Rodolphe Bresdin, le « Robinson graveur »

Je suis très heureuse de vous présenter le travail d’un artiste encore trop méconnu à mon sens, celui de Rodolphe Bresdin, appelé à juste titre par Maxime Préaud le « Robinson graveur ». J’avais eu l’occasion de m’intéresser à ce graveur de génie lors de mon travail de recherche sur Odilon Redon, mais c’est avec beaucoup d’intérêt que j’ai choisi de replonger dans ses paysages fantastiques et oniriques.

La Comédie de la Mort, 1854

la comédie de la mort
Rodolphe Bredin, La Comédie de la mort, 1854. Lithographie en noir sur papier appliqué sur carton Signée et titrée dans la planche 24,5 x 17 cm Provenance : Collection de l’artiste surréaliste Christian d’Orgeix.

Une des œuvres les plus captivantes de cet artiste selon moi est La Comédie de la Mort. Toutes les réalisations de Bresdin sont très énigmatiques, et surtout foisonnantes de détails. Chacun l’interprète « à sa sauce » si je puis dire, mais des éléments prédominants se démarquent et sautent aux yeux la plupart du temps. Avec une plume fine et précise, la nature réelle se métamorphose toujours sous nos yeux grâce à l’imagination de cet artiste visionnaire. Pour résumer brièvement La Comédie de la Mort, on observe dans cette œuvre une sorte de cabane formée d’un enchevêtrement de branchages près d’une mare. À l’intérieur, un homme est assis, se tenant le visage dans les mains dans une attitude désespérée. On remarque que son pied droit est retenu par une chaîne à gros maillons. Certains supposent qu’il s’agirait de Bresdin lui-même.

On observe à l’extérieur, sur la gauche, un autre personnage au regard vague que l’on pourrait assimiler à un mendiant étant donné son apparence négligée. Un livre est ouvert près de lui mais il ne le lit pas. Un « démon-arbre » semble lui chuchoter à l’oreille tandis que sur l’extrémité gauche de la gravure, le Christ apparaît tourné vers l’homme, lui montrant le ciel. Mais malgré ce maigre encouragement pour espérer une fin paisible, les deux squelettes penchés sur les arbres de droite désignent également le ciel en ricanant…

C’est notamment Huymans qui aborde cette gravure dans À Rebours (1884, chapitre V), présente dans l’appartement de Des Esseintes:

Dans la pièce voisine, plus grande, dans le vestibule vêtu de boiseries de cèdres, couleur de boîte à cigare, s’étageaient d’autres gravures, d’autres dessins bizarres. La Comédie de la Mort, de Bresdin, où dans un invraisemblable paysage, hérissé d’arbres, de taillis, de touffes, affectant des formes de démons et de fantômes, couverts d’oiseaux à têtes de rats, à queues de légumes, sur un terrain semé de vertèbres, de côtes, de crânes, des saules se dressent, noueux et crevassés, surmontés de squelettes agitant, les bras en l’air, un bouquet, entonnant un chant de victoire, tandis qu’un Christ s’enfuit dans un ciel pommelé, qu’un ermite réfléchit, la tête dans ses deux mains, au fond d’une grotte, qu’un misérable meurt, épuisé de privations, exténué de faim, étendu sur le dos, les pieds devant une mare [3].

Une existence à part…

Rodolphe Bresdin (1822-1885) fut un des maîtres incontestés de l’eau-forte. Cet autodidacte devenu virtuose à force de travail acharné s’attira l’admiration de gens comme Baudelaire, Mallarmé, Huysmans, ou encore Odilon Redon. Pour ceux qui sont intéressés, vous pouvez retrouver l’un de mes précédents articles dans lequel j’aborde entre autres l’influence de Bresdin chez Redon, tout d’abord via le travail de la gravure mais aussi à travers cette admiration commune pour le peintre Rembrandt. Pour le retrouver c’est ici !

portrait bresdin
Odilon Redon, Portrait de Rodolphe Bresdin, 1865, dessin au crayon noir et à l’estompe, Musée du Louvre, Département des arts graphiques, Fonds du musée d’Orsay.

