Olof Sager-Nelson : avant-gardiste suédois

Sager-Nelson, självporträtt, ca. 1895, huile sur bois, 35x23,5cm, nationalmuseum stockholm
Sager-Nelson, Självporträtt (auto-portrait), ca. 1895.

Le 11 avril 1896, à Biskra en Algérie, s’est éteint un jeune homme hors du commun : Olof Sager-Nelson. Peintre doté d’une personnalité complexe, il est l’une des rares figures de l’avant-gardisme et du symbolisme suédois.

Né dans la contrée rurale du Värmland durant le mois de septembre 1868, Olof Sager-Nelson n’eut pas une enfance des plus faciles : sa mère mourut alors qu’il était âgé de seulement 4 ans, son père fut emprisonné quand le jeune Olof n’avait que 9 ans. Le chef de famille quitta ensuite son fils pour refaire sa vie aux États-Unis pendant plusieurs années. La Suède connaissait en effet une émigration très forte durant la fin de siècle, l’Amérique était considérée comme la terre promise, et près d’1/5e de la population suédoise y émigra entre 1880 et 1905.

Olof Sager-Nelson grandit donc avec sa grand-mère et sa tante, souffrant des moqueries de ses camarades qui eurent vent de l’emprisonnement de son père. Manquant de sérieux, Olof quitta l’école en 1882 à l’âge de 14 ans et sans diplôme puisqu’il échoua à l’examen de mathématiques. Lorsqu’on observe ses cahiers, on remarque que ceux-ci sont remplis de nombreux dessins humoristiques, caricaturaux, de ses camarades de classe.

Sager-Nelson, Flickhuvud II, huile sur toile, 41x33cm, Nationalmuseum, Stockholm.jpg
Sager-Nelson, Flickhuvud II (Tête de femme II), non datée.

Olof reçut enfin des nouvelles de son père par voie postale, et ce dernier l’invita à le rejoindre aux États-Unis, mais il mourut prématurément en 1884 avant d’avoir revu son fils.

Olof débuta alors des études de technicien à Chalmers, dans la ville de Göteborg (ou « Gothenburg », au sud-ouest de la Suède), mais échouant encore aux examens de mathématiques et de physique en 1887, il fut expulsé de l’université, et se concentra davantage sur les arts plastiques.

C’est certainement l’exposition « Scandinavian Art » de 1886 à la Gothenburg School of Fine Arts, fondée par le célèbre mécène suédois Pontus Fürstenberg, qui marqua l’esprit du jeune Olof. Pas moins de 560 œuvres d’art de 278 artistes y étaient alors exposées, rassemblant la nouvelle comme l’ancienne génération d’artistes suédois et des maîtres danois.

Sager-Nelson, Höst vid Vänern, 1891
Sager-Nelson, Höst vid Vänern (Lac Vänern en automne), 1891

Olof Sager-Nelson se mit alors à peindre dès 1887, dans le village d’Åmål où vivaient sa tante et sa grand-mère, mais il n’arrive pas à vendre ses toiles.

Par la suite, durant l’automne 1888, Olof parvint à décrocher une bourse qui lui permit alors d’étudier gratuitement à l’école d’art de Göteborg (école surnommée « Valand »). S’il est d’abord attiré par les théories impressionnistes venues de France qui connaissaient une grande popularité à Valand, Olof Sager-Nelson réalisa une toile étonnante de par sa modernité en 1891, inspirée de son voyage à Uppsala (ville située à une heure au nord-ouest de Stockholm).
Höst vid Värnen (Lac Värnen) a tout des caractéristiques synthétistes élaborées par les peintres français (Émile Bernard, Paul Gauguin) il y a quelques années à peine, c’est-à-dire des aplats de couleurs vifs, les formes cernées de traits épais et sombres. Par cette peinture, Olof rompt avec la tendance impressionniste enseignée dans son école. Nous ne savons toujours pas aujourd’hui comment Olof a pu avoir l’idée de ses aplats de couleurs irréels et de cette manière de cerner les formes puisqu’il n’a pas pu voir des tableaux de ces artistes synthétistes français, ces derniers n’ayant pas encore été vendus ni exposés en Suède.

Sager-Nelson, Fiolspelaren, huile sur toile, 54x65cm, Göteborgs Konstmuseum-1
Sager-Nelson, Fiolspelaren (Le joueur de violon), 1894.

Alors que l’école de Valand dut fermer temporairement en 1890, Olof quitta l’ouest de la Suède pour rejoindre Stockholm en 1892, et joignit l’école fondée par l’Association des Artistes (groupe d’artistes en rupture avec la trop conventionnelle Académie des beaux-arts de Suède), mais il n’était pas un élève assidu. Il préféra fréquenter l’atelier de Knut Åkerberg, dans lequel se forme un cercle d’artistes bohèmes comprenant un autre personnage complexe et important de l’histoire de l’art suédoise : Ivan Aguéli, qui deviendra un des plus proches amis d’Olof Sager-Nelson.

