Eugène Jansson : nocturnes à Stockholm

Jansson, Selfportrait, 1901
Eugène Jansson, Moi. Autoportrait (Jag. Självporträtt), 1901. Huile sur toile, 101 x 144 cm, Stockholm, Thielska Galleriet.

J’aimerais vous présenter un artiste trop peu connu qui me tient particulièrement à cœur : Eugène Jansson.
La fin XIXe siècle en peinture suédoise est marquée par un intérêt vif pour les paysages nocturnes, qu’ils soient urbains ou ruraux. Lassés d’une peinture diurne de « plein-air », alors en vogue dans les années 1870-1880 sous l’influence de Monet, les peintres scandinaves observent désormais leur environnement de nuit, et retournent dans leur studio afin de composer des toiles mystérieuses d’après leurs souvenirs visuels. Certains célèbrent alors une nouveauté : la lumière électrique qui fait surgir une facette inédite des villes parsemées de lampadaires.

Eugène Jansson (1862-1915), peintre suédois et essentiellement autodidacte, a réalisé de nombreuses versions nocturnes de Stockholm dans les années 1890, et y a capté une atmosphère secrète toute particulière.
Fasciné par le paysage urbain, sombre, dépeuplé et silencieux, il y déploie sa puissance mystique dans des lignes courbes et des lumières vacillantes. Face aux larges toiles de Jansson exposées à la Thielska Galleriet de Stockholm, le spectateur se sent hypnotisé par un espace urbain vibrant, dont les rues semblent avalées par la nuit. Sa peinture est inquiète, Jansson est le peintre de l’heure bleue, celui des atmosphères étranges parsemées de curieuses boules de feu, nées des réverbères.

Jansson, At Dusk, 1902
Jansson, Au Crépuscule (I skymningen), 1902. Huile sur toile, 149 x 134 cm, Stockholm, Thielska Galleriet.
Jansson, Honsgatan by night, 1902
Jansson, Hornsgatan de nuit (Hornsgatan nattetid), 1902. Huile sur toile, 130 x 160 cm, Stockholm, Thielska Galleriet.

De ses peintures de « rues », une en particulier a attiré mon attention : Hornsgatan de nuit de 1902. Cette toile aux dimensions imposantes entraine le regard dans une avenue en pente, où les bâtiments s’effondrent lascivement dans une obscurité dense. Le regard suit l’inclinaison de la rue et se perd au fil des faisceaux lumineux qui finissent par s’évanouir dans une nuit noire.
La sensation est similaire dans Au Crépuscule, peinture réalisée la même année. Mais cette fois-ci, en plus d’avoir le sentiment de sombrer, de glisser par cette rue qui « s’affaisse », on se sent attiré par la lumière qui vibre au loin. Mais gêné également par un sentiment d’étouffement qui se déploie : en effet, les arbres sur la gauche semblent grandir dans le but de nous recouvrir de leur feuillage et mieux nous cerner. La vision est presque claustrophobique, face à cette peinture d’Eugène Jansson, le sol s’enfonce vers des abîmes sous nos pas, les arbres nous avalent, et la lumière vacillante au loin paraît être sur le point de s’éteindre.

Jansson, Dawn over Riddarfjarden, 1899
Jansson, Aurore sur le Riddarfjärden (Gryning över Riddarfjärden), 1899. Huile sur toile, 150 x 201 cm, Stockholm, Prins Eugens Waldemarsudde.

Penchons-nous sur une autre catégorie de toiles d’Eugène : ses vues grandioses de Stockholm. S’il fut à même de nous offrir les plus beaux nocturnes de la capitale suédoise, c’est notamment parce qu’il a demeuré un temps avec sa mère et son frère dans un appartement avec une vue panoramique sur le Riddarfjärden, la baie lacustre au centre de la capitale. L’artiste a peint des toiles imposantes aux bleus profonds, parant la ville d’un manteau mystique.
Aurore sur le Riddarfjärden de 1902 fut achetée par le Prince Eugen de Suède, fils du roi Oscar II, et accrochée dans son salon en 1908. Prince et ami de l’artiste, ce dernier estimait qu’un peintre devait pouvoir peindre comme un musicien compose. La peinture devait se ressentir comme un air enveloppant son spectateur. Dans cette toile, les lumières de la capitale se reflètent sur l’eau, l’artiste joue avec la baie comme avec un miroir, tandis qu’une lumière vive orangée nait à l’horizon : le lever du soleil est prêt à embraser le ciel et à chasser la nuit.