Le personnage de Bresdin, au talent inclassable de par son art très éloigné de l’académisme, « vécut dans son siècle comme un naufragé [1] ». Personnage singulier, il fut même le prétexte d’une nouvelle de Champfleury, celle de Chien-Caillou (1845). Champfleury y met en scène un pauvre graveur que ses camarades surnomment Chien-Caillou, vivant avec son lapin pour seule compagnie et dont l’unique ornement de son logement sordide du quartier Latin (lui servant aussi d’atelier) est l’eau-forte authentique de Rembrandt, celle de La Descente de Croix. À la fin de cette nouvelle, le pauvre Chien-Caillou tombe désespérément amoureux de sa voisine, la belle Amourette, mais cette histoire se termine mal car il tue son fidèle lapin, devient aveugle et finit à l’hôpital, rien que ça !

le bon samaritain détail
Rodolphe Bresdin, Le Bon Samaritain (détail), 1860, dessin à l’encre de Chine et au lavis, à la plume et au pinceau, sur bristol.

Né en 1822 à Montrelais, Bresdin réalisa ses premières gravures très rapidement à partir de 1838 à l’âge de 16 ans, et c’est en 1848 qu’il exposa pour la première fois six dessins au Salon de Paris. Mais la vie parisienne ne convenait pas à son tempérament solitaire, et c’est en 1852 qu’il s’installa dans les environs de Toulouse, dans « une cabane en torchis dans un jardin de maraîchers [2] ». Bresdin exposa de nouveau au Salon parisien en 1861 et publia plusieurs eaux-fortes dans la Revue fantaisiste. Alors que la Revue cessa sa parution au mois de décembre, Bresdin avait déjà quitté Paris… Il s’installa alors à Caudéran en 1864 (aujourd’hui un quartier de Bordeaux) dans la rue Fosse-aux-Lions. C’est notamment là qu’il initia Odilon Redon à la maîtrise difficile de la gravure.

la ville fantastique bresdin
Rodolphe Bresdin, La Ville fantastique, 1882, dessin à l’encre de Chine, à la plume, sur bristol.

En 1873, Bresdin réalisa son « rêve américain » car il fut chargé de dessiner un billet de banque et d’en surveiller le tirage. Il vécut quelques années à New York avec sa famille (sa femme et ses quatre enfants) avant de s’installer à Montréal afin d’enseigner la gravure durant deux ans. Mais c’est en 1877 que l’artiste rentra en France, encore plus pauvre qu’à son départ…

la sainte famille aux cerfs
Rodolphe Bresdin, La Fuite en Égypte, 1855, épreuve du deuxième état, mais sans aucune inscription, sur chine blanc remonté sur vélin blanc, Amsterdam, Rijksmuseum, Rijksprentenkabinet.

Bresdin, malgré son talent, n’arriva jamais à se mêler à la mondanité parisienne, car l’isolement était pour lui un puissant synonyme de création. Cet artiste mena une existence tragique, à la manière d’un Gauguin ou d’un Van Gogh. Après une vie de privations, il finit par mourir de froid et de misère dans le hangar qui lui servait d’atelier et de logement. Ce grand artiste qui voyait au-delà de la nature et du quotidien nous laisse néanmoins de magnifiques et uniques traces de son passage. Odilon Redon nous dit à son propos que :

Dans l’imagination seule étaient ses pouvoirs. Il ne concevait rien au préalable. Il improvisait avec joie, ou parachevait avec ténacité les fouillis de cette végétation menue, imperceptible, que vous voyez là, en ces forêts qu’il a rêvées. Il adorait la nature. Il en parlait avec douceur, avec tendresse, d’une voix qui devenait soudain convaincante et grave, et qui contrastait avec le ton de sa conservation, habituellement fantasque et enjouée. « Mes dessins sont vrais, quoi qu’on en dise », affirmait-il souvent [4].


Notes :

[1] Préaud Maxime, Rodolphe Bresdin, 1822-1885, Robinson graveur, cat. exp., Paris, BnF, 2000, p. 7.

[2] Ibid., p. 18.

[3] HUYSMANS J-K., À Rebours, Paris, Georges Crès, 1922, p. 80.

[4] Préaud Maxime, Rodolphe Bresdin…, op. cit., 2000, p. 16.


Bibliographie :

FOSSIER François, Rodolphe Bresdin 1822-1885 un graveur solitaire, cat. exp., Paris, musée d’Orsay, 1990.

HUYSMANS J-K., À Rebours, Paris, Georges Crès, 1922.

PREAUD Maxime, Rodolphe Bresdin, 1822-1885, Robinson graveur, cat. exp., Paris, BnF, 2000.

SCIAMA Cyrille, Rodolphe Bresdin, fantastique et onirique, cat. exp., Nantes, musée des Beaux-arts, 2007.

Une réflexion sur “Rodolphe Bresdin, le « Robinson graveur »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s