Doubles Vies d’écrivains [3] : Claude Seignolle, le maître ès diableries.

La vie littéraire est une chose fascinante, théâtre des plus invraisemblables anecdotes, des plus vives querelles, des plus malvenus hommages. Il arrive ainsi parfois que l’écrivain passe du statut d’auteur de fiction, qu’il occupa en toute conscience et maîtrise, au statut de sujet de fiction, imposé par un tiers. Dans cette série d’articles, nous allons brièvement présenter plusieurs de ceux-là dont l’activité littéraire masque une activité occulte, soit réelle, soit fantasmée par leurs contemporains.


P. Ghys, portrait de Claude Seignolle, pastel, date inconnue
P. GHYS, portrait de Claude Seignolle, pastel, date inconnue, ill. de couverture pour Denis LABBÉ, Promenades avec Seignolle, Paris, éd. de l’Œil du Sphinx, 2001.

Maître Claude ne craint ni l’envoûtement ni les fluides maléfiques, et encore moins les menaces physiques. Il est doté des armes nécessaires pour parer aux coups les plus sournois comme aux plus violents. Une compétence liée à une longue expérience lui valent cette prérogative [1].

Claude Seignolle est décédé le 13 juillet dernier, à l’âge de 101 ans. Un vendredi 13. Ses lecteurs refuseront d’y voir une coïncidence : la vie entière de cet homme de lettres hors du commun est à placer sous le signe du fantastique. Son œuvre de folkloriste et de conteur étant bien connue du grand public, nous allons plutôt nous pencher, dans ce court article, sur sa légende.

Certes, nous n’en sommes qu’aux prémisses, et il faut gager que les années à venir apporteront leur lot de témoignages et de documents qui feront soit la lumière, soit plus d’obscurité encore sur cette part étrange de sa personnalité. Néanmoins, il n’est pas inutile de déjà faire le point sur les activités et facultés supra-naturelles qu’une certaine tradition littéraire a d’ores et déjà prêtées à Claude Seignolle, cet écrivain doublé d’un « maître ès diableries », pour reprendre l’expression du romancier Alain Delbe, qui l’a bien connu [2].

Le premier document à considérer est un roman occulte des plus curieux, paru sous pseudonyme dans les années 1970. Sous le titre un peu nanardesque du Pantacle de l’ange déchu, Charles-Gustave Burg livre un récit étrange dont il est à la fois l’auteur, le narrateur et le protagoniste. Par-delà son intrigue assez commune [3], l’intérêt de ce court roman réside dans le portrait qu’il brosse des milieux occultes parisiens. Il fait peu de doutes que son auteur (dont la notice biographique ne révèle pas grand-chose sinon qu’il est d’origine alsacienne et libraire au Quartier latin) le fréquente. De là l’évocation de l’église Saint-Merri, particulièrement chère aux occultistes. De là ce « Maître Blaise », un vieux cabaliste, trop romanesque pour n’être qu’une fiction, vivant entouré de chats et dont le protagoniste vient réclamer les conseils. Et de là Claude Seignolle, qui met en branle l’aventure et soutient à lui seul l’ensemble du premier chapitre.

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Le Baphomet ornant le portail central de l’église Saint-Merri, qui est évoqué dans Le Pantacle de l’ange déchu. (Crédit photo : Mbzt, novembre 2014, licence CC BY-SA 4.0)

D’emblée dans ce livre, Seignolle est décrit comme un sorcier : « Claude Seignolle, conteur et folkloriste, n’est pas un homme commun. Ses patientes recherches sur la magie des campagnes et les traditions populaires ont imprégné son personnage même. À l’écoute des secrets du peuple, il en est devenu le dépositaire sacré, le légataire de la tradition. Lui-même est devenu magicien […] [4]. » Ayant recruté le narrateur pour qu’il l’aide à dérober la bibliothèque d’un mage noir défunt, les deux comparses se retrouvent dans une cave de la rue Greneta. Alors qu’ils s’apprêtent à s’engouffrer dans une trappe, le conteur démontre son don de prescience en détectant une malédiction « issue de la magie égyptienne » qui y est apposée. Heureusement, lui-même semble expert en contre-maléfices :

Claude Seignolle me fit signe de reculer. Ensuite, avec un morceau de craie qu’il sortit de sa poche, il traça sur le sol des signes bizarres qui m’apparurent comme des caractères hébraïques. Puis il se livra à un étrange cérémonial de gestes et d’incantations issus de la plus secrète théurgie [5].

Au passage, il badine, mais cela ne fait qu’augmenter la foi du lecteur en sa science prodigieuse :

— […] J’ai entendu dire qu’il était possible à chacun de se fabriquer un pentacle protecteur. Il suffirait de l’imprégner de suffisamment de volonté pour le rendre efficace. Car la volonté est par excellence l’instrument de protection, comme vous le savez. Vous pouvez, par exemple, ramasser une pierre quelconque et la placer sur un meuble, assez loin de votre lit. Si vous vous levez toutes les nuits, pendant un an et toujours à la même heure, pour retourner la pierre, vous obtiendrez alors un pentacle protecteur de grande efficacité… Mais je ne connais personne qui accepterait de se lever toutes les nuits pendant un an, histoire d’aller retourner un caillou posé sur le buffet de la cuisine [6] !

