Casque-de-Jupiter, écume de Cerbère… qui est l’aconit napel ?

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Site : Encyclopédie en ligne Larousse. Plante botanique de l’aconit napel.

Je vous retrouve aujourd’hui afin de continuer la série débutée sur l’imaginaire des plantes. C’est en observant mon propre plant que j’ai décidé de rédiger un article sur le casque-de-Jupiter. Ou peut-être le connaissez-vous plus facilement sous le nom d’aconit ? C’est une plante souvent méconnue, ne serait-ce que par sa toxicité. Oserais-je vous dire que je l’ai trouvé dans une jardinerie sans panneau indicateur et à hauteur d’enfant ? Dans tous les cas, cette superbe plante méritait bien son article !

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Site : Floralpi.

Bases botaniques et anecdotes.

Je commencerai en vous effrayant. L’aconit n’est pas une plante de laquelle rire longtemps : un simple contact cutané avec une coupure et l’on est susceptible d’être empoisonné. Ingestion d’une simple feuille par mégarde ? Sans doute votre dernier repas ! D’ailleurs, la plante la plus toxique du monde (connue) n’est rien de moins qu’un aconit, le ferox de son doux nom. Pas d’inquiétude, vous n’en trouverez pas ici ; il est présent sur l’Himalaya. Ainsi, tout de l’aconit est toxique : fleurs, feuilles… et racine. Son petit nom latin napellus (petit navet) nous rappelle sinistrement combien il est facile de confondre les deux tubercules. Il s’agit d’une plante aujourd’hui rare en plaines : on la trouve désormais en moyenne montagne, si ce n’est dans les endroits escarpés. Ses fleurs sont d’un bleu qui n’a rien à envier à la nuit, et elles apparaissent jusqu’au fort de septembre. Leur forme évoque sans mal un casque de guerrier, ou bien un capuchon de moine pour les esprits médiévaux. Ses fleurs le rendent très agréable à regarder dans un bouquet (constitué en toute sécurité, évidemment), ou bien dans un carré de jardin réservé à cet effet. Si ses vertus esthétiques sont son point fort, n’oublions pas son intérêt médicinal. Aujourd’hui majoritairement abandonné dans l’herboristerie occidentale, il est toujours utilisé dans la pharmacopée asiatique. Son dosage se doit d’être parfaitement maîtrisé, et quand il l’est, la plante devient la meilleure alliée des douleurs corporelles ou des refroidissements. Son usage plus ancien pour l’effet aphrodisiaque reste cependant à questionner ! Nous lui préfèrerons le gingembre et le tonka.

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Site : Fiche Wikipédia de l’aconit féroce.

Aspects légendaires et historiques.

Quel serait l’intérêt d’un article botanique sans quelques anecdotes ? Après vous avoir terrifiés avec sa toxicité, je vous parlerai maintenant plus légèrement d’Histoire. Effectivement, lorsque nous fouillons un peu les strates des siècles, nous découvrons que l’aconit tient une place toute particulière dans les esprits. Il est à la croisée des légendes et des usages bien réels. On dit par exemple que le suicide d’Aristote aurait comporté l’absorption d’aconit. Pline, quant à lui, voyait cette plante comme « l’arsenic végétal ».

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Dans tous les cas, la toxicité de cette plante laisse songeur… ou inventif ! Je rappellerai donc brièvement que de tous temps les flèches de guerre en ont été enduites. Les Celtes se servaient par exemple de la sève d’aconit pour rendre leurs flèches doublement mortelles. Toutefois, si je semble m’attarder sur beaucoup de faits avérés, je ne résisterai pas à donner quelques anecdotes légendaires sur le casque-de-Jupiter.

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source image. Réplique d’un ancien casque en bronze, grec corinthien. L’analogie avec le casque antique est évidente, non ?

