Interview de Nicolas Ruann : la beauté et le morbide.

Nicolas Ruann est un photographe de Saint-Nazaire. Depuis huit ans, il compose ses séries photographiques avec un soin maniaque, dans un esprit tourmenté, entre vie et mort. Habitué des expositions et des parutions internet ou papier, son court-métrage Onium a été sélectionné pour la 22ème édition du festival du film LGBT de Paris « Chéries-Chéris » en 2016, ou encore le « Erotic & Bizarre art ​film festival » (EBAFF) à Elche (Alicante) en Espagne en 2017. Je vous laisse découvrir son univers à travers ses mots et ses photos.

Les orifices du cercle © Nicolas Ruann
Les orifices du cercle.

~ Bonjour Nicolas ! On peut lire dans la biographie de votre site que vous vous adonnez à la photographie depuis huit ans. Quel a été le déclencheur ?

Bonjour Fanny. C’est toujours très compliqué d’exprimer la naissance d’une envie ou d’un désir. Il n’y a pas réellement d’explications, ni de suite logique. C’est une période assez floue. Je ne sais plus vraiment mais l’envie était là et finalement, c’est ce qu’il y a de plus important : l’envie.

WASTE II © Nicolas Ruann
WASTE II.

~ Vos photographies ont une esthétique très raffinée, à la croisée de l’abstrait et du figuratif détaillé. D’où vous vient cette veine artistique?

De manière générale, lorsque l’on créé, on ne se pose pas vraiment la question de savoir si ce que l’on fait, ou ce que l’on va faire, sera du figuratif ou de l’abstrait. C’est vraiment quelque chose de très viscéral et d’intimement lié à nos états d’âme. Un voyage vers l’inconnu avec une forme d’autisme et des retrouvailles face à son « moi ». Ensuite, pour répondre précisément à la question du choix esthétique de mes photographies, je ne saurais pas concrètement vous l’expliquer. Il y a peut-être une récurrence dans certaines de mes compositions, un penchant visuel chirurgical comme la série photographique « TRAUMA ». Ma fascination pour les images d’opérations au bloc opératoire ne s’est jamais éteinte…

INCESTA © Nicolas Ruann
INCESTA.

~ Votre univers est d’une poésie très noire : la mort est très présente, est-ce une obsession ?

Il est vrai que mes premières photographies avaient une certaine noirceur, mais sans jamais vouloir cultiver cette atmosphère. Il fallait que ces images vomissent de mon intérieur à cette époque là. C’était important pour avancer… Et puis on prend du recul, on mûrit et on vieillit aussi. Il est sûr que je n’aborde plus certains thèmes de la même manière qu’il y a huit ans. J’essaye de tendre mon travail vers la lumière, même si parfois, certains démons reviennent avec fracas…

La mort a toujours été une crainte, presque une obsession. Cette peur de s’éteindre demain et manquer d’accomplir toutes ses envies, ses souhaits… Cette fatalité de la vie a été compliquée à accepter vraiment. Finalement, mon obsession pour la mort est paradoxalement liée à la vie, l’envie de vivre en tout cas…

Person_ II © Nicolas Ruann
PERSON II

~ On peut lier cette obsession aux mythes d’Eros et Thanatos, on observe d’ailleurs une fixation sur la nudité et la sexualité. Comment l’expliquez- vous ?

Là encore, c’est une question d’émotions et de ressentis. La sexualité est un thème que je traite souvent de façon abrupte et sans aucun filtre. Quand vous énoncez Eros et Thanatos, je pense à certains écrits de Sigmund Freud, dont Trois essais sur la théorie sexuelle. Il confronte notamment pulsion de vie et pulsion de mort. Le sexe peut être quelque chose de très beau, de très spirituel et, a contrario, un acte douloureux, frustrant et anéantissant. Dans certaines de mes photographies, la sexualité est rattachée à une certaine violence physique et mentale. Un combat de corps qui mène inexorablement à un soulagement mortifère. Après l’orgasme, on parle souvent de « petite mort », ce moment de vide après l’accomplissement. Nous ne sommes jamais tout à fait nous-mêmes quand on « baise ». Ce détachement de soi lors de l’acte me fascine assez…

TRAUMA I © Nicolas Ruann
TRAUMA I.

