The VVitch, un élixir de sorcellerie au service de l’Histoire.

The VVitch, un film au banc de l’horreur… et du conte.

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Affiche officielle du film sur le site d’Allociné. La notion de film d’horreur reste à revoir…

Beaucoup de films, d’ouvrages, de peintures, ont  déjà traité du sujet de la sorcellerie, en favorisant souvent les images communes et rebattues d’une vieille femme irréelle. The VVitch, un film classé au banc de l’horreur et sorti en 2016, dément et confirme à la fois cet imaginaire-là. Remarquablement construit au niveau de l’image, c’est sans doute au niveau de son histoire qu’il pèche, mais peu importe pour le spectateur, attentif à son sous-titre (« A New-England Folktale« ), qui pourra y voir la structure d’un conte pour enfants.

Je propose une vision personnelle du film, en relevant ses atouts visuel, imaginaire et historique. Au niveau des critiques, il n’est pas tant apprécié pour son histoire que pour ses qualités autour d’elle. Ainsi, une famille dévote, dans la Nouvelle-Angleterre de 1630, est bannie aux confins d’un territoire hostile, en marge de la ville et de la forêt. Forêt redoutée pour ses habitantes maléfiques, et le « loup » qui y rôde… La vie sauvage et marginale de la famille est ébranlée lors de la disparition d’un de leurs cinq enfants. Le film propose alors une virée dans l’ambiance pieuse et austère de cette Nouvelle-Angleterre du XVIIe siècle, tout en tissant un canevas de conte, avec ses archétypes et ses terreurs.

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Image provenant du site « Where’s the Jump? » – La ferme de la famille une fois bannie.

Un film aux airs de peinture hallucinée.

L’une des premières choses qui frappe les yeux du spectateur est la qualité indéniable des plans. Le choix des couleurs ternes (teintes de terre) et la direction photographique en général démontrent un réel intérêt esthétique. Les premiers plans dans les bois suggèrent une géométrie des branches, labyrinthe végétal propice à l’imaginaire du conte. Les couleurs restent volontairement éteintes, et les teintes de terre restent aussi humbles que nos protagonistes… Seule la couleur rouge, véritable glas frappant les différents temps du film, se distingue des teintes pâles, et fonctionne dans notre esprit comme un signal d’alerte : premier pas dans la sorcellerie, sabbat, ou descente diabolique.

Le choix de certains plans sur leur rustique habitat n’est pas sans rappeler des peintures naturalistes de fermiers au XIXe siècle. La qualité esthétique du film va cependant bien au-delà : en effet, qu’exprimer devant le choix des acteurs ? Les  acteurs figurant les parents forment d’ailleurs deux personnages saisissants : rigueur du trait, austérité de l’air ; tout suggère la dureté de leur vie de bannis. Le père, véritable  avatar christique avec son pagne coupant du bois et son torse osseux au milieu de la prédication, installe une figure marquante dans cette vie de famille. Le jeu des images est donc saisissant, et bien des symboles passent au travers de l’œil pour le bien de l’imaginaire du conte.

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La principale protagoniste – Le glas du sang (Site : Les Inrocks)

La structure et l’imaginaire du conte : la mauvaise promenade dans les bois.

Les images fortes qui arpentent le film forment un ensemble d’éléments relatifs au monde du conte. En effet, les archétypes du conte s’y retrouvent, et brouillent les pistes historiques de l’œuvre : la forêt redoutable, la méchante sorcière, le loup, la sorcière tentatrice au chaperon rouge… Sous bien des aspects, le film est bien inscrit dans la temporalité, dans une époque et un lieu définis, mais le temps est distordu : le temps montré à l’écran est tout à fait factice, et peu de temps peut s’être passé alors que le film étire cette durée… La distorsion du temps, effaçant presque ses bornes, est propre au monde du conte, censé être valable pour toutes les époques. Les disparitions des enfants le montrent bien, et je n’irai pas plus loin, afin de préserver le contenu du film. Ceci étant dit, l’imaginaire du conte est déjà suggéré par le sous-titre du film, qui annonce tout de même l’ambivalence que je relève alors. La forêt, motif de conte par excellence, est montrée comme un dangereux labyrinthe, territoire de perdition et de danger. Cette vision-là, déjà présente au sein de l’époque médiévale française, se fait un délice d’exister au sein du conte. La scène de la tentation du jeune homme par la sorcière près de sa cabane dans les bois rappelle d’une certaine manière un Petit Chaperon Rouge ou une Blanche-Neige. Nous retrouvons la tentatrice, vêtue de rouge, à la pomme. Le canevas, selon moi, est de double intérêt : faire allusion à quelques éléments de conte folklorique, tout en conservant un fort imaginaire chrétien (la femme et la pomme).

