Les perversions du merveilleux, de Jean de Palacio.

597A9636-F310-40A1-823A-400A85FD7E37

Pervertir les contes de fées fut un art prisé par les auteurs décadents de la fin du XIXe siècle.  À l’heure où l’obsession du politiquement correct conduit une mère de famille britannique à vouloir faire supprimer La Belle au Bois Dormant des listes de lectures pour cause de baiser non consenti, il est amusant de voir que jadis, nos auteurs ont conduit les limites du conte à leur paroxysme en érotisant leurs personnages féminins et en corrompant l’innocence d’histoires pour enfants.

Basé sur cinq cents contes signés par des auteurs comme Jean Lorrain ou Catulle Mendes, Les Perversions du merveilleux nous prouve que la liberté artistique régnait davantage à la fin du XIXe siècle que de nos jours. Qui, à cette époque pas si lointaine, aurait songé à réécrire la fin de Carmen ? La prochaine étape est-elle de modifier le dénouement de toutes les œuvres dans lesquelles une femme est assassinée ? Othello de William Shakespeare n’a qu’à bien se tenir ! Quant à la mythologie grecque, le glas sonnera peut-être bientôt pour elle.
Si aujourd’hui une morale déplacée cible les œuvres artistiques, il est probablement souhaitable que les ayatollah de la « bien-pensance » ne découvrent jamais ces récits pernicieux, vénéneux et irrésistibles, décryptés avec gourmandise par l’érudit Jean de Palacio.
Les fées et les princesses sont ici désirables, cruelles, impérieuses, capricieuses, victimes, perfides, folles ou assassines, les princes s’ennuient ou se font couper la tête, le Petit Poucet (un enfant !) roule comme un fou en automobile et la plupart des personnages de contes de fées deviennent, sous la plume d’auteurs rougis au fer du décadentisme, les instruments de névroses ou d’obsessions macabres.
Si le conte traditionnel est plutôt mignon et rose, le conte fin de siècle est beau et noir, comme infusé dans « Les Fleurs du Mal ». Il entre dans l’âge adulte.

72BDDADE-2013-48EA-827D-F983ABE0C5C9
La princesse aux lys rouges de J. Lorrain illustré par M. Orazi. La Revue Illustrée, 1897.

Qu’il s’agisse de prolonger des histoires traditionnelles (le Prince une fois marié à la Belle s’ennuie ensuite comme un rat mort, ou se fait répudier pour l’avoir mal embrassée), de détournements (les jeunes fées se parent de jeunes seins naissants, suscitant un désir décomplexé), ou d’inventions inédites, ces contes proposent tous une dévaluation du mystère, un parjure du merveilleux, trempés dans un érotisme sans fards.
C’est en défrichant un mécanisme pervers et astucieux de ré-interprétation et de ré-invention que Jean de Palacio se montre pointu, riche et passionnant. Il nous montre comment le monde innocent du conte traditionnel se retrouve envahi par la cruauté, le désir, le sadisme, la folie, la désillusion, l’équivoque… Comment la morale et les dénouements heureux sont invariablement destitués, comment ce qui est suggéré dans le conte traditionnel est, dans le conte fin de siècle, montré avec ostentation.
Il ne reste plus qu’à rééditer cette vaste bibliothèque sulfureuse, puisqu’au terme de cette étude singulière, le lecteur éprouvera, au péril d’une stigmatisation dans l’air du temps, l’envie de s’étourdir dans ces contes cruels et subversifs.

Deux recueils de contes décadents sont actuellement disponibles : Les Oiseaux Bleus de Catulle Mendes et Princesses d’Ivoire et d’Ivresse de Jean Lorrain (chroniques à venir).

Les perversions du merveilleux, Jean de Palacio, éd. Séguier, 1993.

Une réflexion sur “Les perversions du merveilleux, de Jean de Palacio.

  1. Oui, récemment une pétition a réclamé qu’on enlève une oeuvre de Balthus d’une exposition, parce que la pose de la jeune fille serait une « incitation à l’agression sexuelle » (c’est du même ordre que les petits caïds de collège qui accusent de « provocation » les filles portant des mini-jupes ou des vêtements moulants). Et aux USA, certaines publicités pour des produits d’hygiène corporelle montrent des enfants portant sous la douche des maillots de bain aux couleurs vives…
    Comme l’a expliqué James Kincaid dans ses études sur le 19e siècle, les victoriens ne ressemblaient pas vraiment à la caricature qu’on en a fait au 20e siècle, et on peut se demander si certains de nos néo-puritains ne vont pas les dépasser dans la pruderie.

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s