~ Vos séries comme ORIGINS et WASTE mettent le corps en opposition avec des éléments organiques, des déchets. Quel message souhaitez-vous transmettre ?

La série photographique « WASTE » est un travail que j’ai beaucoup de mal à appréhender depuis sa création. Pour le coup, à l’inverse d’autres travaux, ces photos se sont faites en très peu de temps, presque instantanément. Il y a sans doute un rapport à la terre et à nos origines…

Baise à la fois © Nicolas Ruann
Baise à la fois.

~ En général, vos séries sont intellectuelles : définissez-vous toujours scrupuleusement vos projets avant de les construire photographiquement ?

Oui, c’est quelque chose que l’on me reproche assez fréquemment d’ailleurs. J’ai ce besoin presque obsessionnel de tout contrôler jusque dans les moindres détails. Parfois, la conception d’une série photographique peut durer un mois comme plusieurs années. Je prends vraiment le temps de la réflexion et d’explorer toutes les possibilités quand je traite d’un sujet. L’instantanéité de mon travail se fait surtout au début, lors de la réalisation des croquis, et puis évidemment à certains moments de la suite du processus. L’acte de création est quelque chose en soi de tellement fascinant et peut vous envoyer parfois loin, très loin, dans d’autres sphères…

THE WOMB OF LOVE © Nicolas Ruann
The womb of love.

~ Vous avez réalisé un court-métrage, ONIUM, qui reprend les topoï de votre travail : mort, sexualité, onirisme. Il met notamment en scène un travesti. Est-ce que les revendications LGBT vous tiennent à cœur ?

Je condamne fermement toutes formes d’oppression, quelles qu’elles soient. Quand on atteint à la liberté d’un être humain et à son bien-être, cela me touche profondément. Il y a ce proverbe d’une très grande justesse qui dit que la liberté s’arrête là où commence celle des autres. Après, je suis très en retrait par rapport à un certain communautarisme, cela peut être néfaste et dangereux…

En ce qui concerne le court métrage ONIUM, sa réalisation ne s’est pas faite à partir d’une démarche revendicatrice. En tout cas, ce n’était pas mon choix premier en le réalisant. On est vraiment dans quelque chose qui est hors du temps, deux êtres qui se rencontrent comme deux cellules… Laissons finalement cette neutralité à ONIUM.

Affiche d’ONIUM.

~ Quelle est votre vision de la photographie contemporaine ?

Cette question est intéressante mais à prendre avec beaucoup de recul. Et pour le moment, je n’en ai pas assez. Cela serait prétentieux d’émettre un constat, ou plutôt une vision sur la photographie contemporaine. Et finalement, qu’est-ce que la photographie contemporaine ? Il existe tellement d’artistes talentueux qui utilisent le medium de l’image avec des démarches à chaque fois différentes et si inspirantes… Je pense notamment à Julien Dumas, Ruben Brulat avec sa série « Immaculate and Primates », ou encore le photographe cubain Erik Ravelo.

TRAUMA IV © Nicolas Ruann
TRAUMA IV.

~ Y’a-t-il des artistes que vous admirez ?

J’avoue que je n’aime pas le mot « admirer », puisqu’il sous-entend d’une certaine manière une forme d’infériorisation d’humain à humain. Après, il y a des artistes de très grand talent, des êtres qui vous bouleversent au quotidien par leur art. Je pense notamment – puisque je l’ai vu récemment – au film Juste la fin du monde de Xavier Dolan. C’est un réalisateur que j’affectionne beaucoup. Il est criant de vérité et ses œuvres sont un hymne à la vie. C’est assez fabuleux de pouvoir produire ce qu’il fait… Après, j’ai une grande fascination pour Albert Jacquard, essayiste et chercheur. C’était un homme très engagé humainement.

PERSON_ I© Nicolas Ruann
PERSON I.

~ Enfin, quels sont vos projets futurs ?

Je m’avance rarement sur mes projets, mais je peux vous parler du prochain puisqu’il est en cours de finalisation. C’est une nouvelle série de vingt et une photographies intitulée BODY MEMORIES (Don’t be childish). Sa mise en ligne sur mon site internet se fera entre fin février et début mars 2018.

Merci à vous pour cet entretien.

BODY MEMORIES © Nicolas Ruann
BODY MEMORIES.

 

Bande-annonce du court-métrage ONIUM :

 


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