La rayure des marginaux.

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Le livre du jour.

Un livre très mince, de moins de deux-cents pages, publié aux éditions du Seuil. Je veux parler aujourd’hui d’un des ouvrages de Michel Pastoureau : L’Étoffe du Diable, une histoire des rayures et des tissus rayés. Un sujet banal, non ? Pourtant, il réalise un tour de force en nous présentant une vague (et passionnante) histoire du motif rayé. Comme son principe le suggère, la rayure est perçue tantôt positivement, tantôt diaboliquement. Le livre mélange à merveille la science héraldique, la prostituée médiévale et le bain de soleil début de siècle. Plongeons-nous donc un peu dans son contenu.

Un mot sur l’auteur.

Michel Pastoureau est un grand historien de la couleur et des symboles. Ses livres ne se présentent plus « dans le milieu » tant son nom fait sourire de plaisir ses lecteurs. Il est connu par le plus grand nombre pour ses histoires des couleurs. Vous trouverez donc une histoire du boir, du bleu, du vert… Son écriture est terriblement érudite, puisqu’il sait aborder plein d’univers à la fois. Ses livres sont efficaces, concis, et c’est toujours un plaisir de découvrir un nouvel ouvrage de sa plume. Je décide de présenter l’histoire de la rayure parce que, comme la plupart des personnes, je ne me doutais pas du fait que la simple rayure ait été si compliquée à vivre au fil des siècles. Pastoureau commence en parlant de l’audace que cela représente dans le monde de la mode que de porter fièrement la rayure. L’audace a surtout été d’en parler avec autant de brillance !

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Site : Babelio.

Histoire condensée de la rayure (basée sur l’ouvrage).

Veste, quae ex duobus texta est, non indueris. (Lévitique, chapitre 19)

Le Lévitique est clair sur le tissu varié : on ne doit pas porter un tissu qui soit fait de deux matières, de deux couleurs. L’interdit est fort, et Pastoureau se demande pourquoi faire un tel sort au tissu barré. L’histoire de la rayure est longue et rocambolesque, et je vous emmène avec moi pour un tour du livre.

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Site : Carmestoulouse.org

Michel Pastoureau commence son ouvrage par la période inaugurale du Moyen Âge. Je l’appellerais volontiers la période de la « rayure du désordre ». En effet, jusqu’au XVIe siècle, la rayure subit une mauvaise fortune : elle fait diable, elle fait prostituée. Bref : elle est marginale. Le premier scandale d’envergure que l’historien relève concerne le manteau rayé des Carmes, des ascètes religieux et mendiants. Leur manteau est rayé, et cela fait du bruit au sein de l’Église. En montant à Paris, les Carmes sont appelés les « frères barrés ». Ainsi, la séparation est tracée avec le reste du monde religieux. De la même manière, la rayure médiévale devient la marque de certaines catégories sociales : fous, prostituées ou jongleurs. Pensons à la fameuse imagerie des prostituées et leurs longues robes rayées. Sur le territoire allemand, Michel Pastoureau dit même que la rayure s’étend pour les « lépreux, les infirmes, les « bohémiens », les hérétiques, […] les juifs » (page 29).

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L’enluminure n’est pas en reste, puisqu’elle profite de l’image forte que procure la rayure pour l’œil afin de couvrir les traîtres bibliques de ce motif : Caïn, Dalila, Saül, Salomé, Caïphe, et évidemment Judas. D’autres attributs peuvent lui être préférés, mais la rayure l’emporte sur le code pictural. De façon analogue, l’on se met à enluminer des manuscrits fictionnels, en soulignant le caractère félon de certains personnages. Ganelon de La Chanson de Roland verra lui aussi la rayure apparaître sur ses attributs. Pour résumer l’idée médiévale, la rayure indique le condamné, l’infirme, l’être inférieur, ou bien la personne pratiquant un métier peu recommandé. Michel Pastoureau le rappelle bien avec une série de mots gravitant autour de l’idée. Varius indique non seulement le motif pluriel mais aussi la personne instable, menteuse, folle, ou félonne. Cela ne vous rappelle-t-il pas la figure du Diable, plurielle ?

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Storyville Prostitute, Ernest Bellocq, 1912 (Nouvelle Orléans).

À partir du XVIe siècle, l’image de la rayure évolue, et elle passe du symbole diabolique à domestique. En effet, l’imaginaire conserve la marque de l’être de rang inférieur, et de nombreux valets la portent alors. Le tissu rayé deviendra, dans la même veine, le signe des esclaves aux XV et XVIe siècles, pour se stéréotyper ensuite. Pastoureau parle même d’une « touche africaine » qui devient une « mode » véritable (page 66). La représentation est rapidement stéréotypée, et l’homme noir ne peut être représenté dans l’esprit des artistes qu’en habits barrés, comme chez Véronèse, par exemple.

