Deux rituels d’inspiration scandinave à destination des tireuses et des tireurs de runes d’aujourd’hui

Introduction

Dans le paganisme scandinave, les runes sont des caractères éminemment chamaniques : c’est par elles que s’exprime, sous forme écrite et cryptique, la connaissance des choses cachées que seuls acquièrent les initiés au cours de leurs voyages spirituels chez les morts, les dieux et les êtres archaïques, aussi vieux ou presque que le monde lui-même. Elles sont associées à Ódinn, dieu suprême du panthéon nordique qui possède également toutes les caractéristiques du chaman. Ainsi traverse-t-il les dimensions en quête de savoirs secrets, chevauchant Sleipnir, son cheval à huit pattes, ou prenant forme animale, et préside-t-il aux extases en tout genre1.

Dans son excellent ouvrage l‘Edda poétique, Régis Boyer écrit au sujet des runes :

« Elles sont inséparables de toute opération à caractère tant soit peu magique. Leur origine pangermanique semble ne pas faire de doute et les plus anciennes que nous connaissons remontent au IIIe siècle après Jésus-Christ. L’alphabet futhark [autre nom de l’alphabet runique] est ainsi appelé du nom des six premières runes. […] On a établi que leur enseignement retrouvait non seulement les méthodes des chamans de Sibérie, mais encore les mystères des Grecs ou des Irlandais d’autrefois. Nous touchons ici au fond sacré de toute science écrite dont la connaissance, comme le fait remarquer Lévi-Strauss, à la fois isole de la communauté l’initié et lui confère une redoutable supériorité. Ce n’est pas dire expressément, par là, que les runes soient, par définition, de nature magique. Comme l’a fort bien établi Lucien Musset [dans son Introduction à la runologie] après plusieurs autres chercheurs, les runes sont une écriture comme une autre, apte à traduire des messages de toutes sortes, mais aux origines, sans doute, elles servirent surtout des propos magiques, et on leur a certainement attribué des pouvoirs fantastiques. »2

Leur utilisation semblait impliquer un certain nombre d’opérations que récapitule la strophe 144 des Hávamál (Les dits du très haut, ceux d’Ódinn, poème sacré de l’Edda poétique) à travers une suite de questions :

« Sais-tu comment il faut tailler ? [graver la rune dans le bois ou la pierre]
Sais-tu comment il faut interpréter ? [leur sens]
Sais-tu comment il faut teindre ? [la rune une fois gravée, on dit que cela devait être fait avec du sang]
Sais-tu comment il faut éprouver ? [leur pouvoir]
Sais-tu comment il faut demander ? [prier]
Sais-tu comment il faut sacrifier ?
Sais-tu comment il faut offrir ?
Sais-tu comment il faut immoler ? [Pour les trois derniers vers : que faut-il offrir en sacrifice et comment en échange de leur magie] »3

Si l’on en croit le chant VI des Hávamál, quiconque maîtrisait ces opérations pouvait ainsi déchaîner des pouvoirs aussi divers qu’aider « dans les procès et les chagrins/ Et les dures détresses », « mettre à mal [les] ennemis », faire en sorte que « fers (…) tombent des pieds/ Et liens des bras », arrêter « un trait volant parmi le peuple », contrer et renvoyer ses maléfices à « qui (…) voue au malheur », éteindre « la haute flamme » d’un incendie, « où que s’enfle la haine » l’apaiser, mettre « toute la mer en repos » quand la tempête l’agite, égarer des « sorcières / [Chevauchant] par les airs », apporter la victoire au combat à « des amis de toujours », faire revenir à lui et parler « un cadavre de pendu », conférer l’immunité à « un jeune homme », procurer la science « des Ases et des Alfes », donner « la force aux Ases/ Aux Alfes, le renom/ La clairvoyance à Hroptatýr [Ódinn] » et « de la femme sage/ (…) obtenir amour et liesse »4. Avec le temps, beaucoup de savoirs runiques se sont perdus, et ces utilisations magiques anciennes des runes ont fini par tomber en désuétude. De nos jours, l’alphabet futhark est presque exclusivement associé à la voyance, constituant, avec le tarot, l’un des principaux médias divinatoires.

