La Colonie d’artistes à Fleskum

Toujours aussi désireuse de vous faire découvrir un pan de l’histoire de l’art nordique, cet article se veut être une présentation succincte d’un moment-clef de la fin XIXe dans l’art norvégien : La Colonie d’artistes à Fleskum en 1886.

L’été 1886, des artistes se rassemblent en une colonie, celle de Fleskum (à moins de 20km à l’ouest d’Oslo).  Kitty Kielland, Eilif Peterssen, Harriet Backer et Erik Werenskiold sont tous des peintres norvégiens de renommée et se réunissent dans le but de créer dans un endroit idyllique, stimulant leur créativité.

Les attitudes de Kitty Kielland et Eilif Peterssen divergent des autres : ils préfèrent tous deux peindre le soir au bord du lac Dalivannet, plutôt qu’en pleine journée, afin de profiter du calme et du silence de la nuit d’été nordique qui confère à leurs œuvres une lumière si particulière et typiquement scandinave.
Transperce alors dans leurs toiles l’harmonie apaisante de la nature, une atmosphère sereine et imperturbable. Le temps semble se figer sous un « soleil nocturne » qui ne laisse pas l’obscurité s’installer.
Cet été artistique à Fleskum est d’une importance capitale dans l’art norvégien, puisqu’il met à l’honneur le territoire même de la Norvège et ses particularités géographiques tout en annonçant une peinture nouvelle.

Alors que le réalisme était en vigueur, il s’agit ici de capter l’atmosphère plus que l’illusionnisme. À partir de la colonie de Fleskum, la peinture de paysage va au fur et à mesure s’émanciper de la mimesis : l’observation minutieuse de la nature cède peu à peu place au sentiment que celle-ci transmet. Les couleurs vont s’éloigner du ton naturel, les détails s’amoindrir, les artistes s’efforcent de capter le ressenti que laisse le « sauvage », ainsi que le mystère des forêts et des montagnes qu’offre leur nation.

Peterssen, Summer night, 1886
Peterssen, Summer night (Sommernatt), 1886.
Oslo, Nasjonalmuseet.

Il s’agit ici d’une des premières peintures de la Colonie à Fleskum. Peterssen a encore une manière réaliste de peindre le paysage avec cette toile, celui-ci est encore représenté dans un souci mimétique. Notons cependant une particularité : le ciel n’est que peu visible en lui-même, la lune et les nuages se reflètent surtout dans le lac, donnant une sensation troublante de renversement.

Cette toile va contribuer à la démarche symboliste progressive chez Peterssen qui, par la suite, peindra son Nocturne de 1887 : nous retrouvons le même lieu, mais une femme nue nous tourne le dos. Elle donne l’effet d’être une apparition, un personnage enchanté ; remarquons d’ailleurs que si le titre de tableau est traduit par « Nocturne », en norvégien celui-ci est nommé « Skognymf », littéralement : « nymphe de la forêt ».  Le motif n’est pas sans rappeler Puvis de Chavannes, et notamment sa toile The Sacred Grove (vers 1884 ; Art Institute, Chicago) dont Peterssen avait admiré le travail lors des Salons parisiens de 1884-1886.

Peterssen, Nocturne, 1887
Peterssen, Nocturne, 1887. Stockholm, Nationalmuseum.

Du côté de Kitty Kielland, nous retrouvons également cette atmosphère silencieuse, d’une nature immobile qui semble piégée par les nuits d’été interminables. La peinture est lyrique, le paysage se fait le reflet de l’esprit : il est imprégné d’une nostalgie douce.

La peintre norvégienne s’est surtout appliquée à travailler le rendu de l’eau. Elle fut cependant critiquée à son époque pour avoir réalisé des toiles « obscures » et trop « mélancoliques », alors que la tendance était plutôt aux thèmes joyeux, d’une vie paysanne active.

Kielland, Summer Night, 1886.jpg
Kielland, Summer Night (Sommernatt), 1886.  Oslo, Nasjonalmuseet.

La toile suivante fait suite aux recherches de l’été à Fleskum et a été offerte à l’occasion de l’anniversaire de la reine Maud, le 26 novembre de l’année 1905, et a été accrochée dans le salon de la reine au Palais Royal. L’œuvre fut également un cadeau de bienvenue puisque celle la jeune reine venait de faire son entrée dans le palais cette même année.

Sur le cadre, une inscription dit : « Til Norges Dronning fra Damer i Elverum 26 de November 1905 » (« à la Reine des norvégiennes, à Elverum, le 26 novembre 1905 »).

Kielland, Evening, 1890
Kielland, Evening landscape, 1890. Oslo, The Royal House.

L’été à Fleskum est perçu comme le un tournant dans l’histoire de l’art norvégien. Il est le point de départ où la peinture, qui était surtout illusionniste à cette époque, tombe dans le symbolisme nordique, c’est-à-dire un art du sentiment personnel plus que de l’observation, où l’esprit de l’artiste même influence la contemplation du motif représenté.

Cette peinture dite d’atmosphère est appelée « stämningmalare » en suédois, et connaît une popularité importante chez les peintres scandinaves, en Norvège comme en Suède avec des suiveurs tels que Harald Sohlberg (Norvège), Richard Bergh ou encore le Prince Eugen en Suède, dont je ne manquerai pas de vous faire découvrir les œuvres.

 

 


Bibliographie :

FACOS, Sweden and visions of Norway: politics and culture, 1814-1905, Southern Illinois University Press : Carbondale, 2003.

RÖSTORP V., Le mythe du retour: les artistes scandinaves en France de 1889 à 1908, Stockholms Universitets Förlag : Stockholm, 2013.

VARNEDOE K., Northern light: realism and symbolism in Scandinavian painting, 1880-1910, Brooklyn Museum : Brooklyn, 1982.

Site du palais royal norvégien : http://www.kongehuset.no

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