La Porte des rêves

Une exposition à la Propriété Caillebotte dans l’Essonne à Yerres.

Nos rêves troublants, impénétrable, et parfois si intenses possèdent un je-ne-sais-quoi de profond. À quoi bon chercher à les interpréter, comme se plaisent à le faire certaines chapelles, psychanalytiques ou autres ? Ne vaut-il pas mieux parfois se laisser aller à leur inquiétante étrangeté et se plonger dans leur envoûtement mystérieux ? Plutôt que de les expliquer, il faut communier avec eux, s’en imprégner, les comprendre. C’est ce que suggérait certainement l’épistémologue allemand Dilthey lorsqu’il affirmait : « La nature on l’explique, la vie de l’âme on la comprend ». (1)

Il nous faudrait donc savoir visiter nos rêves, entrer en eux, franchir le seuil qui nous conduit dans leur univers comme ont su le faire certains grands artistes. C’est ce à quoi nous invite une étonnante et très intéressante exposition de la Propriété Caillebotte à Yerres, justement intitulée « La Porte des Rêves. Un regard symboliste ».

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L’exposition rassemble près de 200 œuvres provenant de collections privées : des peintures ou dessins de Maurice Denis, Lucien Lévy-Dhurmer, Fernand Khnopff, Odilon Redon et autres, ainsi que des sculptures de Georges Minne, Camille Claudel, etc… Toutes ces créations datent de la dernière décennie du XIXe et des premières années du XXe, et gravitent autour du symbolisme. Même si les symbolistes n’ont pas constitué un mouvement bien marqué avec un chef de file et des textes-manifestes comme pour le romantisme, ils se retrouvent derrière des thématiques communes : une aspiration vers l’Idéal, un art suggestif à la recherche du mystère, la poursuite de « correspondances » secrètes ; celle d’une « ténébreuse et profonde unité », pour reprendre les expressions baudelairiennes entre l’univers sensible et le monde spirituel ; enfin, l’évocation de paysages oniriques, d’états d’âme et de réalités cachées.

L’exposition s’organise autour de plusieurs salles aux intitulés explicites : « Les contes et les légendes » ; « Les mythes et les apparitions » ; « Les égéries symbolistes » ; « Le paysage idéal » ; « La vie silencieuse » ; « Le paysage mystique » ; « Le symbolisme noir et fantastique. » ; « La descente aux enfers » ; « Vers l’Idéal ».

Une fois « la porte » passée vers ce monde « des rêves », ce qui frappe, ce sont les figures féminines très présentes, hiératiques, étranges et pénétrantes. Certaines de ces muses et égéries sont empruntées à la littérature, telle Ophélie, ou à des références légendaires. Quelques-unes sont des personnalités historiques, et d’autres sont purement imaginaires ou incarnent un idéal abstrait. Ainsi en est-il du tableau La Pensée d’Alexandre Séon :

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La Pensée, Alexandre Séon.

À côté de cette toile solennelle et figée, certains peintres s’aventurent vers un érotisme élégant. Ainsi, La Méduse de P. A. Marcel-Beronneau, au regard intrigant sur un fond de différents rouges :

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La Méduse, P. A. Marcel-Beronneau.

De même Les lèvres rouges de Fernand Khnopff, dont la figure féminine réunit sensualité et mystère :

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Les lèvres rouges, Fernand Khnopff.

Les paysages tiennent également une grande place dans ce parcours rêveur. Si la peinture est l’écriture du silence, elle se prête merveilleusement à exprimer la contemplation d’atmosphères apaisées et oniriques. Ce sont des moments de sérénité, ceux d’une nature au réveil, ou encore au crépuscule, que cherchent à fixer les peintres symbolistes. La figure humaine est rarement présente, et c’est un cadre invitant à la vie silencieuse qu’ils essaient de traduire. Dans son ouvrage Histoire du silence, Alain Corbin a écrit : « Les symbolistes ont le mieux approfondi la représentation de la parole du silence. Dans les œuvres de ces symbolistes, le silence s’accompagne souvent de l’enveloppement dans un voile ou dans le manteau de la nuit. Il accentue le détachement du personnage qui, dans le recueillement, cherche la véritable réalité » (2). Ainsi en est-il de même avec le tableau d’Alphonse Osbert Harmonie du matin :

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Harmonie du matin, Alphonse Osbert.

Enfin, cet univers des rêves nous plonge aussi dans un monde noir, une sorte de descente aux enfers. Les peintres symbolistes restituent presque à plaisir les visions cauchemardesques qui hantent parfois notre inconscient. Tel Janus, la vie psychique et le monde des rêves présentent alors deux faces : l’une idéale, l’autre effrayante et macabre. L’exposition propose plusieurs lithographies d’Odilon Redon en vue d’illustrer une édition de 1890 des Fleurs du Mal, comme ci-dessous :

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D’une manière pratique, l’exposition est ouverte jusqu’au 29 juillet. Elle occupe deux bâtiments de la Propriété Caillebotte : la Ferme Ornée, l’Orangerie. Elle exige un petit déplacement d’une vingtaine de kilomètres de la capitale à Yerres dans l’Essonne. C’est l’occasion de découvrir également la maison Caillebotte où vécut le peintre, un domaine magnifiquement restauré et qui, à lui seul, invite à la rêverie et que je vous conseille…

 
Article rédigé par Charles Duttine.

 


Bibliographie :

(1) Wilhem Dilthey, Introduction aux sciences de l’Esprit, éd. du Cerf, 1992.
(2) Alain Corbin, Histoire du silence, éd. Albin Michel, 2016.

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