Il y a quelque temps déjà, à l’occasion d’une séance de tirage de runes promise à une amie, je me suis mis en tête de mettre au point deux petits rituels personnalisés, en puisant dans la tradition païenne scandinave. Je me disais qu’ainsi, ma divination contemporaine renouerait symboliquement avec les racines perdues de la pratique runique et pourrait, peut-être, se reconnecter aux forces anciennes qui présidaient originellement à ce type de magie. J’avais notamment à cœur d’intégrer dans ces rituels certaines strophes tirées de poèmes sacrés de l’Edda poétique, considérant, d’une part, la poésie en général comme un excellent canal pour concentrer et libérer des énergies magiques, et sentant par ailleurs dans ces textes, à la beauté ancienne et ésotérique, sommeiller ces puissances païennes que je souhaitais réveiller.

Aujourd’hui, après des expérimentations concluantes, l’envie m’est venue de faire sortir ces rituels de la pénombre de mon grimoire et de les partager avec vous. En espérant qu’ils pourront inspirer, ou servir tels quels, les apprentis devins autant que les expérimentés et faire rêver les autres.

Photographie par Sawsane Kacher-Pfihl/Rhapsodos.

I – Rituel de consécration des runes

De manière générale, consacrer un objet revient à lui faire perdre son caractère profane, à le sacraliser en vue d’un usage strictement magique. C’est aussi un acte par lequel la sorcière ou le sorcier apprivoise son matériel, tisse un lien personnel avec lui ; aussi se pratique-t-il seul ou éventuellement avec une personne de confiance, susceptible de symboliser une partie de vous-même.

Pour consacrer vos runes comme suit, vous aurez besoin :

  • Du jeu de runes à consacrer ;

  • De sel [symbolise l’élément terre] ;

  • D’un bâtonnet d’encens [symbolise l’élément air] (Le choix de la fragrance est laissé à votre discrétion. Chaque fragrance a sa symbolique propre et canalise ainsi des énergies magiques différentes. L’encens de myrrhe me paraît ici être une option intéressante : il possède des vertus purifiantes et favorise les activités spirituelles impliquant une certaine concentration comme la voyance runique. Privilégiez les produits naturels) ;

  • D’une bougie [symbolise l’élément feu] (Le choix de la couleur est laissé à votre discrétion. Comme pour les fragrances des encens, chaque couleur a sa symbolique propre et canalise ainsi des énergies magiques différentes. En cas de doute ou d’indifférence, optez pour une bougie blanche, polyvalente. Privilégiez les produits naturels.) ;

  • D’une coupe ou d’un récipient contenant de l’eau [symbolise l’élément eau] ;

  • D’un pentacle [symbolise l’esprit et sa symbiose avec la matière (tout ce qui est issu des interactions entre les quatre éléments et notamment de leurs mélanges)] ;

  • D’un athamé (poignard rituel) ou d’une baguette préalablement consacré.e. Si vous ne possédez ni l’un ni l’autre, votre main préférentielle, préalablement lavée à l’eau et au sel, fera l’affaire ;

  • D’une coupe ou d’un récipient contenant de la bière [symbolise le savoir poétique et magique détenu par Ódinn dans la mythologie scandinave] ;

  • D’un tambour chamanique ;

  • D’un lacet ou d’une cordelette assez long.ue pour être attaché.e autour de votre cou.

  1. Placez sur une surface quelconque, qui vous servira d’autel, le sel au nord, l’encens à l’est, la bougie au sud, l’eau à l’ouest et le pentacle au centre. Posez votre jeu de runes sur le pentacle et, à côté, la coupe ou le récipient contenant la bière ainsi que le lacet ou la cordelette.

  2. Tracez un cercle invisible (avec la pointe de l’athamé, le bout de la baguette ou votre main préférentielle, dans le sens inverse des aiguilles d’une montre) ayant le pentacle pour centre et un rayon d’un peu plus d’un mètre. Si vous le souhaitez, vous pouvez préalablement matérialiser physiquement votre cercle (avec des éléments naturels, une craie, une corde, etc.), mais cela ne vous dispense en aucun cas de tracer le cercle invisible. Tous les participants et toutes les participantes, ainsi que tous les objets utiles au rituel, doivent se trouver à l’intérieur du cercle au moment de son tracé et y rester jusqu’au moment de son effacement (il s’agit d’une « safe zone » au sein de laquelle seules les énergies convoquées seront admises, les autres étant bannies à l’extérieur). En traçant, psalmodiez ou chantez vos propres formules ou celle-ci :

