Suspiria : le rêve sombre de Dario Argento

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Dans ce classique du Giallo, le film nous raconte l’histoire d’une jeune danseuse, Suzy, qui arrive dans une école reculée à Fribourg afin de devenir artiste de ballet, avant de découvrir que l’établissement est tenu par l’une des trois mères sorcières…

Avant d’entrer dans le vif du sujet, quelques mots sur le réalisateur Dario Argento. L’homme, toujours en activité, est connu pour son style onirique et expérimental, mais aussi pour avoir signé de nombreux classiques : Phenomena, Opera, Dracula ou encore Le syndrome de Stendhal. Sa mise en scène est dite sensorielle plutôt que rationnelle, comme le dit très bien Noodles :

Vise moins à produire du sens que de pures sensations illustrant ce que les personnages ressentent : des sensations de matières, de textures, où les objets paraissent plus luisants qu’en réalité (un rasoir brillant comme un diamant), des gants en cuir excessivement mis en valeur par un gros plan et un travail sur la couleur du cuir… (Article Dario Argento : génie du Giallo paru sur le site doc.cine.fr)

Sorti en 1977 en Italie, Suspiria n’avait rien à voir avec le cinéma de l’époque, par son avant-gardisme et sa mise en scène magistrale. Avant lui, il y avait des œuvres misant sur l’hystérie et les hurlements outre-Atlantique (notamment avec Massacre à la tronçonneuse ou L’Exorciste) et des adaptations coupables outre-Manche (les productions Amicus et Hammer), et en Italie, des polars colorés produits à chaîne : le Giallo.

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Copyright Les Films du Camelia.

Pour comprendre l’impact de Suspiria, il convient de revenir sur ce genre dominant et très populaire chez nous (et de manière durable grâce au label vidéo Néo Publishing). Il tire son origine d’une collection de romans policiers publiés par les éditions Mondalori de 1929 à 1960, reconnaissables par leurs couvertures colorées et leurs narrations mêlant gore, érotisme et whodunit. Ces récits étaient pour l’époque l’équivalent transalpin des pulp fictions anglophones, également de par le papier de mauvaise qualité de leurs éditions1. Ainsi, le Giallo était dans les années 1960 une forme du cinéma d’exploitation qui se caractérisait par une esthétique influencée par les modes du moment, puisque uniquement fait pour rapporter de l’argent. En termes de formes, cela donnait à voir des œuvres comme celles de Mario Bava (La Baie sanglante, ancêtre du slasher, Les Visages de la peur, entre autres œuvres dans des genres aussi différents que le gothisme ou le péplum), Sergio Martino (Torso, Rue de la violence) ou celles du poète du macabre Luigi Fulci (Le Temps du massacre), mais aucune n’avait jusqu’alors été en totale rupture avec le modèle d’origine. Ce sera le cas pour le film qui nous occupe.

La première raison est de ne pas être un film policier ni un film gore à proprement parler. Ici, nous suivons une jeune élève qui découvre une école de danse réputée et son internat – c’est alors que des morts surnaturelles surviennent. Au lieu de policiers et de tueurs fous, Argento préfère les jeunes filles innocentes et les sorcières. L’esthétique extrêmement travaillée dans ses couleurs vives et ses cadrages géométriques d’une grande précision vient nous rappeler l’origine du projet : créer une trilogie autour de trois sorcières,  »les trois mères », avec chaque film se situant dans une ville différente (Inferno sera situé a New-York et Mother of tears à Rome). Chaque film de la trilogie possède une esthétique onirique au montage lancinant et au travail proche du rêve, bien loin des cadres urbains du genre. De plus, la musique est clairement l’élément qui donne son rythme au montage, tout en ruptures et en répétitions (d’autant plus forte qu’elle est l’œuvre du mythique groupe Goblin), mais l’aspect visuel déborde de la simple quête d’efficacité. En effet, tout existe sous un contraste rouge et blanc, en contre-plongée jouant parfaitement de la géométrie glaçante des architectures (qu’il s’agisse de l’école ou d’une cour extérieur), afin de perdre le spectateur. Délibérément, Argento y parvient de mieux en mieux au fil du film, jusqu’à un paroxysme halluciné dont on ne doit rien dévoiler dans ces lignes.

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Copyright Les Films du Camelia.

Bien entendu, les thèmes de la mort et de l’érotisme ne sont jamais loin chez le réalisateur, et cela se ressent par la manière dont il met les corps en valeur (notamment avec nombre de scènes en nuisette). Un plaisir gratuit ? Non, le réalisateur assume jusqu’au bout la dimension de conte de son long métrage, et surtout son aspect initiatique sur le passage de l’enfance à l’âge adulte. Quant à la sorcellerie, elle est également montrée d’une manière innovante. Émerge une figure d’autorité, la sorcière qui gère l’école. Les jeunes danseuses deviennent des proies fragiles. Le long métrage n’est pas seulement une œuvre expérimentale, c’est aussi une œuvre efficace. C’est là l’une des raisons de la pérennité de Suspiria sur l’ensemble du cinéma d’horreur : tout, du jeu de couleurs et de cadres, du le rythme et de la musique, rend le cauchemar terrifiant à la manière d’un rêve intime. On peut le découvrir à l’occasion de la sortie du remake, en date du 14 novembre, avec Dakota Johnson et Chloé Moretz, et réalisé par Luca Guadagnino (Call me by your name, The Bigger Splash).

Faites de beaux rêves, les enfants !


Note :

1 http://dictionnaire.sensagent.leparisien.fr/Giallo/fr-fr/

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