Vivre en Viking – I – Quelques généralités

Introduction

Nombreux sont celles et ceux qui usent du terme « Viking » pour désigner une sorte de figure supérieure de virilité et de férocité, qui aurait vécu dans le nord, on ne sait trop où ni quand. Mais bon, ce qui est sûr, c’est qu’à ce moment là, il faisait froid et que la neige et la glace servaient de textures à des contrées hostiles et désolées, où seul l’homme exceptionnel, une force brute de la nature, était capable de survivre. On se le représente grand, barbu, chevelu, coiffé d’un casque à cornes, vêtu d’une cape en peau de loup ou d’ours (on imagine un animal féroce tué de ses propres mains), sous laquelle se cache une plastique de rêve, sublimée par des cicatrices sexy et quelques bijoux runiques. Ce « Viking » est armé de grosses haches à deux mains ou d’un énorme marteau, à l’image de celui du dieu Thórr, et fend fièrement les flots déchaînés à l’avant de son fameux « drakkar », dont la tête de dragon ne fait qu’ajouter à l’épouvante naturelle que dégage notre personnage, qui, bien sûr, boit des litres et des litres de bière ou de cervoise dans les crânes de ses victimes, forcément nombreuses, puisqu’il ne vit que pour combattre, détruire, tuer, piller et violer. Quant à sa propre mort, il s’en fiche comme de l’an quarante et est réputé pour agoniser en riant, l’épée à la main.

Photogramme du film Astérix et les Vikings (2006).

Le conglomérat de clichés qui constitue le « Viking » de l’imaginaire collectif n’a évidemment que peu de valeur historique et, sous le voile de l’imagerie populaire, se cache en fait une profonde méconnaissance du mode de vie et de l’état d’esprit des Vikings historiques. Le but de cette série d’articles sera modestement d’ébranler quelques idées reçues et d’ouvrir quelques perspectives pour les curieux, bien décidés à porter leur regard par-delà les brumes fabuleuses du Nord.

I – Le phénomène viking

Commençons par camper le décor. Nous sommes en Scandinavie dans les premiers siècles après J.-C. (Norvège, Suède et Danemark), terre d’origine des fameux Vikings. Les populations qui vivent sur ces territoires sont plutôt pauvres. Le climat rude rend l’agriculture difficile et les ressources minières sont minces. Aussi, pour les scandinaves de l’époque, satisfaire aux nécessités courantes n’est pas toujours chose aisée. La situation change à partir du Ve siècle, qui voit l’apparition, au Danemark, de l’ancêtre des célèbres bateaux vikings, dont le nom n’a d’ailleurs jamais été « drakkar » (terme apparu au XIXe siècle). Dès lors, le commerce par voie maritime se développe et devient l’activité principale des scandinaves, commerce pacifique jusqu’au début du IXe siècle.

La mise à sac de l’abbaye de Lindisfarne en Northumbrie (Angleterre) en 793 marque ainsi le coup d’envoi du « phénomène viking ». Dès lors, le pillage et le mercenariat viennent s’ajouter aux activités commerciales des navigateurs scandinaves. Pas question d’aventures épiques et d’héroïsme gratuits, les Vikings prennent la mer pour s’enrichir. Ce qu’ils recherchent, ce sont des objets luxueux, précieux et peu encombrants, qu’ils peuvent facilement charger sur leurs navires, rapides certes, mais peu adaptés au transport de marchandises lourdes et nombreuses.

Viking Ship Museum d’Oslo – crédit.

Ce ne sont ni des envahisseurs, ni des conquérants. Ils s’organisent en bandes et planifient des raids, pendant lesquels ils vont de pillages en pillages, jusqu’à être satisfaits du butin obtenu ou jusqu’à sentir les circonstances tourner en leur défaveur. Mettant en balance l’appât du gain et les risques encourus, ces derniers préfèrent les entreprises faciles et rentables, impliquant des batailles gagnées d’avance, aux prouesses militaires héroïques, incertaines et dangereuses. Ils sont d’ailleurs trop peu nombreux pour pouvoir envisager sérieusement de remporter de tels combats et il est à noter qu’aucun document historique, ou vestige archéologique, ne nous fournit l’exemple d’une bataille rangée à découvert, faisant s’affronter des Vikings et d’autres combattants. Dès que les choses se corsent, ils rentrent chez eux et partagent le butin équitablement pour en jouir, suivant ce que prescrit le droit établi. Car oui, les Vikings ont des lois, fruits de décisions communes prises au Thing, l’assemblée en plein air des hommes libres, où chacun peut donner son avis sur l’administration, la politique, la justice, les expéditions à entreprendre ou encore les modalités des échanges commerciaux. Ces lois régissent chaque domaine de leur vie quotidienne et ils mettent un point d’honneur à les faire respecter. On est loin du cliché barbare.