Passée la trappe, les deux apprentis cambrioleurs trouvent non seulement les grimoires du mage noir, mais actionnent également un mécanisme qui leur ouvre l’accès à son laboratoire. Là, ils découvrent avec stupéfaction une cuve contenant deux cadavres dont les traits correspondent exactement aux leurs. Il s’agit d’un nouveau piège, conçu pour fasciner et mener à leur perte les intrus ! Mais une fois encore, l’écrivain périgourdin parvient à rompre le charme et sauve son jeune et imprudent ami, en jetant de l’arsenic dans la cuve.

Simple fiction ? Hommage ? C’est la conclusion qui vient en premier lieu à l’esprit. Pourtant, cette idée que Claude Seignolle était dépositaire de grands pouvoirs n’est pas isolée. L’un des rares auteurs à lui avoir consacré une monographie, Denis Labbé, insinue même qu’il était capable de pratiquer des envoûtements !

Car Seignolle n’aime ni les fourbes, ni les faibles, ni les menteurs, ni les moqueurs. […] Je plains ces derniers. Surtout s’ils ont eu la malheureuse idée d’abandonner derrière eux un ongle, un cheveu, un peu de salive sur un verre, de transpiration sur une lettre [7]…

Le livre de Labbé révèle d’autres faits troublants sur Seignolle : qu’il fréquenta le célèbre alchimiste Eugène Canseliet (1899-1982), qu’à la fin des années soixante il fut démarché par des satanistes turinois désireux de suivre sa doctrine, et même qu’il pactisa avec le démon en jetant en offrande des exemplaires de son premier livre, Le Rond des sorciers, dans la mare berrichonne qu’immortalisa George Sand. De là proviendrait au moins une part de son succès — au risque de le fâcher —, nous refusons d’en donner tout le crédit à Satan, car ce serait faire injure au disparu que de nier qu’il avait une grande plume et qu’il mérita toute la gloire qu’il rencontra, et plus encore.

Briseur de sorts, envoûteur, « mâcheur de mauditions », abstracteur de quintessence et arpenteur des ténèbres ; nous voulons croire que Claude Seignolle fut tout cela. Qu’au cours de sa longue vie, il trouva à explorer toutes ces voies, et d’autres encore sans doute. Ces quelques lignes constituent, nous en convenons, une bien piètre nécrologie, compte tenu qu’elles disent si peu de son œuvre, du généreux héritage qu’il nous laisse. Elles n’en affirment pas moins un fait essentiel : que Claude Seignolle, vivant encore, était déjà immortel. Sa légende est en partie écrite et, surtout, elle vit aujourd’hui dans les mémoires et les témoignages de tous ceux qui ont eu la chance de le côtoyer.

Gageons que, tout comme les innombrables contes populaires que Maître Claude a couchés sur le papier, les préservant ainsi pour les générations à venir, sa propre histoire survivra longtemps à la mémoire de ses contemporains. Elle s’écrira dans les romans et les essais de demain, elle étonnera les lecteurs à venir, mettra en doute leur sens critique.

Non, Claude Seignolle ne sera pas de sitôt oublié.

 

 


Notes & Références :

  1. Charles-Gustave BURG, Le Pantacle de l’ange déchu, Verviers, éd. Marabout, coll. « Bibliothèque Marabout », n° 495, 1974, p. 8.
  2. Citée dans Denis LABBÉ, Promenades avec Seignolle, Paris, éd. de l’Œil du Sphinx, coll. « La Bibliothèque d’Abdul Alhazred », n° 2, 2001, p. 89.
  3. Le livre narre la prise de conscience par le protagoniste de la rivalité opposant sa famille aux descendants d’un lieutenant de l’archange Lucifer nommé Amane. Par le biais de récits enchâssés, sont tour à tour décrits l’assassinat de Mathurin Burg en 1462 (victime d’une machination qui n’est pas sans évoquer La Main enchantée de Nerval) et la manière dont son frère cadet Friedrich le vengea l’année suivante.
  4. Charles-Gustave BURG, op. cit.
  5. Ibid., p. 19.
  6. Ibid., p. 18-19.
  7. Denis LABBÉ, op. cit., p. 39. Lire aussi, p. 86 : « Il voit en lui un vieux sorcier qui ne l’a fait venir que dans l’intention de lui dérober une partie de lui-même : rognure d’ongle, cheveux, salive. A-t-il bu ? Il ne s’en souvient pas. Son verre deviendrait alors un piège fatal. »

Dans la même série :

Une réflexion sur “Doubles Vies d’écrivains [3] : Claude Seignolle, le maître ès diableries.

  1. Merci Julien pour cet article ! J’ai connu cet auteur la semaine dernière en jetant un oeil dans ses Evangiles du Diable, une incroyable collecte de discours folkloriques sur le Diable. L’introduction par les soins de l’auteur laissaient en effet à penser qu’il avait « un pied là-dedans ». Merci !

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