    Ce cercle au sein du cercle
    Monde au milieu du monde
    J’incante en le traçant
    L’emprunte et puis le rends

    Summon, photographie par NebelViolet.
  1. Placez la pointe de votre athamé, le bout de votre baguette ou votre main préférentielle sur le jeu de runes et invoquez les éléments à l’aide de vos propres formules ou en vous servant de celle-ci :

Par la terre et par l’eau
Par l’air et par le feu
Entendez mon vœu
Sources de vie et d’agonie
Sources du jour et de la nuit
Sources d’esprit
Je vous invoque ici
Infusez votre magie

  1. Utilisez le tambour chamanique pour accompagner la récitation des strophes suivantes, tirées des Sigrdrífumál (Les dits de Sigrdrífa, strophes 13 à 19) :

Il te faut connaître les runes de l’esprit
Si tu veux en sagesse
Quiconque surpasser ;
Les interpréta,
Les grava,
Les conçut Hroptr5
De cette humeur
Qui avait filtré
Du crâne de Heiddraupnir
Et de la corne de Hoddrofnir.

Sur les falaises il se tenait
Avec les tranchants de Brimir6,
Avait un heaume sur la tête ;
Alors la savante tête de Mímir7
Parla pour la première fois,
Et énonça les lettres véridiques8.

Il les dit gravées sur l’écu
Qui se tient devant le dieu brillant9
Sur l’oreille d’Árvakr
Et sur le sabot d’Alsvinnr10
Sur la roue qui tournoie11
Sous le char de Rungnir12
Sur les dents de Sleipnir13
Et sur les chaînes du traîneau

[Boire une gorgée de bière]

Sur la patte de l’ours
Et sur la langue de Bragi14
Sur la griffe du loup
Et sur le bec de l’aigle,
Sur les ailes sanglantes
Et sur la tête du pont,
Sur la paume de délivrance15
Et sur les traces de réconfort,

[Boire une gorgée de bière]

Sur le verre et sur l’or,
Sur les signes tutélaires16
Dans le vin, le moût de bière
Et les lits de repos,
Sur la pointe de Gungnir17
Et sur le poitrail de Grani18
Sur l’ongle de la Norne19
Et sur le bec du hibou.

[Boire une gorgée de bière]

Toutes furet grattées
De celles qui étaient gravées,
À l’hydromel sacré mêlées
Et largement diffusées ;
Elles se trouvent chez les Ases,
Elles se trouvent chez les Alfes,
Certaines parmi les sages Vanes,
Certaines chez les humains.

[Boire une gorgée de bière]

Ce sont les runes gravées sur le bouleau,
Ce sont les runes de délivrance
Et toutes les runes de bière,
Et les suprêmes runes de puissance,
Pour qui sait sans erreur
Et sans adultération
S’en servir comme de talisman ;
Jouis-en si tu les appris,
Jusqu’à ce que les Puissances s’entre-déchirent !20

[Boire le reste de la bière]

  1. Effacez le cercle (avec la pointe de l’athamé, le bout de la baguette ou votre main préférentielle, dans le sens des aiguilles d’une montre). En l’effaçant, psalmodiez ou chantez vos propres formules ou celle-ci :

Ce cercle au sein du cercle
Monde au milieu du monde
J’incante en l’effaçant
L’emprunte et puis le rends

  1. Pendant les neufs nuits suivantes, dormez avec le lacet ou la cordelette noué.e autour de votre cou et votre jeu de runes à vos pieds. Il s’agit ici de reproduire symboliquement l’initiation chamanique par laquelle Ódinn est lui-même passé avant d’obtenir la maîtrise des runes. Chaque soir, avant d’attacher le lacet ou la cordelette autour de votre cou, récitez la strophe 138 des Hávamál (Les dits du très haut, ceux d’ Ódinn) :

    Je sais que je pendis
    À l’arbre battu des vents
    Neuf nuits pleines,
    Navré d’une lance
    Et donné à Ódinn
    Moi-même à moi-même donné,
    – À cet arbre
    Dont nul ne sait
    D’où proviennent les racines.

  2. Le lendemain de la neuvième nuit, ramassez votre jeu de runes. Il est désormais consacré, lié à vous par d’anciennes énergies païennes et prêt à servir.

Odin, tableau par Dislodge.

II – Rituel de tirage des runes

Ce petit rituel sert à convoquer et à concentrer les énergies odiniques : celles qui apportent au devin la prescience et la clairvoyance nécessaires à l’interprétation inspirée des runes. Il convient pour n’importe quel type de tirage.