À partir de l’été 1893, Olof eut la chance de bénéficier de l’aide du mécène Pontus Fürstenberg, qui le finança régulièrement et permit à l’artiste de partir à Paris et de voyager dans diverses villes européennes comme Bruges, Amsterdam, Rotterdam, La Hague…

En septembre 1893, Olof s’installa à Paris, dans le quartier Montparnasse, populaire grâce aux sculpteurs qui étaient nombreux à y habiter du fait de la proximité avec le cimetière, leur permettant ainsi d’avoir des commandes.
La capitale française fut une aubaine pour le jeune peintre suédois, qui découvrit alors Rembrandt, Le Greco, Delacroix, Cranach, De Vinci, dont il admira longuement le travail. S’il fut critique envers beaucoup de ses contemporains, il respectait cependant les travaux de quelques artistes de son époque comme Whistler, Puvis de Chavannes, Manet, Gauguin…

Sager-Nelson, Albert von Stockenström, Sculptor, 1895, huile sur toile, 55x38cm, Göteborgs Konstmuseum
Sager-Nelson, Albert von Stockenström, Sculptor, 1895.

Vivre à Paris lui permit aussi d’intégrer les salons et cafés littéraires, où les cercles symbolistes se sont développés, témoignant d’un intérêt vif et profond pour le mysticisme, les sciences occultes, l’inconscient, la face cachée de l’homme… Autant de domaines obscurs que la science n’explique pas encore… Olof avait une attitude ambiguë par rapport à cette tendance « décadente », rassemblant des artistes en proie à l’absinthe et plongés dans des expériences mystiques. Il critiqua d’ailleurs férocement ses collègues symbolistes, mais son œuvre pourtant se fait le reflet de leurs idées.

En effet, les portraits d’Olof Sager-Nelson s’attachent plus à décrire les émotions internes du personnage que ses traits physiques véritables. L’enveloppe charnelle du corps est pour lui une masse passive, alors que l’âme est habitée de sentiments et émotions intenses, source créatrice d’énergie. Olof s’était fixé pour but d’incarner les émotions, et nous le remarquons avec ses autoportraits ainsi que les représentations de ses amis dont les regards sont pénétrants et lourds de sens.

Sager-Nelson, en ung poet (Charles Grolleau), ca. 1894, huile sur toile, 92x59cm, Göteborgs konstmuseum - détail
Sager-Nelson, En ung poet (Un jeune poète, Charles Grolleau), ca. 1894, (détail).

Cependant, ses portraits si sombres, verdâtres, accrochés lors d’une exposition à Stockholm en 1894, furent fortement critiqués à cause de l’aspect cadavérique des figures. Le jeune artiste ne rencontra alors pas de succès et énerva le public de l’exposition. Il dit lui même :

Perhaps I will come out with something that will not be acknowledged or understood until long after my death.

Peut-être me ferai-je remarquer avec quelque chose qui ne sera pas reconnu ni compris encore longtemps après ma mort.

En mars 1894, il apprit la mort d’un de ses deux frères, tué par une maladie qui faisait alors rage en Scandinavie : la tuberculose. Il n’y a pas de doute sur le fait qu’Olof  souffrit du même mal, il se plaignait souvent dans ses lettres de sa santé fragile.
Bien que malade, il partit à Bruges et voua une fascination à son architecture médiévale, sa vie religieuse et son atmosphère mystique. Le suédois, malgré sa santé chétive, réalisa une série de toiles capturant les ruelles de la ville belge : mélancolique et désespérée, les ruelles sont étroites, cernées de noir, et se chargent d’une ambiance silencieuse et morbide. Sa fascination peut s’expliquer par la lecture du roman de Rodenbach Bruges-la-morte, publié en 1892, qui rencontra un grand succès dans les cercles symbolistes, inspirant même plusieurs Suédois comme le peintre Pelle Swedlund, ou encore le poète Oscar Levertin.

Sa santé s’étant dégradée fortement, Olof partit en voyage vers le Sud, en espérant qu’un climat chaud et sec parviendrait à le soigner. Olof Sager-Nelson arriva le 30 janvier 1896 à Briska, en Algérie, mais mourut quelques mois plus tard, en avril.
Pontus Fürstenberg, son mécène, organisa une exposition commémorative l’été de cette même année. Aujourd’hui, le travail d’Olof est reconnu pour son avant-gardisme surprenant, et plusieurs de ses œuvres sont visibles dans le Musée des beaux-arts de Göteborg, ainsi qu’à Karlstad et Stockholm.

Sager-Nelson, Gata i Brügge, Street in Bruges, v. 1894, huile sur panneau, 32,5x24,5cm, Göteborgs Konstmuseum
Sager-Nelson, Gata i Brügge, (Rue à Bruges), ca. 1894.

 

 


Bibliographie :

Battail M., Battail J.-F, Une amitié millénaire : les relations entre la France et la Suède à travers les âges, Beauchesne : Paris, 1993.

Facos M., Nationalism and the Nordic imagination: Swedish art of the 1890s, University of California Press : Berkeley, 1998.

Sjöström J., Anywhere out of the world : Olof Sager-Nelson och hans samtida / Olof Sager-Nelson and his contemporaries, Göteborgs Konstmuseum, Göteborg, 2015.

 

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