Charles-François Jeandel, le bondage au XIXe siècle.

 

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En 2013, je suis allée voir l’exposition « L’ange du bizarre. Le romantisme noir de Goya à Max Ernst » au musée d’Orsay, où j’ai pu découvrir quelques pépites, dont les cyanotypes de Charles-François Jeandel (1859-1942). Parisien d’origine qui a raté sa carrière de peintre, il s’est retiré avec sa femme Madeleine Castet de 18 ans sa cadette en Charente. A priori ils formaient un couple de bourgeois catholiques tout ce qu’il y a de plus traditionnel, Charles-François étant bien investi dans la Société d’archéologie du coin. Mais, intimement, il s’adonnait à un tout autre type d’activité…

La photographie ! À l’époque, on photographiait grâce à plusieurs moyens : le daguerréotype (l’image est fixée sur une plaque de cuivre grâce à l’action d’un mélange d’argent et d’iode), puis ensuite est venue l’invention du calotype (procédé négatif-positif à partir de chlorure d’argent sur papier) et, afin d’améliorer la qualité des images, on s’est mis à utiliser le procédé à l’albumine (tirage réalisé à partir de blanc d’œufs, donnant ainsi une teinte sépia), puis le collodion humide (solution à base de nitrate d’argent dans laquelle la plaque de verre est plongée), ou l’ambrotype (négatif sur plaque de verre au collodion sous-exposé à la prise de vue, l’image apparaissant en positif sur fond noir) ou encore le ferrotype (fine plaque de tôle enduite d’un vernis noir et d’une solution à base de collodion).
Au départ, les images étaient en noir et blanc, puis la couleur est apparue. Elle a été possible grâce à la « trichromie soustractive », qui propose les trois couleurs primaires (rouge, vert, bleu). L’image en couleur est appelée autochrome. Ainsi, le cyanotype est un tirage de couleur tirant sur le bleu, réalisé à partir d’une solution de ferricyanure de potassium et de citrate d’amonium ferrique. Ce mélange photosensible enduit sur une feuille de papier et séché dans le noir développe cette couleur si particulière. C’est ce procédé qu’a utilisé Charles-François Jeandel, car simple d’utilisation pour les amateurs.

Si la collection photographique de Jeandel est si curieuse, c’est parce qu’elle représente, en plus des paysages et scènes de la vie quotidienne, toute une série de femmes nues, liées de diverses façons. Il s’agit de la première représentation de la pratique du bondage au XIXe siècle. Le bondage est une pratique érotique de l’ordre du sado-masochisme, qui est relativement connue aujourd’hui, souvent appelée shibari, son pendant japonais. Il est aisé de penser qu’au XIXe, ce genre de pratique restait restreinte et secrète, et les photos ne devaient jamais dépasser le cadre intime ou des initiés…

Ces cyanotypes ont été pris entre 1890 et 1900, et collectés dans un grand album, qui a été donné au musée d’Orsay en 1988. Jusqu’en 1987, cet étrange ouvrage faisait partie de la collection privée de la famille Braunschweig, et contenait pas moins de 190 photographies, dont 112 de femmes ! On considère que la femme de Jeandel, Madeleine, a servi de modèle plusieurs fois. Notons au passage que grâce à l’émergence de la photographie, la pornographie s’est largement développée, et de nombreuses images érotiques circulaient sous le manteau. Le tirage délicatement bleuté contribue à l’atmosphère intimiste des photographies, et leur donne un aspect pictural.

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Sources :

Musée d’Orsay (images)
Blog Never trust a man who can danse
Wikipédia : Cyanotype
Wikipédia : Histoire de la photographie

3 réflexions sur “Charles-François Jeandel, le bondage au XIXe siècle.

  1. Un point technique: la synthèse de la trichromie utilisant les 3 primaires bleu (indigo), vert et rouge, tant dans les anciens autochromes que dans nos écrans de TV ou PC, est « additive » et non pas « soustractive » comme vous écrivez. Elle utilise la juxtaposition de bleu, vert et rouge, donnés dans les écrans par des sources lumineuses de trois longueurs d’onde, et dans les autochromes par des grains de fécule reflétant chacun une partie différente du spectre de la lumière. La trichromie « soustractive » se base sur la superposition de filtres (ou encres jouant ce rôle) des couleurs secondaires cyan (turquoise, jaune et magenta (mauve), chacun réduisant ou éliminant la primaire opposée (rouge pour cyan, bleu pour jaune, vert pour magenta).

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  2. Article très intéressant. J’ai visité à l’époque cette excellente expo à Orsay. Je me permets de partager sur La Malle de l’étrange.

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