Antonio Canova, sculpteur témoin de son siècle.

Antonio Canova est un artiste italien majoritairement célèbre pour ses sculptures, qui fut longtemps délaissé. À travers cet article, je tente d’établir, à l’aide des études que j’ai faites de son corpus de ronde-bosses, un tour d’horizon des influences qui ont rendu son travail si atypique aux yeux de l’Histoire de l’art.

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Portrait de l’artiste – Gravure extraite de l’ouvrage d’Henri Latouche

Né en 1757 à Posagno, Canova a produit des œuvres intéressantes car elles témoignent des temps de grands bouleversements politiques, où l’art et le patrimoine faisaient office de monnaie d’échange ainsi que de « tribut de guerre ». Esthétiquement, il est en marge de son époque et s’attache à reprendre les antiques avec un naturalisme poétique, ce qui fait que beaucoup le qualifient de sculpteur néo-classique.

Esthétiquement, il est indéniable que le modèle antique tient une place importante dans les réalisations du sculpteur, et ce que ça soit dans les thèmes ou la technique. Ainsi, la grande majorité de ses réalisations profanes traite de sujets empruntés à la mythologie gréco-latine, la plus célèbre étant L’Amour et Psyché, statue de marbre réalisée de 1787 à 1793, aujourd’hui conservée au Louvre. Le thème de l’union est souvent présent dans la sculpture de Canova, ainsi que celui du groupe, qui se fait prétexte à la présentation d’un contraste, que ça soit le masculin et le féminin avec Vénus et Adonis, la force et la retenue dans Hector et Ajax, ou encore la jeunesse et la vieillesse, au travers de Dédale et Icare. Ce type de composition installe une tension, un certain dynamisme dans l’œuvre, souvent accentué par un jeu de regards qui contribue à mettre en scène les héros et divinités évoqués. Les critiques ont longtemps perçu à travers ce procédé un maniérisme déplacé, qui ont valu au sculpteur un dédain plus ou moins marqué, avant d’être « réhabilité » dans les années 90. Puisqu’il fut souvent présenté comme un artiste néo-classique, il est courant que Canova soit mis en concurrence avec Thorvaldsen et David, ce qui est assez déroutant en comparaison de la manière dont ses contemporains l’adulaient. On peut citer à ce sujet l’ouvrage monographique que son ami Antoine Chrysostôme Quatremère de Quincy lui a dédié, dans lequel on peut lire de nombreux témoignages de la popularité de l’artiste au début du XIXe siècle.

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Amour et Psyché – musée du Louvre

Au regard de ces faits, il semble évident que si l’influence de la sculpture antique est présente chez Canova, celui-ci ne se limitait pas à une simple reproduction, et c’est en cela que réside à mon sens l’intérêt de son œuvre. En effet, si l’on tente de contextualiser les créations du sculpteur, on est vite amené à s’apercevoir qu’elles sont intimement liées à la situation politique de l’époque. Canova, qui a travaillé pour les plus grands commanditaires de son temps, tels que Napoléon, Joséphine de Boharnais, Pauline Borghese, Léopoldine d’Este ou Juliette Récamier, a fait de cette manière face à la réalité politique troublée de son temps. De plus, son atelier a très vite été installé à Rome, mais l’artiste a voyagé à Paris, ainsi qu’à Londres et Vienne. Ces facteurs ont donc placé l’artiste au centre d’une société en plein renouveau et emplie d’incertitudes. Celles-ci se sont succédé, mais la Révolution française a, part son extrême violence, marquée toute l’Europe, et les campagnes napoléoniennes ont amputé le patrimoine italien de quelques 500 œuvres, dont certaines sont encore en France à l’heure actuelle.