Effectivement, il ne faudrait pas négliger ce double canevas, et si le film ne se dispense pas d’éléments clairement propres au conte, il possède aussi une variété d’avatars chrétiens. Les symboles diaboliques sont bien divers, et jouissent d’un héritage de plusieurs siècles. Le bestiaire du Diable que propose ce film est pluriel : le lièvre, la corneille, le bouc noir, aussi appelé Philippe Le Noir. Il fait face à quelques avatars christiques, notamment la figure du père. Cependant, si l’image du père reste forte, l’image féminine en général supplante le reste, et démontre toute une palette des féminités possibles.

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La forêt, domaine de perdition de danger, dans un film aux allures de conte. (Site: Roger Ebert)

Image féminine, sorcellerie et fantasme morbide: la représentation de la sorcière.

Étant donné l’époque qu’il est censé dépeindre, le film ne se dispense pas de varier les images de la femme, entre créature soumise et être libéré dans les bois. Il n’échappera à personne que le titre parle de sorcellerie, et c’est bien l’une de ces variations. Si le film, comme on le verra, dispose quelques « signes » çà et là, la sorcellerie reste une explication. Le rôle féminin est vécu sous une multitude de facettes. D’abord, la femme humble faite de soumission absolue : voilà l’idéal social que présente l’époque du film, et c’est bien ce qu’incarne la mère de Thomasin. Pieuse, réservée, dédiée à ses enfants, elle fait figure de mère parfaite, bien loin de ces questions de sorcellerie. Une variation supplémentaire de la féminité serait celle de Thomasin : en effet, la jeune fille se trouve entre deux temps ; à savoir celui de l’enfant et de l’adulte. Connaissant l’âge de femme, elle vit cela en parallèle avec une certaine émancipation. La fin du film l’inclut alors totalement dans l’émancipation et elle rejoint le troisième degré de cette féminité, au sein du sabbat dénudé.

Dans tous les cas, que nous passions de la vieille sorcière à la jeune fille pubère, ou à la mère, nous assistons à des féminités troublées, en cheville avec deux stades de la vie. La puberté semble liée à la sorcellerie, et le pacte avec le sang est alors double. Les apparitions ponctuelles du sang forment différents temps dans l’apparition et l’étendue de la sorcellerie, qui reste progressive et insidieuse : la mort de quelques animaux, dans l’œuf ou développés, la suggestion des premières règles, etc. Le Diable semble faire partie de tous ces stades de la féminité (toujours au sein du film). En effet, que dire de la scène de la mère séduite par le Diable et ses travestissements ? Cette vision du Diable, en tant que Saint-Patron des illusions pour les sens humains, est très fidèle à la réalité historique de cet imaginaire-là. La fin du film propose aussi une vision traditionnelle de la sorcellerie, en tant que lieu de libération des carcans, à commencer par Thomasin ôtant son corset…

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La mère de Thomasin, pieuse ordinaire, une fois échevelée sous l’effet du Diable. (Site: Blogspot)
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Scène de sabbat et émancipation féminine. (Site: WordPress, Frank Zumbach)

L’ambiguïté fantastique latente : histoire de la folie ou réalité sorcière ?

