Abortive, répulsive… la rue est-elle la plante malaimée entre toutes ?

Source : Wikimédia.org. Gravure botanique de la ruta graveolens.

Son nom fait toujours sourire : parle-t-on de cet espace urbain ? Non, hélas. Petite homonyme botanique, la rue fétide est une plante souvent détestée : à cause de son odeur « vineuse », ou bien de sa symbolique. Liée à la femme pour le meilleur et pour le pire, cette plante possède une histoire rocambolesque, avec des usages aux antipodes les uns des autres. Décidément plante des femmes, on ne la voit pas toujours comme son alliée. Je vous invite aujourd’hui à poursuivre dans l’imaginaire des plantes avec cette malaimée des jardins, pour la comprendre et peut-être la réhabiliter !

Bases botaniques et médicinales

La rue est une plante assez discrète quand on oublie son odeur. En effet, elle n’excède pas les soixante centimètres de haut et reste peu ramifiée. Ses feuilles sont petites et ovales : c’est sans dire qu’elles dégagent une odeur très caractéristique lorsqu’on les froisse. Elle pousse dans des endroits volontiers rocailleux, n’exige que peu de soins. Elle semble craindre peu de parasites.

Source : Wikimedia.org.

Mais si je vous parle aujourd’hui de cette plante, ce n’est pas tant pour vous décrire son habitat naturel que pour vous confier ses effets sur le corps humain. Erika Laïs résume ses zones d’action en différents points : digestion, paralysie, problèmes oculaires, voire éjaculation problématique. Toutefois, on la considère comme une plante de femme par excellence. Alors, alliée ou non ? Au demeurant, la rue est excellente pour tonifier les muscles utérins : elle active les vaisseaux, encourage la venue des règles tardives.

Comme cet usage le laisse pressentir, elle favorise aussi l’avortement : puisque l’utérus est tonique, voire qu’il saigne en abondance, le fœtus indésirable ne peut être qu’encouragé à être expulsé par le corps. Cette plante est très logiquement interdite à la femme enceinte ou allaitante. Vous me voyez venir : par cet usage controversé, on a érigé la rue, autrefois chérie de tous, au rang de plante néfaste pour une femme de jadis qui ne devait avoir cure des multiples grossesses… J’en viens donc à quelques éléments historiques.

Utérus d’Oshun, Olivia Paroldi.

Fragments de légende ou d’Histoire

Au Moyen Âge, la rue est sur toutes les lèvres, dans toutes les recommandations : anaphrodisiaque de réputation, on en forme des parterres entiers dans les couvents et les monastères. On ne saurait trop insister sur la chasteté qu’en plantant une espèce qui tait le désir humain. Sa présence est donc adoptée dans les lieux religieux, éloignant la tentation du cœur des hommes. On la conseille également pour les jeunes filles de mœurs légères.

Je parlais plus haut de « panacée », car en effet, dès le Moyen Âge, on ne se contente pas de ses vertus anaphrodisiaques. Elle est entre autres connue pour lutter contre l’empoisonnement et les serpents (en réalité, c’est son odeur qui ferait fuir les vipères). Puis, ainsi liée au domaine religieux, on en fait un outil de choix pour chasser le démon. Les siècles avancent, l’hérésie commence à courir les rues, et l’on sait se prémunir du démon avec quelques alliées botaniques. Je ne citerai que le millepertuis et la rue. Au XVIe, le millepertuis n’est rien de moins que le « chasse-diable ».

Au XVIIe, son usage se spécifie contre l’épilepsie (maladie historiquement liée au diable et à l’imaginaire de la possession)… et contre les sorciers. En fait, nous voyons émerger un paradoxe autour de cette plante : redoutée car on la pense utilisée par les « avorteuses », elle est aussi mise en avant pour lutter contre ces femmes diaboliques. Outil de sorcière ou contre les sorcières ?

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Source : Life Site News, photo par Students for Life of America. Le lien encore ténu entre sorcières et imaginaire  (et revendication) de l’avortement.

Sorcière ou pas sorcière ?

On dit de sa cueillette qu’elle est ardue, qu’elle nécessite au moins trois cercles et qu’il ne faut surtout pas de fer. La rue est une plante dont l’imaginaire se voit fait de feu, de masculinité, de combativité. On la trouve robuste, agressive et caustique spirituellement parlant. Plante sans pitié, on dit d’elle qu’elle se fane instantanément quand une femme de mœurs légères ou une femme réglée s’en approche. La superstition a tôt fait de s’emparer de cet imaginaire féminin…

Je suggère donc un lien au feu et au pôle masculin : j’amène là sa capacité à « lever les nœuds ». On entend par-là un usage lié aux exorcismes et aux envoûtements. La rue défait les nœuds comme elle défait le diable. C’est une plante de grand nettoyage, des espaces et des personnes. On préconise de l’incorporer dans les bains de désenvoûtement. Elle décaperait tout ce qui peut être résiduel : mauvais karma, esprits errants, mauvais œil. Fumigée sur un charbon, elle autorise un « grand nettoyage » des espaces, qu’ils soient spirituels ou domestiques. Suspendue aux portes, elle protège les demeures. En s’accordant au folklore, si l’on a été maudit, elle est un véritable « retour à l’envoyeur » lorsque l’on frotte le plancher avec ses feuilles fraîches. Enfin, on utilise ses branches comme aspersoirs pour purifier avec de l’eau des espaces comme celui de l’autel.

Alors, qu’en pensez-vous : plante de sorcière ou contre les sorcières ?

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Source : Giphy.com.


Bibliographie :

BILIMOFF, Michèle, Enquête sur les plantes magiques, Rennes, Éditions Ouest France, 2003.

CUNNINGHAM, Scott, Petite Encyclopédie des plantes magiques, Éditions Ada, 2009 pour la traduction française.

HAGEL, Herbier des sorcières, Paris, Éditions Danaé, 2018.

LAÏS, Erika, Petit Grimoire de Sorcière, Paris, Éditions Rustica, 2017.

LAÏS, Erika, Grimoire des plantes de Sorcière, Paris, Éditions Rustica, 2013.

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