La femme dans le miroir de Thanh-Van Tran-Nhut, entre poésie et érudition.

J’ai une liste, qui s’allonge de jouFullSizeRender (1)r en jour, sur laquelle je note tous les titres de livre dont je voudrais faire l’acquisition. De temps, je me fais un petit plaisir et j’en achète un. Et puis parfois, je laisse le hasard me guider.

C’est ce qui est arrivé dans la Libr’Abri de Moncontour. Peu de chances que vous connaissiez cette librairie bien particulière, mais vous connaissez sans doute Moncontour, de nom au moins, qui a été élu plus beau village de France. Je n’habite pas très loin de Moncontour et j’y passe de temps à autre. Mon endroit préféré dans ce village breton, c’est la Libr’Abri, un endroit magique, de la taille d’un petit commerce, dans lequel s’entassent des centaines de livres sur des étagères, des tables, sur le sol parfois. Il y a de tout : des romans, des livres pour enfants, des livres d’Histoire, des guides de voyage ou des recueils de recettes. Le lieu est ouvert au public. On peut s’asseoir dans un fauteuil pour lire sur place, emprunter un livre et le ramener plus tard, le prendre tout simplement, ou en laisser d’autres à la place. C’est un endroit où le lecteur est libre. C’est un endroit où je perds un peu la tête quand j’entre. Mon regard survole les tranches des livres pour dénicher celui qui fera bondir mon cœur. Parfois c’est un auteur que je connais et d’autres fois, je laisse place à la découverte quand un titre m’interpelle.

Ce jour-là, je n’avais pas beaucoup de temps, pas assez en tout cas pour lire dix résumés avant de me décider, mais un titre m’a interpellée : La femme dans le miroir. Je m’en suis saisi à tout hasard, et j’ai su que le destin existait. Ce livre-là était juste fait pour moi, qui aime à la fois la littérature et la peinture, et notamment la peinture hollandaise du XVIIe siècle. Voilà ce que disait la quatrième de couverture :

« La galerie d’art où s’expose une série de vanités était faite pour Adrien : sa mélancolie de jeune veuf y trouve un écho morbide. Et une obsession : deux toiles d’un maître hollandais du XVIIe siècle, dont le modèle féminin figure, trois cents ans plus tard, dans le tableau d’un peintre suisse… Coïncidence ? Adrien est persuadé qu’il s’agit de la même femme à la présomptueuse beauté, et pourtant cela ne se peut. Emporté par son idée fixe, il scrute les toiles, analyse leurs pigments, interroge les alchimistes, traque sans cesse les secrets de ces œuvres. La passion, à nouveau, le consume. La femme des peintres, dans son éternel défi à la mort, l’appelle à ses côtés… »

Si je vous raconte tout ça, c’est pour que vous compreniez bien mon état d’esprit en ouvrant ce livre. Le livre n’était pas bien gros mais je m’attendais à quelques heures de lecture passionnantes.

Ai-je été satisfaite ? Et bien pas tout à fait.

L’idée était bonne, l’histoire était, ou aurait en tout cas pu être, envoûtante, et j’ai appris plein de choses, car si j’aime beaucoup l’art, et notamment la peinture, je n’ai pas spécifiquement étudié l’Histoire de l’art, j’ai donc encore beaucoup de choses à apprendre dans ce domaine.

Mais…

L’auteur, Thanh-Van Tran-Nhut, écrit certes très bien mais, et c’est mon humble avis, elle cherche trop à le montrer. Ses phrasés poétiques sont parfois de vrais cadeaux, il m’est arrivé de faire une pause pour noter certaines expressions qu’elle employait, comme des « grains de vide » pour désigner des bulles d’air dans un vase. Mais parfois, elle en rajoute de trop, utilisant des mots trop experts et trop spécifiques à des moments où ce n’était pas nécessaire. Résultat : il m’est arrivé de buter plusieurs fois sur des mots inconnus dans une même phrase. C’est trop. Je ne suis pas ce qu’on appelle une illettrée, je pense avoir un bon vocabulaire et je crois donc ne pas me tromper en affirmant que si je bute, une grande majorité de lecteurs butera aussi. Quelques exemples : acanthe, saxifrage, égrillard ou encore théodolite.

Je suis toujours contente d’ouvrir un dictionnaire pour découvrir ou préciser le sens d’un mot que je ne connais que trop mal voire pas du tout, mais quand je le fais cinq fois sur une même page, c’est trop.

De même, certains passages sont presque encyclopédiques. Encore une fois, on y apprend beaucoup de choses, et c’est bien, mais ces passages sont trop longs, ou mal intégrés à l’histoire, ce qui provoque un décrochage. Je n’aime pas trop décrocher d’une histoire qui me plaît donc dans ces cas-là, je lis en diagonale et finalement je loupe des choses, ce qui est un peu dommage. Mais c’est encore plus dommage pour les lecteurs assidus qui s’attardent sur chaque mot, chaque explication, et risquent ainsi de perdre le plaisir d’être aspiré par une belle histoire.

