce à l’écran est bien présente, au même titre que de nombreux personnages. L’œuvre shakespearienne n’est-elle justement pas appréciée pour sa diversité de tons et de personnages ? En réalité, dans les deux films qui nous occupent, nous voyons davantage le poids du drame qui enveloppe les personnages et qui en ôte d’autres, pour le centrage du propos.
Le film se canalise volontiers en un genre défini (drame, en général), à l’opposition de certaines pièces, qui exaltent cette diversité (mélange de comédie, de drame). Aumont, dans son ouvrage sur la mise en scène, explicite cette idée. En effet, il délivre une explication sur cette nécessaire infidélité : « Par nature, les œuvres écrites ne sont pas filmables telles quelles, parce qu’elles comportent des passages que l’on ne pourra pas rendre au cinéma »[3]. Le choix de conserver tel ou tel aspect d’une scène est alors souvent induit par la possibilité ou non de le représenter. Dans nos deux films, les réalisateurs ont fait le choix d’évincer certains personnages, soit dans leur entièreté, soit dans un pan de leur caractère. En effet, l’aspect largement comique de certains personnages subalternes (le portier agacé de la scène 3 de l’acte II par exemple, se plaignant de son emploi… de subalterne), est gommé au profit de l’atmosphère noire et épaisse du drame.

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The Three Witches, 1783, Fuseli, Henry (Fussli, Johann Heinrich) (1741-1825) / Kunsthaus, Zurich, Switzerland.

Le cas des sorcières et d’Hécate est d’autant plus frappant, dans la mesure où la sorcellerie en tant que telle est reconnue comme très difficile à mettre en place à l’écran, sans passer par certains stéréotypes, ou certaines facilités répréhensibles. Il semble ardu de nos jours de représenter une sorcière sans continuer à véhiculer une imagerie stéréotypée, fruit d’une douloureuse histoire. C’est l’idée que résume Brunel dans son ouvrage sur la mise en scène du destin, au sujet de la difficulté de représenter sérieusement la sorcellerie : « De nos jours, beaucoup de metteurs en scène considèrent les scènes de sorcellerie comme impossibles à faire passer, c’est pourquoi ils les suppriment, ou bien ils contournent la difficulté. »[2] En effet, ce trait semble commun à toutes les interprétations de Macbeth au cinéma ; aucun film n’a encore franchi le pas de représenter ces sorcières telles quelles, à savoir, vives et fantasques à la lueur de leur chaudron. Leur statut de devineresses n’est conservé qu’au profit de la question précise du destin, qui anime le cœur de la pièce, et de nos films.
En prenant un point précis chez Welles, la prédiction finale des sorcières, lors de la scène première de l’acte IV, normalement marquée par leurs têtes successivement disposées, beaucoup d’objets, est occultée au profit d’un vaste espace noir, où Macbeth avance en entendant ces voix, seul. Sans doute était-il trop délicat de représenter la scène telle quelle, en incluant d’autant plus le personnage d’Hécate. Déesse que l’on se représente difficilement, elle est facilement évincée des écrans, pour ne point tomber dans l’écueil de la parodie. Certaines mises en scène de théâtre ont pu oser garder la déesse, mais toujours au détriment de son aspect véritable, tel qu’il est véhiculé dans force mythes et œuvres. Apparaît alors la difficulté palpable de mettre en scène la sorcellerie et les divinités. Cette interprétation est tant induite par certaines impossibilités de représentation que par certains choix face à l’œuvre : trahison, ou au contraire, respect fidèle.

Le théâtre au cinéma : le choix d’une œuvre plus accessible.

