Theodor Kittelsen, l’illustrateur préféré des norvégiens.

99ze30dm3qyx
Kittelsen, Fattigmannen (Le mendiant), 1894-1896. Illustration pour Svartedauen (La Peste noire), Kristiania, publiée en 1900, Oslo, Nasjonalmuseet, The Fine Art Collections.

Certains auront peut être reconnu cette illustration que le musicien norvégien Varg Vikernes, du projet musical solo Burzum, a utilisé pour une de ses pochettes d’album de black métal. Mais cette image inquiétante est avant tout l’œuvre de l’artiste Theodor Kittelsen (1857-1914), originaire également de Norvège, figure désormais incontournable de la culture scandinave.

Né à Kragerø en 1857, dans une ville de marins, Kittelsen n’était pas voué à une carrière d’artiste. Issu d’une famille marchande, son père Johannes Kittelsen le destinait plutôt à la profession d’horloger.
Après une formation à Arendal en tant qu’apprenti, Kittelsen sut finalement imposer ses choix à sa famille et partit donc à Kristiania (actuelle Oslo) pour étudier dans l’Académie de dessin en 1874, alors âgé de 16 ans seulement.

Meilleur dessinateur que peintre, il intégra tout de même l’Académie des beaux-arts de Munich en 1876, et se rendit bien vite compte qu’il ne pouvait rivaliser avec ses camarades. Cependant, son travail n’en est pas moins de grande qualité, et par ses dessins, nous découvrons son monde intérieur peuplé de trolls et autres monstres : Kittelsen est avant tout un dessinateur populaire plus qu’un peintre, et malgré les difficultés qu’il a rencontrées au cours de son existence, ses illustrations sont désormais passées à la postérité.

En 1880, Kittelsen retourna en Norvège après ses études, mais il effectuera divers voyages, notamment en France et en Allemagne, deux pays importants grâce aux artistes nordiques qui y séjournaient longuement afin de parfaire leur éducation et leur culture artistiques.

NOR "'Jeg er saa sulten at det piber i Tarmene mine', sagde Skrubben", ENG The Ash Lad and the Wolf
Kittelsen, Askeladden og ulven (Askeladden et le loup), 1900. Huile sur toile, 45,5 x 68,5 cm, Oslo, Nasjonalmuseet, The Fine Art Collections.

Kittelsen, en illustrant le folklore nordique, s’inscrit dans la vaste mouvance fin-de-siècle qui consistait à faire revivre les sagas et les traditions passées. La Norvège, unie à la Suède en 1814 par le traité de Kiel, et ce après des siècles de domination danoise, a bien des raisons pour affirmer son identité culturelle afin de se détacher de son voisin, et nombreux sont les artistes à regarder en arrière pour raviver les mythes originaires qui font l’histoire de leur pays.

Peintres, dessinateurs, mais aussi écrivains, s’attachent alors à dépoussiérer leur culture populaire et, en réaction au réalisme et à la montée de l’industrialisation, ils exploitent leur imagination, leurs rêveries, en quête d’un monde onirique dans lequel la nature fait naître des créatures terrifiantes ou enchanteresses.
En Norvège, deux auteurs inspirés par les frères Grimm en Allemagne, et Andersen au Danemark, réécrivent les contes de leur patrie : Christian Asbjørnsen et Jørgen Moe œuvrent ensemble et publient leur ouvrage Norske folkeeventyr (Événements du folklore norvégien) pour la première fois en 1841.

Le travail de Kittelsen est surtout connu aujourd’hui pour avoir illustré les contes norrois qui connurent un grand succès à cette époque : à la demande de Christian Asbjørnsen en 1881, le livre de contes intitulé Eventyrbog for børn (Le livre d’aventures pour enfants) a été agrémenté par les créations de Theodor et de son ami Erik Werenskiold (1855-1938).
La diversité des ouvrages auxquels Kittelsen collabora le poussa à représenter trolls, sorcières, farfadets, lutins, nøkken (génie nordique des eaux, qui a été condamné à jouer éternellement sur son violon dans les torrents sauvages) et autres créatures fantastiques qui peuplent la mythologie scandinave.

NG.K&H.B.03222.jpg
Kittelsen, Skogtroll (Le troll de la forêt), avant 1906. Dessin pour la couverture de Eventyr par Christian Asbjørnsen et Jørgen Moe, 1907, Oslo, Nasjonalmuseet, The Fine Art Collections.

Kittelsen connut un certain succès à partir des années 1890, et continua un travail dense d’illustrateur de contes nordiques, notamment avec sa collection pour Svartedauen (La Peste noire) qui fut publiée en 1900.

