Introduction à « Sorcières, la puissance invaincue des femmes », de Mona Chollet.

Les sorcières sont à la mode. On ne réinvente pas la poudre en disant cela, vous vous en êtes sans doute rendus compte et, si ce n’est pas encore le cas, la magistrale introduction écrite par Mona Chollet vous en convaincra. Son livre, Sorcières, la puissance invaincue des femmes, fait des émules : il est présent sur toutes les devantures des librairies généralistes ; on pourrait se demander pourquoi ce livre rencontre un tel succès ? En mai, Camille Ducellier republiait Le Féminisme Divinatoire dans la collection « Sorcières » des éditions Cambourakis, sans autant de retentissements malgré sa popularité artistique et la notoriété sérieuse de la collection.

Ainsi, si nous pensons qu’une review de Sorcières est très intéressante, nous allons également nous laisser captiver par son succès dans un second article, en tentant d’analyser ce phénomène et de le comprendre.

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Mais d’abord, il serait de bon ton de parler du contenu de ce livre. Ce serait se méprendre que de songer que Sorcières met en scène des femmes fatales à chapeau pointu. Sorcières ne parle que de femmes ; seulement de femmes, de l’histoire de la misogynie plus généralement, et plus particulièrement de femmes libres. On peut résumer le postulat de ce livre comme « […] les chasses aux sorcières ont contribué à façonner le monde qui est le nôtre. Si elles n’avaient pas eu lieu nous vivrions probablement dans des sociétés très différentes. » (p. 13) Ainsi, on parle moins de sorcières que de femmes, le but étant de montrer que les femmes ont été – et sont toujours – persécutées, ce livre est pensé pour éveiller les consciences.

Cet article ne sera pas avare de citations. En effet, si certain.e.s pensent encore que le féminisme est un vieux combat, beaucoup de faits rapportés par Mona Chollet indiquent le contraire. Les recherches qu’elle a menées pour cet ouvrage et tout au long de sa carrière sont ainsi condensées, d’une certaine manière, dans ce livre. Ses recherches sont réellement une mine d’or pour les réflexions aussi bien contemporaines qu’historiques au sujet des femmes. C’est pourquoi nous vous proposons quelques extraits, pour vous convaincre qu’il est nécessaire de se pencher sur les littératures féminines et féministes et, dans le cas présent, sur ce livre. Vous êtes également invités à consulter la bibliographie vertigineuse et très riche qu’il renferme.

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(c) Stéphane Burlot

Voici donc un petit florilège de citations choisies, comme une frise chronologique de la répression faite aux femmes :

Au XIXe siècle :

«  Les médecins et les pédagogues ont […] conclu que l’éducation supérieure pouvait être dangereuse pour la santé des femmes. Une croissance cérébrale trop soutenue, avertissaient-ils, atrophierait l’utérus. Le développement du système reproducteur ne permettait tout simplement pas le développement de l’intelligence. » (p. 73)

« […] aux États-Unis, la dernière clitoridectomie enregistrée a été pratiquée en 1948 sur une fillette de cinq ans pour la « guérir » de la masturbation […] »

« À la parution du livre de Simone de Beauvoir Le Deuxième Sexe, le critique et écrivain André Rousseau soupirait : « Comment faire comprendre [à la femme] que c’est au bout du don de soi que sont les enrichissements infinis ? » » (p. 79)

Et donc, surement pas dans l’épanouissement personnel, mais bien dans l’épanouissement des autres.

Alors que l’autrice s’interroge sur l’éducation des enfants qui est toujours parasitée par les exhortations des uns, des autres et des médias, il est de mauvais ton de ne pas faire de ses enfants le centre de sa vie, pourtant elle relate en note :

« En 2010, dans le Lot, Odile Trivis s’est vu retirer son fils de trois ans, qu’elle élevait seule, parce qu’elle était « trop fusionnelle ». Qu’elle ait quelques raisons de l’être – au cours de sa grossesse, elle avait dû affronter la séparation avec le père et se battre contre un cancer – n’a apparemment pas pesé. Faut-il en déduire que le surinvestissement du rôle maternel devient répréhensible dès lors qu’il ne profite pas à un conjoint ? » (p. 79)