Lié aux domaines des dieux, il l’est aussi aux créatures chimériques. En effet, dans le titre, je parlais de l’écume de Cerbère : saviez-vous que la légende raconte que la plante naît lorsque Cerbère, écumant de rage, est battu aux Enfers ? L’aconit est donc lié à quelques schémas mythologiques. De manière plus humble, il l’est aussi aux créatures magiques : de manière tout à fait systématique, on le considérait comme un excellent « répulsif » à tous les changeformes possibles (loups-garous, etc.). Les démons et les vampires, paraît-il, détestent au plus haut point cette toxique de nos jardins. Chers esprits fantaisistes, seriez-vous en train de considérer d’en bâtir une haie pour vous prémunir des esprits malfaisants ? C’est en tout cas très pragmatiquement ce qu’espérait la Marquise de Brinvilliers (1630-1676) quand elle empoisonna une bonne partie de son entourage « indésirable » pour ramasser ensuite l’héritage. On appelle cette affaire « l’affaire des poisons », si cela pique votre curiosité.

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La marquise esquissée par Charles le Brun après sa condamnation à mort en 1676.

Une plante de sorcière ?

Et maintenant, qu’est-ce que ferait une plante pareille dans un jardin de sorcière ? Vraiment toxique, plus tellement utilisée dans la pharmacopée occidentale, elle ne semble pas améliorer l’imaginaire de la sorcière empoisonneuse. En fait, je recoupe le propos que j’ai tenu sur d’autres plantes auparavant : on joignait ses effet à ceux des solanacées connues (datura, mandragore, jusquiame…) pour les fondre dans l’onguent des sorcières. À dose respectable, elle produit des effets hallucinatoires importants, « transporte » au sabbat. L’onguent des sorcières n’est plus à présenter tant on s’en fait une idée précise… et parfois dévoyée.

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source image : Sarah Anne Lawless. Fabrication encore d’actualité pour l’onguent de vol.

Dans tous les cas, par sa toxicité, et les légendes qui courent autour d’elle, la plante de nuit est liée au monde des morts. Elle est l’une des plantes indiquée pour travailler avec le monde des esprits, très naturellement liée à la déesse Hécate et à Saturne. On l’incorpore dans un bon nombre de pratiques funéraires ou de protection. Liée aux âmes, elle est aussi une plante de sorcière par excellence : je vous laisserai donc avec une suggestion populaire. Lors de la prochaine pleine lune, si vous avez la chance d’avoir un aconit, laissez à son pied une petite offrande, et il se pourrait qu’il vous régale d’une énergie nouvelle pour vos dons !

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Victoria Francés, The Flying Ointment, 2017 (Samhain).

Centre anti-poison : si vous-même ou l’un de vos proches avez été en contact étroit avec cette plante d’une manière ou d’une autre (jardinage inattentif, balade en montagne), je vous suggère d’observer les signes d’empoisonnement. Paroles étranges, gestes inhabituels, sueurs exagérées, vomissement, etc. Ne négligez jamais un appel vers un centre anti-poison. Si cette plante est superbe et alliée des sorcières, n’en oubliez pas d’être prudent.e.s !

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Bibliographie :

BILIMOFF, Michèle, Enquête sur les plantes magiques, Rennes, éditions Ouest France, 2003.

KYNES, Sandra, La Magie des Plantes, Paris, éditions Danaé, 2017.

LAÏS, Erika, Petit Grimoire de Sorcière, Paris, éditions Rustica, 2017.

LAÏS, Erika, Grimoire des plantes de Sorcière, Paris, éditions Rustica, 2013.

Le Petit Larousse des plantes qui guérissent : 500 plantes et leurs remèdes, Paris, éditions Larousse, 2016.

 

 

2 réflexions sur “Casque-de-Jupiter, écume de Cerbère… qui est l’aconit napel ?

  1. Belle longévité pour la Marquise de Brinvilliers « (1630-1976) », 346ans !? Diantre ! C’est que ça conserve l’Aconit 😄😁
    Ceci dit, excellent article. Toujours un plaisir de vous lire 😉

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