Dès 1905, sa santé se détériora. Il est nommé « Chevalier de l’Ordre Royal Norvégien de St. Olav » en 1908, mais malgré cela, il vécut toujours dans la pauvreté avec sa famille nombreuse. En 1911, il publia son autobiographie Folk og Trold (Peuple et trolls), suivie de Løgn og forbandet digt (Mensonges et poèmes maudits) en 1912.
Le 21 janvier 1914, Kittelsen mourut, laissant derrière lui une veuve et ses neuf enfants.

NG.M.00552
Kittelsen, « Udenfor laa der en vældig Drage og sov » (« Par là-bas, il y avait un grand dragon endormi), 1900. Huile sur toile, 46 x 69 cm, Oslo, Nasjonalmuseet, The Fine Art Collections.

Toute sa vie, Kittelsen lutta pour faire connaître son art, et vécut dans la pauvreté. Sa reconnaissance fut tardive, et malgré son gain de popularité dans les années 1890, sa famille a toujours connu des difficultés financières.
Theodor n’était pas seulement illustrateur, mais également écrivain lui-même, et a produit fables, anecdotes, farces, parodies, etc. Sa plume satirique s’attaquait à la société bourgeoise contemporaine et aux classes dirigeantes. Il eut des difficultés pour trouver des éditeurs à ses créations, en dépit de sa participation à divers ouvrages de contes norrois. D’un tempérament passionné, triste et susceptible, ses échecs firent fait de lui un homme amer :

Il est souvent terriblement difficile d’être un artiste norvégien, parfois si difficile que cela en devient désespérant. Mais rien ne sert de s’attendrir sur son sort. On doit se ressaisir et persévérer. Si je n’étais pas épris de la nature, de chaque fleur dans chaque cours d’eau, je ne sais pas si je pourrais tenir. Mais la nature est une merveilleuse consolation.

NG.K&H.B.03204.jpg
Kittelsen, Nøkken han sjunger paa Bøljen blaa (Le Nøkk chante la nuit sur la vague bleue), après 1900, Oslo, Nasjonalmuseet, The Fine Art Collections.
NG.K&H.B.05263
Kittelsen, « Har du sittet mjukere, har du sett klarere, » spurte han. « Nei, aldri! » svarte hun (« T’aies tu déjà assise sur plus doux, assise sur plus blanc ? » a-t-il demandé. « non, jamais ! » a-t-elle répondu), 1907. Illustration pour Hvidebjørn kong Valemon (Le roi ours polaire), de P. Ch. Asbjørnsen, Kristiania et Copenhague, 1907, Oslo, Nasjonalmuseet, Billedkunstsamlingene.

Einar Økland (écrivain et poète norvégien né en 1940) voit dans ses images l’expression de la solitude de l’artiste, ainsi qu’une attirance, mais également une peur de la nature sauvage. Cet élément a d’ailleurs été rapporté par un peintre et ami de Kittelsen, Christian Skredsvig :

Les grandes forêts fourmillaient de personnages surnaturels. Incidemment, je ne crois pas que Kittelsen s’y soit jamais aventuré, car il avait peur de la nature. À l’origine, c’est probablement cette peur de l’immensité et du silence de la nature et de l’humanité qui a rendu son art étrangement mystique. Il n’est jamais allé plus loin que l’orée de la forêt pour rencontrer toutes ces créatures remarquables qui nous sont devenues si familières grâce à ses dessins.

Bien qu’ayant jouit d’un succès modéré de son vivant, les illustrations de Kittelsen sont aujourd’hui devenues mythiques et imprègnent la culture norvégienne. Il n’est donc pas rare de retrouver ses œuvres sur des pochettes d’album, comme nous l’avons déjà noté avec des groupes comme Burzum ou encore Satyricon.

Pour découvrir encore plus d’illustrations étranges et délicieuses du « Grand peintre des trolls » comme le surnommait Skredsvig, je vous conseille d’aller jeter un œil sur le site du Nasjionalmuseet d’Oslo :

http://samling.nasjonalmuseet.no/en/term/producer/Theodor%20Kittelsen

 


Bibliographie :

Borge E., Troll, Kittelsen, SFG Scandinavian Film Group : Oslo, 1998.

Join-Dieterle Catherine, « Angoisse et violence, la peinture nordique de 1885 à 1905 », Connaissance des arts, n°421, Paris, mars 1987.

José P., L’Univers Symboliste : décadence, symbolisme et art nouveau, Paris, Somogy, 1991.

Malmanger M., One hundred years of Norwegian painting: with illustrations from selected works, Nasjonalgallerie : Oslo, 1988.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s