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Vénus et Mars – Gravure extraite de l’ouvrage d’Henri Latouche

Un tel contexte a incité en Italie un regain d’intérêt pour l’antique qui demeure, au regard de l’Histoire, un âge d’or politique et culturel. L’œuvre de Canova s’inscrit donc parfaitement dans ce courant de pensée, et plus encore l’influence antique s’y fait le support idéologique de l’artiste. De ce fait le groupe de Vénus et Mars, appartenant à la Royal Collection Trust britannique, évoque parfaitement la lassitude ambiante à l’égard du climat belliqueux de l’époque. On peut effectivement y voir Vénus retenir avec un certain élan le dieu Mars, portant un casque et une lance, symbolisant sans doute l’allégorie de l’harmonie tentant de stopper la rage guerrière. Ce groupe sculpté peut donc être considéré comme un appel à la fin des conflits, une exhortation au triomphe du Beau sur la violence. Il est, au passage, également intéressant de remarquer la grande expressivité des deux figures, ainsi que leur gestuelle teintée d’un certain maniérisme, presque théâtrale. Encore une fois, si l’héritage gréco-latin est présent, il n’est pas simplement copié, il est réinventé avec le souci d’expressivité émotionnelle qui caractérise le XIXe siècle. Un autre exemple de la théâtralité des sculptures de Canova réside dans le groupe Hercule et Lichas, où l’on discerne parfaitement deux expressions, celles de la rage et de la peur. Hercule est représenté empoignant par le pied le pauvre Lichas qui va être précipité sur des rochers, s’accrochant comme il le peut à la peau du lien de Némée. Ici s’opposent donc la force irascible et la terreur de la victime, on peut y voir également un parallèle avec les conquêtes napoléoniennes et la peur engendrée par les renversements politiques européens.

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Hercule et Lichas – Gravure extraite de l’ouvrage d’Henri Latouche

Mais c’est également par l’ode à la beauté que constitue son corpus d’œuvres que Canova donna à ses contemporains l’échappatoire dont ils avaient besoin. Notons au passage que si ses commanditaires étaient de riches notables, une grande partie de la population pouvait voir ses sculptures, car on se plaisait à les donner à voir, et n’oublions pas que les salons et autres expositions étaient un moyen de diffusion établi.

La notion d’échappatoire, qui sera chère aux romantiques, est mise en œuvre chez Canova par les postures et jeux de regards qui font que la scène semble se suffire à elle-même. Ainsi, lorsqu’on regarde le groupe des Trois Grâces, leurs positions ainsi que leurs regards se croisant, font de nous un spectateur extérieur, c’est comme si nous faisions irruption dans la conversation des jeunes femmes. Dédale et Icare offre cette même sensation de contemplation d’une scène qui prendrait place dans l’espace, l’expression du vieil homme laisse ainsi deviner une conversation avec l’enfant qui semble s’en détourner. Le socle de l’œuvre soutient des objets épars ayant servi à la construction des ailes du jeune homme, dont une est encore au sol, et par ce procédé, l’idée d’une scène établie est encore renforcée.

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Les Trois Grâces – musée du Louvre

Il est également bon de remarquer que, bien que l’influence gréco-latine y soit omniprésente, les œuvres d’Antonio Canova sont également axées sur l’héritage classique, à l’exemple de la Madeleine pénitente dont les traits témoignent de l’excellente assimilation de l’artiste de principes esthétiques par Raphaël.

L’œuvre de Canova est donc riche de l’influence antique qui se fait support aux idéologie de son temps, comme par argument d’autorité, ou simplement parce que l’Antiquité appartient à la culture commune et permet donc une diffusion ainsi qu’une compréhension plus ample. Esthétiquement, il est intéressant de noter le syncrétisme entre antique et innovation, à l’image d’une époque au lourd héritage, tentant d’inventer un nouveau monde.

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Dédale & Icare – Gravure extraite de l’ouvrage d’Henri Latouche

 

 


Bibliographie :

Gérard HUBERT, « CANOVA ANTONIO (1757-1822) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 28 février 2018.

Henri de Latouche, Œuvre de Canova: recueil de gravures d’après ses statues et ses bas-reliefs, éd. Audiot, 1825.

Antoine Chrysostôme Quatremère de Quincy, Canova et ses ouvrages, ou Mémoires historiques sur la vie et les travaux de ce célèbre artiste, éd. A. Le Clere et cie, Paris, 1834.

 

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