August Strindberg : l’écrivain

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R. Bergh, Portrait d’Auguste Strindberg, 1905.

Il est dramaturge, poète, écrivain, peintre, photographe, scientifique, alchimiste, musicien à ses heures perdues… Si August Strindberg est l’un des artistes les plus connus de Suède, et malgré son existence en France, celui-ci est toujours un personnage intriguant à découvrir, notamment par ses facettes très diverses qui font de lui un homme phare de la fin du XIXe siècle.

Né en 1849, August Strindberg descend d’un père négociant ayant épousé sa gouvernante. C’est d’ailleurs ce contexte familial qui donne le titre de son autobiographie : Le Fils de la servante. Auguste fait ses études et grandit dans une famille modeste, découvrant bien vite son amour pour le théâtre. Il écrit sa première pièce à l’âge de 20 ans (Le Libre penseur, 1869). Malgré sa production précoce, Strindberg ne connaît pas tout de suite le succès, et c’est à travers un chemin mouvementé et torturé qu’il se fait un nom dans la littérature et, tardivement, dans les arts plastiques à titre posthume.

Tiraillé entre romantisme et réalisme, ses intérêts hétéroclites et ses nombreuses lectures expliquent sa production mouvante : lecteur de Nietzsche, Brandes (célèbre écrivain danois du XIXe), Byron, Almquist, Kierkegaard, ou encore Voltaire, Balzac… Auguste Strindberg est un phénomène et, pour lui, aborder son existence c’est « pénétrer dans l’étude de la fascinante alchimie qui préside à la création littéraire à son plus haut niveau »[1]. Dans sa dernière autobiographie L’Écrivain (1909), Strindberg semble s’être imprégné de tous les grands mouvements de pensées qui ont fait son époque : athéisme, scientisme, positivisme, etc. C’est sous quelques-uns de ces aspects que nous allons aborder la vie de cet auteur prolifique.

Le dramaturge suédois est tout d’abord mal-aimé par ses compatriotes. Strindberg s’installe alors en France plusieurs années (Grez-sur-Loing, Passy, Neuilly), mais également en Suisse, en Allemagne, où il fréquente des artistes éminents comme Munch ou Przybyszewski (auteur symboliste polonais dont je recommande fortement la lecture de Messe des morts). Le terrain parisien, fertile pour les artistes du tournant du siècle, inspire à Strindberg une production littéraire intense et diverse : la ville est en effet un lieu d’ésotérisme, de la salvation de l’âme, d’’imaginaire décadent, d’expérience esthétique[2].

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Strindberg, Autoportrait, 1886.

L’écrivain : dramaturge, écrivain, poète

En avance sur son temps mais surtout provocateur, Strindberg fait grand bruit après l’écriture de sa pièce majeure Maître Olof (1872) qui le pousse à s’exiler en France pour échapper aux critiques suédoises acerbes. Maître Olof est une œuvre phare dans sa production. Elle fait alors naître l’univers strindbergien : le théâtre comme projection de son univers intérieur, une vie qui ne peut pas être celle dont nous rêvons, et un ton qui pousse à l’insurrection générale. Effectivement, Strindberg va passer plus de trois décennies à s’insurger contre l’État, l’Église officielle, la société assise, la Femme, Dieu, et lui-même[3]. D’autant plus que Strindberg se fait l’auteur de nombreuses satires sociales : Le Nouveau Royaume (1882), Aventures et destinés suédoises (série s’étalant de 1882 à 1891), faisant l’histoire du petit peuple pour mieux pointer la décrépitude de la société moderne.

Citons aussi :

  • La Chambre rouge (1879) : une l’œuvre qui a certainement le plus contribué à son renom, de son vivant, que ses pièces de théâtre. L’histoire se passe dans la Bohème suédoise et en fait la critique.
  • Père (1887) : la pièce de théâtre la plus jouée à ce jour de son répertoire, elle met en scène la persécution d’un chef de famille, et montre comment les hommes et le destin se conjuguent pour écraser une personnalité jusqu’à la folie. Cette pièce présente le « théâtre psychique » de Strindberg.
  • Inferno : un de ses romans les plus célèbres qui ne saurait être classé dans le genre du roman ou de l’autobiographie.

Dans nombre de ses œuvres littéraires, nous retrouvons des thèmes récurrents : le dégout de la ville, de la société pervertie, la destruction psychique d’un personnage persécuté par son entourage, la déception des relations homme/femme, car comme nous le verrons, Strindberg entretient un rapport chaotique et paradoxal avec l’autre sexe.

