Tyra Kleen

Kleen, Självportratt, 1903
Tyra Kleen, Självporträtt (Auto-portrait), 1903

Lors d’une quête acharnée sur le symbolisme suédois, en mars 2018 , j’ai fait l’heureuse acquisition du PDF de Symbolism & Dekadens, catalogue — malheureusement épuisé — de l’exposition éponyme présentée à la Waldermasudde Galleriet à Stockholm. Le PDF m’a généreusement été transmis à titre exceptionnel par cette galerie pour m’aider dans mes recherches en Histoire de l’art.

C’est grâce à ce document que j’ai découvert plusieurs artistes encore inconnus des historiens de l’art français, et notamment celle d’une personnalité unique que je suis heureuse de vous présenter : Tyra Kleen.

Fascinée par son travail, et avide d’en savoir toujours plus, les informations me manquaient et rien n’a encore été publié en langue française ou anglaise. Par chance, et pour la toute première fois depuis la mort de l’artiste, la galerie Thielska à Stockholm a présenté cet été l’œuvre de Tyra Kleen dans une exposition qui se tient jusqu’au 23 septembre. L’illustratrice avait en effet demandé dans son testament à ce que durant les cinquante années suivant sa mort, son art ne soit pas exposé.

Kleen Tyra, Nevermore (skiss rosor), 1904
Tyra Kleen Nevermore (esquisse des roses), 1904

Née un 29 mars 1874 à Stockholm, Tyra Kleen, la plus jeune des trois enfants de Rickard et Amélia Kleen est issue d’une famille bourgeoise dont le père voyage constamment, entre la Suède, la Russie ou encore l’Autriche.
Ballotée de pays en pays, Tyra se sent « déracinée », et souffre de la dépression nerveuse de son père, qui finit par s’enfermer dans un hôtel et ne supporte plus le moindre bruit ou agitation. Seule sa femme est alors autorisée à lui rendre visite, ses enfants étant trop bruyants.

Enfant vive, solitaire, Tyra Kleen grandit avec son grand-père bien aimé à Valinge (nord-ouest de Malmö). Élevée par des nourrices françaises, elle occupe son temps avec le dessin, les aquarelles et les livres de la bibliothèque d’Adolf Wattrang, son grand-père. Très tôt, elle fait preuve d’aptitudes pour les arts plastiques comme le démontre les aquarelles de ses 16 ans.
La jeune Tyra se plait également à écrire des poèmes, à se raconter des histoires — les personnages imaginaires lui offrent une compagnie amicale dont elle n’était pas dotée. Ses histoires, afin de rester intimes, sont racontées dans un langage qu’elle a inventé elle-même afin d’empêcher quiconque essaierait de les lire. Elle retourne chez elle alors que son père se remet peu à peu et enchaîne à nouveau les voyages en Europe (Allemagne, Suisse…).

Kleen, L'horreur de vivre
Tyra Kleen, L’horreur de vivre, 1907

En 1890, elle est envoyée à une école d’art (non mixte) à Dresde où elle étudie deux années. Par la suite, de 1892 à 1893, Tyra rejoint son père à Karlsruhe pour l’aider dans la réalisation de copies de manuscrits et un travail de lecture, tout en étudiant à l’École d’art pour femmes de Karlsruhe. Elle réalise à cette époque combien elle est proche de son père : souffrant comme lui d’un tempérament nerveux, irritable, d’éruptions cutanées, d’insomnies….

L’éducation de Tyra Kleen ne s’arrête pas là, elle passe par la suite un temps à l’École d’art de Munich (1894-1895), puis emménage à Paris en automne 1895 où elle fréquente l’Académie Vitti, l’Académie Colarossi et l’Académie Delecluse. Elle prend également des cours d’anatomie et étudie la structure du squelette humain, de ses muscles, afin de doter ses œuvres d’un réalisme scientifique et d’une précision toujours plus poussée. Elle passe l’été 1896 à Étaples dans une colonie d’artistes qui est une grande source d’inspiration pour elle.

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Tyra dans son studio, au 27 Via Gesù e Maria, à Rome, 1904.

En 1898, Tyra Kleen s’installe à Rome où elle passe dix années de sa vie. Toujours avide de connaissances, elle continue à fréquenter diverses académies et passe son temps à visiter les expositions, lire, créer dans son studio, faisant preuve d’une productivité intense. Rome est alors un carrefour pour les artistes qui se côtoient, et elle y fréquente les grands intellectuels de son temps.