L’hésitation du spectateur reste persistante face au « récit » qui nous est donné de voir : dans la vision puritaine de la religion, c’est aussi la vision hallucinée du Diable qui se dessine. Tout n’est pas sans rappeler l’ambiance du village de Salem quelques dizaines années plus tard, et la traçabilité historique dans The VVitch est solide. La réalité de certaines images d’époque, à juste titre aujourd’hui considérées comme stéréotypes, est bien traduite dans le film, qui se joue des plus larges clichés. Nous ne pouvons qu’admirer, avec une pointe d’effroi, la justesse de l’image centrale de la vieille femme (léger spoiler) : la vieillarde, recouverte de sang d’enfant non-baptisé, en transe à terre, son balai entre ses jambes tétanisées d’hallucination, fait prendre vie aux plus sombres gravures. Dans ce film, tout est présage, et nous nous demandons s’il ne donne pas vie à un sens plus subtil : le poussin mort dans l’œuf, le coup malheureux de hache, le pis rempli de sang. Le sang est présage, et la jeune Thomasin n’est pas en reste lorsqu’elle devient finalement « une femme ». La fin, qui pourrait corroborer une explication surnaturelle de la sorcellerie, ne suffit pas, et il est agréable de circuler dans les méandres du doute. La scène de sabbat a effectivement lieu, et Thomasin y est même inclue.

Tout de même, cette scène prend vie devant nos yeux et ceux de la jeune fille, et nous hésitons à n’expliquer ce film que par la cause surnaturelle. Certains « signes » dissimulés çà et là dans le film laissent penser que le doute plane quant à la persistance magique : la famille passe brusquement, dès le début, de sept – chiffre saint – à six – chiffre diabolique. Le père du côté de la foi, et la mère, de la superstition, le film oscille entre des variations de la croyance humaine, et ce, dans un cadre historique, lui, bien défini. Les fléaux dans les cultures de blé, la maladie des enfants mal-nourris : voilà autant de « preuves » à l’époque d’une présence sorcière, et la limite entre réel et surnaturel est ténue. Les deux se rencontrent dans ces variations autour de la croyance. Finalement, la décision, à mon sens, est laissée libre au spectateur, et fait s’incarner ce film dans la lignée du registre fantastique, où le destinataire de l’œuvre est roi dans son avis.

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L’une des affiches du film. (Site: JoBlo)

 


Suggestions bibliographiques pour aller plus loin :

COHN, N. (1982). Démonolâtrie et sorcellerie au Moyen-Age : fantasmes et réalités. (trad. Anglais LAROCHE, S. ; ANGENO, M.). Paris : PAYOT.

JACQUES, N., PREAUD, M. (4-7 novembre 1992) Le sabbat des sorciers en Europe : XV-XVIIIe siècles. Colloque international de l’E.N.S, Fontenay-Saint-Cloud. Ed. Jérôme MILLON, 1993.

LE BRAS-CHOPARD, A. (2006). Les putains du Diable : le procès en sorcellerie des femmes. Paris : PLON.

LORINT, F-E. ; BERNABE, J. (1977). La sorcellerie paysanne. Bruxelles: A. de Boeck. (coll. « univers des sciences humaines).

MANDROU, R. (1979) Possession et sorcellerie au XVIIème siècle. Librairie FAYARD (coll. Hachette Littératures).

MUCHEMBLED, R. (2002) Diable ! Ed. du Seuil / ARTE Editions.

SCOTT, W. (1832), M. de FAUCONPRET (trad.). Histoire de la démonologie et de la sorcellerie. Genève-Paris (1980) : SLATKINE.

SPRENGER , J. et INSTITORIS, H. (1990). Le marteau des sorcières : Malleus Maleficarum, 1486. (trad. Latin par DANET, A.) Grenoble : Jérôme Millon.

2 réflexions sur “The VVitch, un élixir de sorcellerie au service de l’Histoire.

  1. J’ai été littéralement envoûtée par ce film, et j’aime énormément l’analyse que vous proposez, surtout ce qui converge autour de la féminité troublée et de l’illusion diabolique. La scène finale est épique et saisissante, et révèle en effet un choix d’émancipation de la protagoniste qui est somme toute très libérateur pour le spectateur aussi ! (tout est gris, morne, inquiétant et froid tout au long du film, alors cet instant de folie pyrique est juste magique !)

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