Vivre en Viking – II – Savoir vivre, savoir bien vivre

Introduction

Toujours plus avant, pardelà les brumes fabuleuses du Nord ! Après avoir posé quelques repères généraux1 dans le premier volet de notre série, nous nous retrouvons aujourd’hui pour une nouvelle immersion en esprit viking. C’est qu’il subsiste encore, à travers quelques poèmes, sagas et témoignages, attendant d’être vivifié à nouveau par nos propres pensées, nos voix et nos actes. Pour l’heure, suivons le chant aphone du scalde2 et, sans plus attendre, entrons dans les vers des Hávamál3.

Une page de l’Edda poétique dans un manuscrit du XIIIe siècle (Codex Regius) conservé à l’Institut Árni Magnússon de Reykjavík.

I – La valeur de la vie

Premier point remarquable : ce texte pose comme une évidence la valeur intrinsèque de la vie, nous assurant que dans tous les cas « Mieux vaut être en vie/ Que d’être sans vie ». Cette affirmation catégorique exclut d’emblée l’hypothèse nihiliste, tout à fait inintelligible aux yeux d’un Viking, pour qui envisager que la vie puisse être absurde constituerait précisément le comble de l’absurde. C’est qu’au plan religieux, cette vie correspond à l’espace que lui a aménagé le Destin4 et au sein duquel il a à le réaliser en se réalisant. Elle est donc pleine de sens et éminemment sacrée.

Mais à un niveau plus terre à terre, ce que nous enseignent ici les Hávamál, c’est aussi que quelles que soient nos conditions d’existence (notre statut social, notre fortune, la qualité de notre habitat, l’étendue et la fécondité de nos terres ou encore notre état de santé), la vie recèle toujours assez de bienfaits pour qu’on la chérisse :

« L’on est pas malheureux tout à fait
Même si l’on est en mauvaise santé :
D’aucuns sont heureux par leurs fils.
D’aucuns par leurs parents.
D’aucuns par biens en suffisance,
D’aucuns par bonnes actions. »5

Même un handicap physique lourd n’empêche pas d’avoir une existence bien remplie, il suffit d’adapter ses activités en fonction de ses incapacités :

« Un boiteux monte à cheval,
Un manchot garde les troupeaux,
Un sourd fait assaut d’armes et rend service. »6

Pourtant, et c’est là toute la subtilité, que la vie soit toujours un bien n’implique pas qu’il soit bon de tout faire pour la conserver. Si le poème incite régulièrement à la prudence, il met également en garde contre son excès : « Prudent, je te prie d’être,/Mais point trop prudent »7. La question se pose alors de savoir quelles sont les manières d’être qui participent d’une sage circonspection, juste milieu entre une insouciance totale et une retenue excessive. La réponse du texte, diluée dans plusieurs strophes, est à peu près la suivante : est d’une prudence mesurée celle ou celui qui se préoccupe de sa santé au quotidien (on trouve par exemple à plusieurs reprises des conseils diététiques dans les Hávamál) et qui reste toujours sur ses gardes, évitant de se mettre en danger par excès d’assurance, de confiance ou encore de boisson. La strophe 73 nous invite ainsi à considérer toute situation comme étant susceptible de dégénérer et de nous être fatale :

« Deux hommes, l’un peut tuer l’autre,
Ta langue peut te coûter la tête,
Sous chaque manteau
Je soupçonne une main sur la garde d’une épée. »8

one blind singer and two dncer odd nedrum
Odd Nerdrum, One Blind Singer and Two Dancers.