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Paolo Veronese, Adoration of the Magi Italy, 1571.

Au XVIe et jusqu’au XVIIIe siècle, la rayure devient populaire, marque aristocratique si elle est verticale. L’historien rappelle la vague de mode espagnole dans les années 1620-1630, où les touches rayées se font plus discrètes, sur les manches ou les jambes. Au XVIIIe siècle, la mode rayée envahit toutes les sphères aristocratiques, passant du vêtement aux intérieurs. Les murs s’allongent de rayures, les sièges s’en couvrent. Certains pensent qu’il s’agit de l’influence croissante du Nouveau Continent et de ses stripes. La rayure est alors symbole d’idées neuves, et Michel Pastoureau y voit volontiers une des motivations pour l’avoir hissée sur le devant de la Révolution française. Dans tous les cas, elle indique une fracture avec le monde établi, qu’elle soit de nature rebelle, transgressive, ou bien nécessaire. N’oublions pas non plus l’habit du prisonnier (avis aux lecteurs de Lucky Luke). En effet, beaucoup considèrent cette image maintenant familière comme issue de l’Amérique des années 1760, où les premiers vêtements des prisonniers montrent des rayures verticales. L’historien avance un parallèle entre l’enfermement des fous et des prisonniers :

Plus en amont, la folie et l’internement sont peut-être les domaines où il faut chercher  une certaine continuité entre les marques vestimentaires du Moyen Âge et la tenue des prisonniers modernes. Du bouffon à l’insensé et de l’insensé au forcené, il n’y  a pas de rupture mais au contraire un parcours tragiquement cohérent, qui a pu être celui des rayures. Les chaînons importants seraient ici l’enfermement des « fous » à partir du XVIe siècle (en Angleterre d’abord, sur le continent ensuite), puis celui de tous les auteurs de crimes et délits dans la seconde moitié du XVIIe, lorsque la peine privative de liberté se substitue progressivement aux anciens châtiments corporels. (page 95)

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Image issue de la BD Lucky Luke. Site : Illustrose.com

Le tournant véritable de ce motif intervient à la charnière des XIXe et XXe siècles. Effectivement, la rayure s’immisce dans le monde de l’hygiène. Pendant près de dix siècles, et l’historien le rappelle bien, tout ce qui touche le corps nu se doit d’être blanc. Les draps, les chemises de nuit, les sous-vêtements : tout doit indiquer que le corps est pur, et propre. Il est alors inadmissible d’avoir des draps de couleur, et encore moins un sous-vêtement rayé. Pourtant, les pyjamas s’ornent de bandes, que Pastoureau analyse dans l’imaginaire comme de fabuleuses protectrices contre le monde fantasmatique de la nuit. Grilles, barrières, elles éloigneraient les mauvais esprits.

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Site : Wikiwand. Marin en tenue de sortie, 1910.

Et alors, les marins ? L’origine de ce type de vêtement reste trouble, même pour le grand historien. Il suggère une nécessité signalétique avant tout, pour repérer des figures humaines au sein de tempêtes. Tout de même, notons que les rayures sont réservées aux grades les plus bas, comme les matelots : une réminiscence de la marque des bas statuts ? En tout cas, la rayure du marin vire de bord et touche ceux qui vont à la plage. La rayure balnéaire bat son plein au XXe siècle : elle est le chic de bord de plage, et la marque de fraîcheur.

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Site : Pinterest. Betty Grable, 1935.

La rayure a encore de longues heures devant elles, remise au goût du jour par Picasso et son éternel pull. Pour clore cet article, je vous laisse avec cette anecdote entre le père de Pastoureau et l’artiste :

Quelques peintres sont même allés plus loin et ont fait de la rayure leur vêtement ou leur déguisement de prédilection. Tel fut le cas de Picasso, un « drôle de zèbre » s’il en fut, qui ne manquait jamais une occasion de s’exhiber en habits rayés, en haut comme en bas, et de proclamer bien fort que pour faire de la bonne peinture il fallait « se zébrer le cul ». (pages 131-133).

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Site : Ipicasso.ru. Pablo Picasso, 1904.

 

 

Michel Pastoureau, L’Étoffe du Diable, une histoire des rayures et des tissus rayés, Paris, Seuil, 1991.

 

 

 

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