Au fur et à mesure de leurs expéditions, surtout entre 900 et 980, certains d’entre eux se fixent dans des régions abordées (nord-est de l’Angleterre, certaines îles de l’océan Atlantique nord, notamment les Féroé, Islande, Normandie, Russie, Ukraine), pour fonder des comptoirs commerciaux, monter des raids avec une efficacité accrue, ou encore parce qu’ils y trouvent des terres plus fertiles et un climat plus favorable pour vivre.

Après cette période, deux rois danois, Sveinn à la Barbe fourchue et son fils Knútr le Grand, tentent de monter une entreprise viking de conquête d’envergure, en vue de contrôler toute l’Europe du Nord, sans succès. Le phénomène prend fin peu après cet échec, conventionnellement le 14 octobre 1066, date de la victoire du Normand Guillaume le Conquérant à Hastings, sur les Anglais menés par le dernier roi anglo-saxon Harold Godwinson de Wessex.

(Consulter la carte dans un nouvel onglet)

II – Pénétrer la mentalité viking

Régis Boyer, professeur de langues, littérature et civilisation scandinaves à Paris-Sorbonne de 1970 à 2001, ancien directeur de l’Institut d’études scandinaves de cette même université, traducteur de nombreuses sagas et textes poétiques scandinaves du Moyen Âge et auteur d’une abondante littérature concernant la mythologie, la religion et l’histoire du Nord, écrit dans son ouvrage L’Edda poétique :

« La connaissance des Vikings a fait de notables progrès depuis quelques décennies. À peu près tout ce que nous pouvons prévoir de leur mentalité se trouve parfaitement exprimé dans les Hávamál. […] Aucune saga ne serait en contradiction avec les préceptes des Hávamál. J’irais volontiers plus loin : je conseillerais volontiers à quiconque voudrait connaître en vérité les Vikings (sans chercher, donc, à faire coïncider les idées préconçues avec les textes ou documents dûment sollicités) de commencer son initiation par la lecture des Hávamál : il y gagnera de pénétrer un esprit. »1

Selon Boyer, la lecture des Hávamál (en français, les Dits du Très-Haut, ceux qui sortent de la bouche d’Ódinn) nous offre un accès privilégié à la mentalité viking. Et pour cause : ce long poème sacré constitue une sorte de résumé de l’éthique des fameux pillards scandinaves. La suite de cette série cherchera à y plonger lectrices et lecteurs, afin de les immerger dans cet esprit passionnant.

Mais avant de rendre temporairement la plume, nous profiterons encore une fois de l’érudition de Boyer pour mettre à jour l’arrière-plan religieux qui irrigue toute cette mentalité viking :

« Quels que soient les textes envisagés, antiques inscriptions runiques, récits d’historiens latins, fragments de poèmes immémoriaux, Eddas, sagas de tous genres (…), formules juridiques, vestiges magiques, partout, toujours s’impose l’originale figure du Destin. Il était au commencement dans l’ébauche des monstres primitifs nés du contact entre chaud et froid, il sera à la fin, à la Consommation du Destin des Puissances (Ragnarök) […] Toute étude de la religion germanique et scandinave qui négligerait ce trait pour se confiner à une description de mythes, à une nomenclature de divinités ou de héros, se condamnerait, par là même, à passer à côté de l’essentiel, c’est à dire du sacré : car le sacré chez les anciens Germains, c’est le Destin, le sens du Destin, les innombrables figurations que prend le Destin. Tacite le notait déjà : « Les auspices et les sorts n’ont pas d’observateurs plus attentifs » (Germanie, X, 1). […] Nul ne saurait se soustraire aux arrêts des Nornes2. Les Dieux eux-mêmes sont soumis à leurs lois. Tout est écrit d’avance. […] Ódinn, le maître de la sagesse et de la science ésotérique, le père des runes et de la poésie, sait qu’il périra et de quelle façon ; Baldr a fait des rêves prémonitoires, Thórr n’ignore pas que le venin du grand serpent de Midgardr le détruira. Urdr, la Norne qui veille auprès de la source de tout savoir où le grand arbre cosmique, Yggdrasil, plonge ses racines, domine le monde des dieux et des hommes. »3

Les Nornes représentées au pied d’Yggdrasil sur un timbre des Îles Féroé.