Son dégoût de la société urbaine correspond à l’anti-urbanisme virulent des années 1880/1890 ; urbanisme que nous retrouvons d’ailleurs chez de nombreux artistes scandinaves. Cette aversion s’explique avec la montée du capitalisme, des progrès techniques et de l’industrialisation qui change le tissu urbain : sensation d’une nature violée, de pertes de ses racines, de destruction des cellules familiales, la surpopulation entraîne maladie, saleté, chômage… Pourtant la ville, et notamment les capitales comme Paris et Berlin, a permis à l’auteur de côtoyer des artistes et de fréquenter les cercles littéraires, symbolistes, ésotériques. Le dramaturge est tiraillé entre son attirance pour les groupes artistiques et la volonté de fuir à la campagne.

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Siri Von Essen dans le rôle de Margit dans La femme de Sire Bengt (1882.

Strindberg et les femmes dans la littérature

S’il y a bien une critique que l’on peut faire à Strindberg, ce serait au sujet de son sexisme ! Mais il faut remettre les choses en contexte, et ne pas oublier que nous sommes à la fin du XIXe siècle, lors des premiers mouvements féministes en Scandinavie. Strindberg a rencontré Siri Von Essen, une baronne finlandaise avec qui il se marie en 1877. Désirant secrètement devenir actrice, cette dernière comptait notamment sur son mari pour lancer sa carrière mais l’exil de Strindberg en France après les critiques virulentes de Maitre Olof  brise le rêve de sa femme. Cette histoire tumultueuse qui a marqué fortement l’auteur trouve ses échos dans Le Plaidoyer d’un fou, autobiographie écrite en française en 1887 où son aversion pour l’autre sexe se double d’une vénération pour son genre idéalisé. Car s’il déteste la femme, Strindberg partage pourtant la théorie swedenborgienne de l’amour sur l’intérêt fondamental d’une union parfaite de deux âmes afin d’accéder au bonheur : « Il aspirait à une intime et complète union de corps et d’âmes. »[4] Est-ce parce que l’auteur connaît de nombreuses déceptions sentimentales qu’il se laisse aller à des propos sexistes ?

La femme est en effet un des thèmes qui a le plus obsédé l’auteur suédois : il écrit au cours de sa vie plusieurs pamphlets misogynes, comme avec La Femme de Sire Bengt (1882). Dans Mariés (1884-1886), il se confronte au mouvement d’émancipation féminine de la fin de siècle en décrivant la femme idéale comme essentiellement épouse et mère. Dans Père (1887), la pièce présente un capitaine, chef de famille, persécuté par son épouse et sa fille jusqu’à son déséquilibre psychique. L’on pourrait encore citer La Reine Christine (1903) qui se fait l’illustration d’une femme trop intellectuelle et (donc ?) trop égoïste. Ces personnages de roman sont bien souvent victimes du charme de demoiselles sans cœur (Au bord de la vaste mer, Le Bouc émissaire).

Selon R. Boyer, « Strindberg ne pouvait être heureux avec une femme, quelle qu’elle fût. Parce qu’il l’aura accusée inconsciemment de n’être pas, de ne pouvoir être ce qu’il projetait de lui sur elle ». Chez Strindberg, « la femme est par définition traîtresse, un homme ne peut jamais être sûr d’être le véritable père de ses enfants, la femme s’applique à annihiler l’homme qu’elle dit aimer en l’acculant à un combat psychique et matériel où elle se révèle fatalement « la plus forte », elle lui noue autour du cou un « lien » qui finira par l’étrangler, son rêve de possession maniaque revient à lui faire passer la camisole de force, etc. ».

Nous n’avons ici fait qu’effleurer l’œuvre littéraire de Strindberg mais dans un prochain article, je vous proposerai de découvrir les autres facettes de l’auteur : le peintre, le photographe et l’alchimiste.

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Le sculpteur Carl Eldh (1873-1955) dans son atelier à Stockholm où l’on aperçoit au fond la sculpture monumentale de Strindberg destinée au parc Tégnerlunden. Crédit.

 

 


Notes :

[1] Boyer R., « Introduction » du roman de Strindberg, Au bord de la vaste mer, Flammarion, Paris, 1993.

[2] Balzamo E., Briens S., Deshima, Strindberg and the city, hors-série n°2, Départements d’études néerlandaises et scandinaves, Strasbourg, 2012.

[3] cf. Boyer R., « Introduction » du roman de Strindberg, Au bord de la vaste mer, Flammarion, Paris, 1993.

[4] Strindberg, Au bord de la vaste mer, Flammarion : Paris, 1993, p. 123.

 


Bibliographie :

Balzamo E., Briens S., Deshima, Strindberg and the city, hors-série n°2, Départements d’études néerlandaises et scandinaves, Strasbourg, 2012.

Strindberg, Nuits de Somnambule par jours éveillés, Librairie Séguier, Paris, 1990.

Strindberg, Inferno, Gallimard, Paris, 1996.

Strindberg, Du hasard dans la production artistique, L’échoppe, Paris, 1990.

Strindberg, Le Bouc émissaire, Viviane Hamy, Paris, 2009.

Strindberg, Au bord de la vaste mer, Flammarion, Paris, 1993.

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