Jansson, Riddarfjärden-Stockholm 1898
Jansson, Riddarfjärden à Stockholm (Riddarfjärden i Stockholm), 1898. Huile sur toile, 150 x 155cm, Stockholm, Nationalmuseum.

Peintre solitaire, décrit comme excentrique par ses amis, Eugène Jansson a grandi dans la pauvreté et la maladie : atteint de surdité et de maladie rénale, il dut constamment faire attention à pratiquer assez d’activité physique et à ne pas vivre d’excès pour maintenir sa santé fragile. Enfant, il suivit un parcours scolaire ordinaire, mais son goût pour le dessin le mena à s’inscrire dans une école d’art, puis à être admis à l’Académie royale des Beaux-Arts en 1881, malgré les protestations de ses parents qui finirent par céder.
Mal intégré à l’Académie, son enseignement ne lui permit pas de découvrir et d’épanouir son propre génie artistique, son professeur principal étant un aristocrate très conservateur. Il quitta alors l’Académie au bout de deux ans, motivé notamment par l’obtention d’un emploi dans l’atelier du peintre Perséus. Ce dernier, bien que professeur à l’Académie et intendant de la cour du roi, fût l’un des chefs de file du mouvement des Opposants : un groupe d’artistes suédois prônant la modernisation des méthodes d’enseignement et appelant à une peinture renouvelée, brisant le conservatisme ambiant.
À partir de l’automne 1891, Eugène Jansson rencontra un certain succès et sa notoriété grandit auprès de ses camarades et des critiques. Cependant, ses conditions de vies restaient précaires, et il eut des difficultés à assumer le rôle de chef de famille suite au décès de son père la même année.

C’est à partir de 1892 que le bleu domina véritablement toute sa peinture : il sut conférer à des motifs désapprouvés (ateliers d’usine, cheminées, bateau à vapeur, etc.) des ambiances lyriques, adoptant une palette d’un modernisme criard. Ses coloris audacieux ne rencontraient plus alors l’approbation du public. Cependant, cette même année, il rencontra le mécène et collectionneur Pontus Fürstenberg, qui lui acheta plusieurs toiles. Une autre rencontre fut décisive : celle avec Ernst Thiel, banquier et collectionneur de grande importance. Mécène et ami, c’est aujourd’hui grâce à cette amitié qui naquit entre les deux hommes que les toiles de Jansson sont visibles dans la galerie Thielska.

S’il est tentant de découvrir davantage la personnalité mystérieuse du peintre, il nous est aujourd’hui impossible d’en savoir plus sur ses pensées : sa correspondance avec ses amis et sa famille a malheureusement été brûlée après sa mort par son frère, ce dernier voulant certainement protéger la vie intime du peintre homosexuel, orientation décriée à cette époque. Atteint d’une hémorragie cérébrale en janvier 1915, Eugène Jansson resta alité et mourut à son domicile le 15 juin de la même année, à l’âge de 53 ans.

Hornsgatan_1902
Jansson, Hornsgatan, 1902. Huile sur toile, 130 x 160 cm, Stockholm, Thielska Galleriet.

J’aimerais finir cet article avec Édith Södergran (1892-1923), sa poésie reflète bien cette attirance nocturne dont s’enivra l’art scandinave. Poète finlandaise mais d’expression suédoise, elle a composé ces quelques vers extraits du recueil Le pays qui n’est pas et Poèmes, publié à titre posthume :

Purée argentine du clair de lune,
Onde bleue de la nuit,
Déferlement sans fin des vagues,
Scintillement sans bruit.
Ombres sur le chemin, pleurs silencieux,
Des buissons du rivage,
Sur les berges d’argent veillent de noirs géants.
Profond silence du plein été,
Sommeil et rêve –
Tendre et blanche, la lune,
Glisse sur l’océan.

 


Bibliographie :

Brummer H-H. (dir.), Eugène Jansson (1862-1915) : nocturnes suédois, Réunion des musées nationaux : Diffusion, Seuil, Paris, 1999.

Linde U., Thiel’s Gallery Stockholm, Thiel’s Gallery : Stockholm, 2010.

Södergran E., Le pays qui n’est pas et Poèmes, Orphée/La différence : Paris, 1992.

3 réflexions sur “Eugène Jansson : nocturnes à Stockholm

  1. Superbe découverte pour moi aussi, ces tableaux et ce poème m’ont totalement transportée dans cet univers nocturnal dont les formes spiralées m’évoquent un feu ardent, un désir de figer à l’extrême la beauté vespérale. J’adore !

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