La prudence mesurée de l’éthique viking est donc une prudence généralisée. Pour beaucoup d’entre nous, elle aura déjà quelque chose d’excessif dans l’extrême réserve qu’elle prescrit. Mais pour eux, on n’est jamais trop prudent, sauf quand l’appréhension du péril conduit à manquer de courage. C’est qu’il y a des dangers qu’on ne peut éviter sans faillir à ses obligations envers autrui et, du même coup, envers soi-même. La strophe 16 critique ainsi l’attitude de celui qui évite systématiquement le combat dans l’optique de conserver sa vie le plus longtemps possible :

« L’inavisé
Croit qu’il vivra toujours
S’il se garde de combattre,
Mais vieillesse ne lui
Laisse aucun répit,
Les lances lui en eussent-elles donné »9

Se soustraire aux tourments des armes, c’est se livrer aux tourments de la vieillesse, c’est-à-dire bien sûr à la dégénérescence du corps qui étiole l’existence et la rend plus pénible, mais aussi à la désapprobation, à l’inimitié, au mépris, voire à la haine et à la violence d’autrui qui couronnent une vie de couardise. Si l’existence reste toujours intrinsèquement précieuse pour celle ou celui qui en jouit, du point de vue de la communauté, toutes les existences individuelles ne se valent pas : certaines lui sont plus utiles que d’autres et s’il est entendu qu’« un mort n’est utile à personne »10, certains vivants, du fait de leurs comportements antisociaux, ne le sont guère plus et sont même parfois carrément nuisibles. Pour ceux-là, le poème est sans pitié :

« Dépérit le jeune pin
Qui se dresse en lieu sans abri :
Ne l’abritent écorce ni aiguilles ;
Ainsi l’homme
Que n’aime personne :
Pourquoi vivrait-il longtemps ? »11

Comme nous l’explique Régis Boyer, dans les sociétés scandinaves anciennes, la condamnation d’un individu par la communauté revient à sa désacralisation, c’est-à-dire à la dévalorisation consensuelle de sa vie humaine :

« La législation ne prévoyait pas la peine de mort, mais la remplaçait par le bannissement et par la proscription. Très exactement, la vie d’un condamné ne vaut plus rien, si peu en tout cas qu’elle ne mérite même pas qu’on la retranche. Le proscrit est exclu de la communauté : il a été désacralisé par consentement commun. À peine, désormais, si c’est encore un homme. On le traitait de loup (vargr) ou d’homme des bois (skógarmadr). (…) On n’avait le droit ni de l’héberger, ni de lui donner les moyens de s’enfuir, ni de l’aider matériellement, ni même d’avoir commerce avec lui. »12

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Odd Nerdrum, Twilight.

C’est que, comme nous l’avons déjà dit, vivre en être humain pour un Viking, c’est manifester le sacré en lui : réaliser son destin. Or le destin de chacun est toujours lié à celui d’un groupe plus vaste : il s’inscrit dans celui de la famille, lui-même inscrit dans celui du clan, etc. Ainsi ne peut-on se couper de sa communauté sans se couper aussi de son propre destin et donc, en définitive, de sa dimension humaine, de cette partie de soi-même porteuse de sacré. Ne reste alors que la vie brute, bestiale, biologique, qui se vit en solitaire.

II – La valeur vitale de la réputation

Ainsi, pour un Viking, vivre bien ce n’est pas tant jouir de la vie pour soi-même que savoir vivre avec et devant autrui. C’est-à-dire, dans le langage des Hávamál, acquérir et conserver une bonne réputation, qui témoigne d’un tel savoir vivre. Plus encore, une telle réputation prolonge la vie de l’individu par-delà ses limites temporelles, conférant à ce dernier une forme d’immortalité :

« Meurent les biens,
Meurent les parents,
Et toi, tu mourras de même ;
Mais la réputation
Ne meurt jamais,
Celle que bonne l’on s’est acquise.

Meurent les biens,
Meurent les parents,
Et toi, tu mourras de même ;
Mais je sais une chose
Qui jamais ne meurt :
Le jugement porté sur chaque mort. »13

Or mettre sa vie en danger, lorsque cela sert la communauté, permet d’acquérir du prestige, ce qui explique pourquoi la prudence généralisée prescrite par les Hávamál doit être suspendue là où s’impose le courage, sous peine de devenir contre-productive pour la vie même qu’elle prétend préserver. Comme l’illustre parfaitement l’exemple d’Achille, personnage fameux de la mythologie grecque, grand héros de la guerre de Troie (à laquelle il ne survivra pas), la meilleure manière d’exister toujours est de choisir une vie courte mais pleine de gloire, plutôt qu’une vie longue mais sans éclat. D’ailleurs, même dans les cas, nombreux, où la prudence viking est de mise, elle protège au fond tout autant la réputation que la vie. En prenant garde de ne pas froisser son hôte par des paroles ou des comportements déplacés, on évite de périr par son fer enragé mais on évite aussi qu’il médise à notre sujet et salisse durablement notre nom :

« L’inavisé
Pense que tous ceux
Qui rient avec lui sont ses amis ;
Mais ce qu’il ne découvre pas
C’est qu’on ne parle guère en sa faveur,
S’il siège parmi les sages.