« […] En 2015, des spectateurs du nouvel épisode de Star Wars s’étaient scandalisés de constater que Leia n’était plus la brunette en bikini intergalactique d’il y a quarante ans (certains réclamaient même d’être remboursés.) » Elle ajoute en note : « Pour ce film, la production avait demandé à l’actrice de perdre 15 kilos, ce qui pourrait être l’un des facteurs expliquant sa mort d’un arrêt cardiaque le 27 décembre 2016, à l’âge de soixante ans. » (p. 138)

« En 2017, un tribunal du Michigan a effectué une recherche en paternité pour un enfant de huit ans né d’un viol ; sans consulter personne, il a accordé l’autorité parentale conjointe et le droit de visite au violeur, dont il a aussi ajouté le nom sur le certificat de naissance et à qui il a communiqué l’adresse de sa victime. » (p. 46)

Bien sûr les citations choisies ici sont très parlantes à dessein, nous ne faisons pas un procès d’intention aux hommes, pas plus qu’à Mona Chollet, mais le but est bien d’interroger la société. Si bien que c’est en allant sur des plates-bandes qui la dérangent qu’on la questionne le mieux.

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(c) La Découverte

Il est aussi surprenant que dans un essai de ce genre, elle laisse une aussi grande place à la première personne du singulier. Ses détracteurs pourront y voir un livre où elle se met en scène. Se servirait-elle de la fameuse mode des sorcières pour faire passer ses idéaux et choix de vie ? Quel mal peut-il y avoir à cela tant que c’est argumenté et que cela a un sens ? Il est vrai que cela peut dérouter, et que certaines de ses démonstrations peuvent aller très loin, ce qui peut rendre le lectorat frileux et lui permettre de se distancier de ses propos. Parfois, Mona Chollet peut sembler défendre les Médée (p.91), mais cela n’est que pour mieux illustrer ses propos. Heureusement, Mona Chollet, en vraie chercheuse, et malgré le fait qu’elle semble se livrer énormément dans cet ouvrage, rappelle :

« Impossible de prétendre que tous les hommes […] sont des salauds dominateurs et toutes les femmes des idiotes soumises ou des opportunistes – cela impliquerait d’ailleurs de me fâcher avec 80% de mon entourage, si ce n’est avec moi-même, et je n’y tiens pas.» (p. 146)

Elle parlait ici d’un point précis de sa démonstration, mais je pense qu’on peut généraliser cette citation à tout le livre, si cela parait évident qu’elle n’est pas en train d’insulter son lectorat, il est vrai qu’elle a parfois raison de le rappeler.

Ce livre est également une merveille pour qui voudrait ouvrir le droit de parole aux Childfree. Bien qu’elle n’emploie pas ce terme, Mona Chollet défend le droit ne pas vouloir d’enfants. Espérons que ces inconnus, pourtant nombreux, verront dans le retentissant succès de Sorcières une aubaine pour enfin s’exprimer.

Le livre s’achève au sujet de la médicalisation du corps féminin, qui a récemment fait couler de l’encre en déliant les langues, mais il est vrai qu’à la fin de cette lecture, c’est ce que l’on espère : qu’elle éveille les esprits, qu’elle délie les langues. Dans la grande lignée des récents mouvements féministes, il est temps que les femmes s’assument, s’illustrent telles qu’elles sont et pas comme la société souhaiterait qu’elles soient. On souhaite également aux hommes de se retrouver dans ces pages, pas en tant que bourreaux, mais en tant que penseurs, en tant que ceux qui ne sont pas dupes et qui sont bien conscients que la lutte féminine n’est pas terminée.

Je terminerais sur un compliment qu’elle fait à Lahaye :

« [Elle] ne revendique pas une position irrationnelle face à une médecine qui serait, elle, rationnelle : au contraire, elle lui conteste sa prétention à la rationalité. Son livre est bardé de notes de page et de références scientifiques. » (p. 216)

J’aimerais le lui retourner : Mona Chollet ne revendique pas une position irrationnelle face à une société qui serait, elle, rationnelle. Au contraire, elle lui conteste sa prétention. Son livre est bardé de notes de page et de références de sciences humaines et sociales.

Une réflexion sur “Introduction à « Sorcières, la puissance invaincue des femmes », de Mona Chollet.

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