Dès l’année 1900, sa production est intense : photographies, dessins, lithographies, aquarelles, elle touche à de nombreux médiums et s’affirme comme excellente portraitiste, fascinée par les mouvements du corps et ses expressions.
Elle créé et illustre ses propres histoires (Lek en 1900, Psykesaga en 1902, etc.), mais également celles d’auteurs divers : Rêves d’Olive Schreiner, Den nya Grottesången de Viktor Rydberg, Dødens Varsel de Mons Lie… Elle prend aussi plaisir à illustrer ses poèmes préférés de Baudelaire (« La Chevelure », « La Fontaine de Sang »), ainsi que ceux de Poe (« Nervermore »). Elle est également rédactrice pour des magazines suédois célèbres comme Ord och Bild, Idun, Länstidningen.

Kleen, La Fontaine de Sang, 1903
Tyra Kleen, illustration pour « La Fontaine de Sang » de Baudelaire, 1903.
Kleen, Nevermore, ?
Tyra Kleen, Illustration pour le poème « Nevermore » d’E.A. Poe.

Très active dans les cercles intellectuels, Tyra s’intéresse aussi aux questions religieuses, remet Dieu en question, se convertit au bouddhisme et touche aux sciences occultes ainsi qu’au spiritisme, des croyances alors en vogue lors de la fin XIXe siècle.

Indépendante, forte et avide de liberté, ses diverses relations amoureuses restent éphémères. Tyra Kleen a en effet toujours été hantée par « l’enfermement du mariage ». Elle considérè la mise en ménage comme une prison, le couple comme un frein à son autonomie. Le thème du choix à faire entre l’amour et la liberté (et notamment la liberté de voyager) se retrouve dans plusieurs de ses textes comme Psykesaga et Lek précédemment mentionnés.

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Tyra Kleen, extrait de Psykesaga, 1902.

L’artiste suédoise voyage énormément : États-Unis, Colombie, Inde, Bali, Java, Égypte… Autant d’aventures qui enrichissent son regard et laissent une trace dans son œuvre. Elle est fascinée par les temples égyptiens comme par les danses hindouistes. Curieuse et passionnée, elle étudie ces cultures et s’en approprie les codes.
Elle reste pendant plusieurs années à l’étranger, et notamment à Java et Bali où elle se prend de passions pour les rites et les danses. Sa production n’en est que plus intense puisque son étude des danses l’amène à réaliser divers ouvrages tels que Varjang sur le théâtre javanais (1930), Mudräs sur les prières balinaises et la gestuelle (1922), Ni-Si-Pleng : En historia om svarta barn berättad och ritad för vita barn (Ni-Si-Pleng : une histoire d’enfants noirs racontée et dessinée pour les enfants blancs), un conte sur l’habilité de la danse à destination des enfants (1924). Tyra Kleen participe à la réalisation d’autres livres, que ce soit pour l’écriture ou pour les illustrations.

Il est étonnant de consulter la production artistique de cette artiste et d’en suivre les variations extraordinaires, entre illustrations des douleurs viscérales inspirées par les poèmes baudelairiens, les contes enchantés pour enfants, jusqu’aux images colorées des danseuses indonésiennes.

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Tyra Kleen, études de la gestuelle rituelle, Bali, 1920.

Il reste bien des choses à dire et à découvrir sur Tyra Kleen : femme déterminée, nerveuse et torturée, hurlant son envie de liberté à chaque instant ; sa vie contient autant de facettes originales et surprenantes. Entre ses voyages, ses passions, ses rencontres, sa production artistique, Tyra s’est forgée une personnalité hors du commun et étonnante qui ne cesse de fasciner.

Cet article pourrait se prolonger à l’infini, de nombreuses pistes n’ayant pas pu être approfondies : son rapport à la religion, au spiritisme, son empreinte dans les cercles symbolistes, ses rencontres avec des princes indonésiens, ses visites de temples ou de harems… Autant d’événements qui ont enrichi sa vie et son œuvre d’une complexité et d’une densité rare.

Kleen, Liemannen, 1909
Kleen, Liemannen (La Faucheuse), 1909.

 

 


Bibliographie :

Franzén N., Gullstrand H., Lind E., Ström Lehander K., Tyra Kleen : Her life and work rediscovered, Linderoths Tryckeri, Sweden, 2018.

Kleen T., Psykesaga, Wahlström & Widstrand, Stockholm, 1902.

Prytz D. et al., Symbolism och dekadens, Prins Eugen Waldemarsudde Galleriet, 2015.

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