Et justement, on en voudrait plus de cette belle histoire. Je l’ai dit, le livre est court (182 pages en format livre de poche), et une grosse part est consacrée aux explications encyclopédiques dont je parle précédemment. Il reste donc fort peu de place pour le développement de l’histoire et c’est dommage car je suis gourmande et que j’en aurais voulu plus. J’aurais voulu sentir davantage la folie grandissante du personnage. Thanh-Van Tran-Nhut nous dit cette folie, mais nous ne la sentons pas, tout simplement parce que nous n’avons pas le temps. De la même façon, elle tente une incursion plutôt réussie dans l’érotisme et… oui, je l’avoue, j’en aurais voulu beaucoup plus. Érotisme et esthétisme vont bien ensemble, surtout traités avec poésie, comme sait le faire Thanh-Van Tran-Nhut, voyez plutôt par vous-mêmes :

« Tétanisé par cette vision inattendue, pris d’un désir insatiable, je fus soudain happé à l’intérieur de cette femme qui s’abandonnait. A mes oreilles rugissait un vent terrible, tandis que je m’enfonçais dans l’antre ténébreux, comme aspiré par une force sans merci. Je sentis monter en moi une vague de plaisir qui culmina dans un étourdissement total. Puis la vague reflua, entraînant avec elle des bribes de souvenirs, des paroles jadis prononcées, une partie de ma vie qui avait cessé de m’appartenir. Elle me rejeta enfin sur la grève du sommeil, assouvi mais abîmé, nu au milieu de ma mémoire déchiquetée et de ma fidélité en lambeaux. »

Alors pourquoi s’en priver ?

Jeune femme à la balance, Johannes Vermeer.

Maintenant que j’ai dit pourquoi j’avais été déçue, je voudrais quand même dire ce que j’ai aimé dans ce livre. Parce que je l’ai apprécié, même s’il n’entrera pas dans mon top 10, ni même dans mon top 50.

Ce qui m’a particulièrement plu, c’est ce curieux mélange de savoir d’un côté, et de fantastique de l’autre. Tout démarre comme une simple enquête en lien avec des œuvres d’art, des peintures que trois cents ans séparent, mais qui représenteraient apparemment la même femme. Je m’attendais à une histoire de faussaire, ou peut-être à quelque chose de moins « policier » mais malgré tout très terre à terre. Mais voilà que soudain nous quittons le réel pour pénétrer un monde dans lequel la résurrection est possible. Et nous y croyons, ou nous avons envie d’y croire en tout cas. Je n’ai bien sûr pas tenté de faire revenir mon chat à la vie en le peignant après ma lecture (et ce n’est pas seulement parce que je suis nulle en peinture, je vous vois venir), mais l’intrigue tient debout, elle est étayée par des faits scientifiques et historiques, alors oui, d’accord, on marche.

Et quand viennent s’y mêler une histoire d’amour puis finalement, l’histoire de l’emprise d’une femme sur les hommes dont elle se sert pour renaître, encore et encore, le plaisir est là, il n’y a pas de doute. Poésie et sensualité vont bien de pair et l’écriture lyrique de l’auteur est donc adaptée à l’histoire (sauf quand on se fait assommer par des mots connus des seuls académiciens, et de Thanh-Van Tran-Nhut bien sûr, mais je ne vais pas y revenir).

Le début notamment est très beau, et, en tant qu’écrivain qui aime utiliser des métaphores en lien avec la peinture, m’a donné des complexes. En voici un extrait afin que vous puissiez appréciez de vous-mêmes :

« Les couleurs se sont mises à fondre. Le bleu des murs s’est affadi, tirant vers cette teinte que prend la brume au crépuscule. Ensuite, les plis jaunes des draps se sont mués en ondulations blêmes. Tes lèvres sont devenues rosâtres, presque livides, et ta peau a perdu sa carnation chaude, glissant vers le lacté puis le crayeux, à mesure que la lumière faiblissait. J’ai regardé les nuances s’évaporer doucement, révélant la nudité de chaque courbe et la finesse de chaque trait. Les yeux rivés sur ton corps étendu à côté d’un bouquet de roses effeuillées et d’une horloge aux bras figés, j’ai pensé à ces natures mortes dont les détails saisissants de précision subliment la réalité, tout en altérant son inaltérable immobilité. »

C’est donc une lecture en demi-teintes mais que je ne regrette cependant pas. J’ai passé quelques beaux moments en compagnie d’Adrien et de son obsession, j’ai enrichi ma culture personnelle et j’ai apprécié le style poétique de l’auteur, malgré ses regrettables lourdeurs. Si comme moi vous aimez l’art et la peinture et que l’histoire vous intrigue, je vous le conseille donc malgré tout. Le livre n’est pas très long et vaut la peine qu’on lui consacre quelques heures, ne serait-ce que par curiosité même si, vous êtes prévenus, ce ne sera pas LE livre du siècle.

Et si vous l’avez lu aussi, je serais très curieuse d’avoir votre opinion !

 

La femme dans le miroir, Thanh-Van Tran-Nhut, éd. Pocket, 2011.

 


→ Cet article vous a plu ? N’hésitez pas à nous soutenir financièrement sur Tipeee, plateforme de mécénat participatif !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s