D’un autre côté, l’interprétation du réalisateur au cinéma est induite par un certain respect de l’œuvre, fruit de choix et/ou d’obligations, et il ne peut se permettre de construire son travail seulement autour de trahisons successives. Il rend tout de même ses lettres de noblesse à la pièce, et semble s’inscrire dans un respect nécessaire. L’interprétation du réalisateur est tout à fait aussi orientée quand elle a vocation à vulgariser la pièce pour la rendre plus accessible : le cinéma permet une plus grande accessibilité à certaines œuvres jugées élitistes. Patrick Dion le résume parfaitement dans cette formule : « Repenser l’œuvre scénique pour le cinéma peut sembler se rapporter à un acte de traduction d’un langage à un autre, dans la mesure où le passage de la scène à l’écran la transforme de façon à ce qu’elle devienne accessible à un nombre de spectateurs plus élevé »[5].
En effet, la volonté de transposer une pièce à l’écran n’est pas dénuée d’intérêts parfois largement commerciaux, mais nous pourrions simplement y voir aussi une vulgarisation de l’œuvre pour toucher davantage de public. L’exemple est sans doute hors de propos, mais ce phénomène agit dans la même veine que la traduction de la Bible en langue vernaculaire à un moment de l’Histoire, afin de la rendre plus accessible. Le phénomène touchant des œuvres théâtrales d’un temps révolu est relativement similaire, puisqu’il met à contribution le cinéma, art plus proche de la population. L’œuvre peut alors connaître une heureuse postérité, ainsi transmise à des générations plus modernes. Chez Kurzel et ses effets « spectaculaires » lors des batailles, ou comme chez Welles, l’aspect « années 50 » de Lady Macduff ci-dessous, il s’agit sans doute de tisser un lien entre l’œuvre et son adaptation moderne.

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Image tirée de Macbeth de Orson Welles (1948). Ici Lady Mcduff jouée par Peggy Webber.

Toucher les sensibilités contemporaines et « réactiver » l’œuvre.

L’enjeu est peut-être aussi de savoir toucher davantage les sensibilités contemporaines de chaque interprétation. C’est un recul nécessaire, un pas de travers sans doute, mais prudent face au poids de l’œuvre originelle. Chez Welles par exemple, le meurtre de la famille entière de Macduff est montré, tout à fait comme dans la pièce, dans toute sa crudité, mais chez Kurzel non, puisqu’il est tu, et la violence n’en est pas moindre. Ce dernier semble maintenir le poids de son cinéma dans le sens où il cherche à avoir un effet général plus pudique, resserré, dramatique. De ce fait, il accède sans doute plus facilement aux attentes du public d’aujourd’hui face au genre du « drame ». Nous pourrions affirmer que la pièce est alors vulgarisée, mais cela ne peut être sa seule essence.

Conclusion : entre respect du théâtre et licence cinématographique.

Entre porosité et imperméabilité, il apparaît que le théâtre et le cinéma sont incontestablement deux genres différents, mais aussi deux arts qui se complètent, se chevauchent ou, selon certains, se succèdent historiquement. Mais lorsque le théâtre est adapté au cinéma, et en particulier dans le cas des deux adaptations de Macbeth qui nous intéressent, les réalisateurs prêtent une attention toute particulière au respect du théâtre. Cela implique de faire des choix esthétiques parfois surprenants, qui peuvent être à contre-courant de l’œuvre.
Je ne pourrais conclure sans parler de l’excellent Château de l’Araignée, par Kurosawa, qui reprend à juste titre la trame de Macbeth pour la transposer dans le Japon médiéval, et prendre d’autant plus de liberté face à l’œuvre originale. Il n’hésite pas à transposer les noms, les époques, pour s’approprier une œuvre souvent décriée comme strictement européenne. La triple sorcière devient une créature androgyne dans une forêt escarpée, filant la laine du destin comme l’aurait fait une Parque…

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Scène tirée du film Le Château de L’araignée de Akira Kurosawa (1957).

 

 


Références :

[1] DION, P. (dir.) (2007) De la scène à l’écran. Pages 27-28. Théâtre aujourd’hui n°11 (CNDP)

[2] BRUNEL, P. (dir.) (1997) La mise en scène du destin. Page 105. Paris : DIDIER ERUDITIONS (CNED)

[3] AUMONT, J. (2012, deuxième édition) Le cinéma et la mise en scène. Page 42. Paris : ARMAND COLIN

[4] TESSON, C. (2007) Théâtre et cinéma. Page 80. Paris : Cahiers du cinéma/CNDP.

[5] DION, Patrick (2007) De la scène à l’écran. pp. 164-170. Théâtre Aujourd’hui n°11.

Une réflexion sur “Macbeth : Le théâtre au cinéma, une interprétation nécessairement infidèle ?

  1. Très bel article, et très intéressant ! Pour ma part j’ai trouvé chaque pièce vue au cinéma Pathé très réaliste et bien filmée, cela permet de mieux voir et analyser certaines expressions de visages et autres, donc c’est plutôt positif pour ma part.

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