Libère-toi, Cyborg ! SF et féminisme par ïan Larue

ïan (sans majuscule !) Larue a sorti le 3 octobre 2018 Libère-toi, Cyborg ! dans la fabuleuse collection « Sorcières » des éditions Cambourakis. Ayant comme sous-titre « Le pouvoir transformateur de la science-fiction féministe », l’auteure fait ici une analyse du Manifeste Cyborg de Donna Haraway publié une première fois en 1991.

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L’auteure a présenté son livre, avec beaucoup d’humour, à la librairie Violette et Co (Paris 11e) le jeudi 8 novembre. Pourquoi avec humour ? Car, et on s’en rend compte dès les premières pages, ce livre est bourré d’humour, malgré l’importance du propos qui parle d’un genre littéraire considéré comme un sous-genre : la science-fiction, bien que plusieurs chercheurs commencent à se pencher sur la question. Sous-genre encore : le livre s’intéresse aux femmes, toujours trop considérées comme hors norme dans la société. Plutôt qu’un récit grave, engagé, plutôt qu’un essai très académique, ïan Larue use d’humour, humour de dénonciation, humour de monstration. Ce livre, aussi lourd de références qu’un grand essai, avec une bibliographie en béton armé et de réelles analyses, fait rire le lecteur.

Pourquoi ce livre ?

Pour répondre à cette question, il faut d’abord comprendre ce qu’est le Manifeste Cyborg. Dans son titre original, A Cyborg Manifesto: Science, Technology, and Socialist Feminism in the Late Twentieth Century, le manifeste abordait des thèmes, qui, au début des années 1990, n’étaient que très peu abordés. Le féminisme, du moins en France, avait été abandonné et paraissait comme « dépassé » car la lutte semblait gagnée, et la science-fiction était largement associée aux couvertures criardes de héros masculins luttant contre de méchantes entités et sauvant le monde. Ce qui est largement décrié, toujours avec beaucoup d’humour, par ïan Larue. Dans cet ouvrage, Donna Haraway montrait une partie de la science-fiction méconnue et écrite par des femmes, et elle en donnait une analyse vivement critique du patriarcat et du capitalisme. Elle dénonçait, en plus du sexisme, le racisme. En bref, par le biais de la science-fiction jugée masculine, elle dénonçait la société qui rejetait toute personne non-cisgenre, non-hétéronormée et non-blanche.

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Lors de sa conférence, ïan Larue expliquait qu’après la dénonciation très universitaire de Donna Haraway, proche notamment de la philosophie et de la sociologie, elle laissait là son lecteur avec une bibliographie de science-fiction féministe. Et c’est tout. ïan Larue remarque justement que les chercheurs s’arrêtaient à l’essai, et les curieux ou fans de science-fiction ne lisaient que la bibliographie. Mais alors, comment allier les deux ? Ainsi naquit Libère-toi, Cyborg.

Il développe (avec humour, donc) la thèse de Donna Haraway en regard des œuvres de sa bibliographie.

Les femmes auteures de science-fiction

L’exemple le plus connu est sans doute celui de James Tiptree, Jr. De son vrai nom Alice Bradley Sheldon, qui apparaît dans la fameuse bibliographie du Manifeste Cyborg, elle a connu un grand succès en tant qu’écrivain (au masculin) de science-fiction. Le jour où il a été révélé qu’elle était écrivaine, du jour au lendemain, les mêmes à lui trouver une plume « typiquement féminine » étaient ceux qui l’avaient lue comme étant un homme. Leur regard avait donc changé, il n’en demeure pas moins qu’elle aborde, selon par Donna Haraway, des thèmes qui diffèrent du (super)héros blanc hétéro qui vainc les méchants extraterrestres et sauve la planète.

ïan Larue, est elle aussi une écrivaine de science-fiction, et on le comprend tout de suite vu son prénom d’auteure. Elle n’a pas changé de sexe, mais là encore, voici de l’humour. Elle aussi, dans son livre, a glissé, plus qu’un manifeste, une réflexion sur l’écriture inclusive. Quelle solution choisir ? Certaines solutions étaient moquées et reviennent aujourd’hui à la mode. Elle présente ici un panel de solutions et se demande surtout pourquoi personne ne souhaite trancher ce sujet une bonne fois pour toutes. Donc ïan n’est ni un prénom masculin ni féminin, mais une blague pour dénoncer les cases : nous ne sommes pas un, pas incarnés en une seule entité compacte ; nous, en tant qu’êtres-humains, en tant que personnes, sommes constitués de milliers de constellations.

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LA cyborg

Et non pas LE cyborg, qui, lui, est cette chose que le fameux héros doit vaincre malgré sa trouille. LA cyborg, c’est la femme. Pardon pour les hommes, mais ici on parle de se réapproprier l’image de la femme. La cyborg, donc, ne rentre pas dans une case, elle est multiple. Elle peut être animale, elle peut être déesse… Comme ïan Larue, qui l’explique très justement dans Libère-toi, et qui est également artiste, écrivaine, responsable d’un master 2 à Paris 13… Dans une case ? Non, c’est une cyborg.

« […] il faut [donc] prendre au sérieux l’image des cyborgs, affirme avec conviction Haraway, mais surtout les considérer autrement, et non pas comme des monstres ou des ennemis qui définissent les limites de la communauté, l’expérience intime des frontières, leur construction et déconstruction en fait un mythe des plus puissants bien qu’au fond utopique. Du mythe, Haraway passe au rêve au terme de sa réflexion, un « rêve utopique rempli d’espoir d’un monde monstrueux qui exclut le genre » (Manifeste Cyborg, page 20). » *

Découvrir les cyborgs

Il est donc très intéressant de lire Libère-toi, Cyborg, car, malgré l’analyse intellectuelle d’un sujet si précis, l’humour permet que cela soit lu très facilement. C’est une belle introduction à la littérature de science-fiction féministe car elle donne envie d’en lire !

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Attention toutefois, je conseille l’introuvable et horriblement cher, Fiction, féminisme et post-modernité, les voies subversives du roman contemporain à grand succès d’Anne Larue, qui a été censuré par la collection « Perspectives comparatistes » des éditions Classiques Garnier mais qui a été réhabilité depuis. Ce conseil vise à ce que le lecteur se rende compte que ce n’est pas parce qu’une femme s’incarne en un personnage principal que la lecture est féministe…

Enfin, soyez subversifs ! Lisez des cyborgs.

 


* Julie Beaulieu , Entre féminisme, technologie et science-fiction : le cyborg, « Littérature et technologie », Meridian critic / Méridien critique, Université Stefan cel Mare Suceava, Roumanie.

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