L’inavisé
Pense que tous ceux
Qui rient avec lui sont ses amis ;
Alors découvre
Quand vient au thing14
Qu’il y en a peu qui parlent pour lui. »15

Ainsi l’individu préserve t-il sa réputation par sa prudence et accroît-il son prestige par son courage, œuvrant à prolonger sa vie après sa mort mais également à l’intensifier ici bas. En effet, faire preuve de savoir vivre avec et devant autrui, avoir le souci de la communauté, tout cela attire le respect, la sympathie et la bienveillance des gens de valeurs et permet de tisser des relations interpersonnelles de grande qualité : des amitiés véritables, profondes et solides, qui concourent au bien-vivre individuel :

« Jeune, je fus jadis
Je cheminai solitaire ;
Alors, je perdis ma route ;
Riche je me sentis
Quand je rencontrai autrui :
L’homme est la joie de l’homme. »16

Gustave Courbet
Gustave Courbet, Bonjour Monsieur Courbet.

Et c’est sur cette belle pensée que nous nous quitterons une nouvelle fois, avec la promesse de nous retrouver pour le prochain volet de notre série. À bientôt autour de la source de Mímir17 pour nous abreuver ensemble de nouveaux savoirs !


Notes :

1 Voir « Vivre en Viking – I – Quelques généralités », vous y trouverez présentées les grandes lignes du phénomène viking ainsi que l’arrière plan religieux qui irrigue toute la mentalité viking.

2 Nom que les anciens scandinaves donnaient à leurs poètes.

3 Pour rappel, les Hávamál (en français, les Dits du Très-Haut, ceux qui sortent de la bouche d’Ódinn) forment un long poème sacré qui constitue une sorte de résumé de l’éthique des fameux pillards scandinaves. Cela en fait pour nous une porte d’accès privilégié à leur mentalité.

4 Voir « Vivre en Viking – I – Quelques généralités » pour une présentation plus complète de la figure du Destin.

5 Hávamál, strophe 69, texte intégral traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique (p. 169 à 202), Fayard, 1992, p.181.

6 Ibid., strophe 71 (partielle).

7 Ibid., strophe 131 (partielle), p. 194.

8 Ibid., strophe 73, p. 182.

9 Ibid., strophe 16, p.171-172.

10 Ibid., strophe 71 (partielle), p.181

11 Ibid., strophe 50, p. 177-178.

12 Boyer Régis, « Le sacré chez les anciens scandinaves », dans l’Edda poétique (p. 14 à 64), op. cit., p. 27.

13 Hávamál, strophes 76-77, texte intégral traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique (p. 169 à 202), op. cit., p. 182.

14 Le Thing est l’assemblée en plein air des hommes libres, où chacun peut donner son avis sur l’administration, la politique, la justice, les expéditions à entreprendre ou encore les modalités des échanges commerciaux.

15 Ibid., strophes 24-25, p. 173

16 Ibid., strophe 47, p. 177.

17 Dans la Gylfaginning, en français la Mystification de Gylfi, qui constitue la première partie de l’Edda de Snorri Sturluson, il est expliqué que « Sous la racine [d’Yggdrasil] qui est orientée vers la halle des Thurses du givre se trouve la source de Mímir qui recèle science et sagesse, et celui qui possède la source s’appelle Mímir ; il est plein de profond savoir parce qu’il boit l’eau de la source dans la corne Gjallarhorn. Alfödr [Ódinn] y vint et demanda de pouvoir boire à la source, mais il ne l’obtint pas avant d’avoir mis son œil en gage. », Gylfaginning, chapitre 15, passage traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique, op. cit., p. 414.

 

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