Et en effet, dans la Völuspá (en français Prédiction de la prophétesse), poème sacré qui annonce et décrit Ragnarök4, une prophétesse révèle les arrêts implacables du Destin, prédisant notamment la mort inévitable d’Ódinn et de Thórr lors de ce funeste événement :

« Voici que Garmr [sans doute un autre nom de Fenrir, loup monstrueux né du dieu Loki et de la géante Angrboda] aboie de rage
Devant Gnipahellir [ouverture qui mène au royaume des enfers],
La chaîne va se rompre [celle dont s’est servi le dieu Tyr pour entraver Fenrir]
La bête va bondir.
Je sais maints sortilèges,
Plus loin en avant je vois
L’amère destinée
Des dieux de la victoire.

Les frères s’entre-battront
Et se mettront à mort,
Les parents souilleront
Leur propre couche ;
Temps rude dans le monde,
Adultère universel,
Temps des haches, temps des épées,
Les boucliers sont fendus,
Temps des tempêtes, temps des loups,
Avant que le monde s’effondre ;
Personne
N’épargnera personne.

[…]

Alors arrive à Hlín [autre nom de Frigg, l’épouse d’Ódinn]
Une douleur nouvelle
Quand Ódinn se met en marche
Contre le loup [Fenrir]
(…)
Alors de Frigg
Périra l’amour

[…]

Alors arrive le glorieux
Fils de Hlódyn [il s’agit de Thórr, fils d’Ódinn et de la Terre]
Le fils d’Ódinn s’en va
Tuer le serpent [Jórmungandr, aussi connu sous le nom de grand serpent de Midgardr, autre monstre né du dieu Loki et de la géante Angrboda],
Occit en courroux
La sentinelle de Midgardr [Jórmungandr] ;
Tous les hommes vont
Déserter leur demeure ;
Le fils de Fjörgyn [il s’agit encore de Thórr],
Épuisé, recule
De neuf pas devant la vipère
Sans craindre la honte. »5

Ces strophes illustrent parfaitement ce vers tiré des Hamdismál (en français Les dits de Hamdir) : « On ne peut survivre d’un soir à la sentence des Nornes »6. Le Destin est partout à l’œuvre et partout inflexible, même les dieux les plus puissants lui sont entièrement soumis.

Ódinn et Thórr combattant au Ragnarök – Illustration de Johan Egerkrans tirée de son livre « Nordiska Gudar ».

Pour un Viking, chacun a donc un rôle à jouer, une place à tenir. Tout a été prédéterminé dans le détail par le Destin qui s’incarne en chaque être. Se connaître, s’accepter et se réaliser, c’est connaître, accepter et réaliser son destin : un destin individuel qui participe au Destin du tout (notamment à travers son inscription dans un destin familial, plus vaste), et qui est éminemment sacré puisqu’il est une expression de la divinité suprême, celle devant laquelle même Ódinn et Thórr s’inclinent.

Ces quelques repères généraux étant posés, nous voilà prêts à aborder des aspects plus spécifiques. À bientôt autour de la source de Mímir7 pour nous abreuver ensemble de nouveaux savoirs !


Notes :

1 Boyer Régis, L’Edda poétique, Fayard, 1992, p. 167.

2 C’est le nom donné aux trois vierges mythiques Urdr (Passé), Verdandi (Présent) et Skuld (Futur) installées sous Yggdrasil et qui décident de la destinée des êtres humains comme de celle des dieux.

3 Boyer Régis, « Le sacré chez les anciens scandinaves », dans l’Edda poétique (p. 14 à 64), op. cit., p. 13-14.

4 Comme en témoigne l’extrait précédent, Boyer traduit Ragnarök par « Consommation du Destin des Puissances ». Il s’agit de l’ultime bataille qui verra s’affronter hommes, monstres, géants et dieux et au terme de laquelle le monde et la quasi-totalité de ses habitants restants seront seront engloutis dans les flots et consumés par flammes. Une terre de cocagne sortira ensuite des eaux, sur laquelle s’établiront les survivants.

5 Völuspa, strophes 44, 45, 53 (partielle) et 56, texte intégral traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique (p. 532 à 549), op. cit., p. 544 à 547.

6 Hamdismál, strophe 30 (partielle), texte intégral traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique (p. 404 à 408), op. cit., p. 408.

7 Dans la Gylfaginning, en français la Mystification de Gylfi, qui constitue la première partie de l’Edda de Snorri Sturluson, il est expliqué que « Sous la racine [d’Yggdrasil] qui est orientée vers la halle des Thurses du givre se trouve la source de Mímir qui recèle science et sagesse, et celui qui possède la source s’appelle Mímir ; il est plein de profond savoir parce qu’il boit l’eau de la source dans la corne Gjallarhorn. Alfödr [Ódinn] y vint et demanda de pouvoir boire à la source, mais il ne l’obtint pas avant d’avoir mis son œil en gage. », Gylfaginning, chapitre 15, passage traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique, op. cit., p. 414.

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