  1. Avant de tirer les runes, le ou la devin.eresse (vous) et le questionneur ou la questionneuse s’installent face à face, le sac de runes entre eux. Le ou la devin.eresse pose sa main préférentielle sur le sac de runes et le questionneur ou la questionneuse pose sa main préférentielle sur celle du ou de la devin.eresse. Ils récitent à tour de rôle des vers issus des strophes 28 et 29 de la Völuspá (La Prédiction de la prophétesse) :

    Devin : Je sais bien, Ódinn,
    Où tu as caché ton œil :
    Dans le glorieux puits de Mímir21.
    Mímir boit l’hydromel
    Chaque matin
    Dans le gage de Valfödr22

Questionneur : En savez-vous davantage ? – ou quoi ?

Devin : Le père des armées choisit pour [moi]
Anneaux et colliers,
[J’obtiens] sagesse, clairvoyance
Et magique science ;
[Je vois] toujours plus loin
Dans l’étendue des mondes

Questionneur : En savez-vous davantage ? – ou quoi ?

  1. Là-dessus, le questionneur ou la questionneuse pose sa question s’il y a lieu (tout dépend du type de tirage) et tire au hasard dans le sac un certain nombre de runes (tout dépend aussi du type de tirage), qu’il ou elle garde dans sa main fermée. Le ou la devin.eresse pose sa main sur celle du questionneur ou de la questionneuse et récite ces trois vers tirés de la strophe 139 des Hávamál :

Je ramassai les runes,
Hurlant, les ramassai,
De là, retombai.

  1. Le ou la devin.eresse retire ensuite sa main et le questionneur ou la questionneuse laisse tomber ou dépose les runes de la manière qui convient (tout dépend du type de tirage). Il ne reste plus qu’à les interpréter.

Concernant les types de tirage, vous trouverez de nombreuses procédures différentes (sur internet notamment), plus ou moins complexes et plus ou moins adaptées à tel ou tel type d’interrogation. N’hésitez pas à en expérimenter plusieurs et à retenir celles qui vous conviennent le mieux.

An it harm none, do what ye will
(Si cela ne blesse personne, fais ce que tu veux)
– Rede Wiccan –


Notes :

1 Pour un développement plus détaillé à ce sujet, consulter la deuxième partie de « Vivre en viking – IV – Chamanisme et Odinisme », publié sur Faunerie.

2 Boyer Régis, L’Edda poétique, Fayard, 1992, p. 619.

3 Hávamál, strophe 144, texte intégral traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique (p. 169 à 202), op. cit., p.197 pour la strophe citée.

4 Toutes les citations de ce paragraphe sont des vers ou des fragments de vers tirés des strophes 146 à 161 des Hávamál, texte intégral traduit par Régis Boyer dans L’Edda poétique (p. 169 à 202), op. cit., p.198 à 201 pour les strophes citées.

5 « Le crieur ». Il s’agit d’Ódinn, vraisemblablement envisagé dans son rôle de magicien hurlant.

6 Une épée.

7 Géant gardien de la source du savoir située sous l’une des racines de l’arbre-monde Yggdrasil.

8 Les runes.

9 Le Soleil.

10 Noms des chevaux qui tirent le Soleil.

11 Le Soleil encore.

12 Vraisemblablement Ódinn.

13 Nom du cheval à huit pattes d’Ódinn.

14 Un autre dieu associé à la poésie.

15 Paume de la sage-femme.

16 Amulettes.

17 Nom de la lance d’Ódinn.

18 Cheval du héros Sigurdr.

19 C’est le nom donné aux trois vierges mythiques Urdr (Passé), Verdandi (Présent) et Skuld (Futur) installées sous Yggdrasil et qui décident de la destinée des êtres humains comme de celle des dieux.

20 Jusqu’à Ragnarök : Il s’agit de l’ultime bataille qui verra s’affronter hommes, monstres, géants et dieux et au terme de laquelle le monde et la quasi-totalité de ses habitants restants seront seront engloutis dans les flots et consumés par flammes. Une terre de cocagne sortira ensuite des eaux, sur laquelle s’établiront les survivants.

21 Ódinn a donné son œil en gage au géant pour pouvoir boire dans ce puits où source le savoir.

22 Il boit dans la corne Gjallarhorn.

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