Iris, artiste florale et éclectique

Iris est photographe mais aussi modèle, cartomancienne et créatrice d’événements. Elle écrit des fictions mais aussi des essais et des scénarios. Cependant, elle travaille surtout avec les fleurs, sans être fleuriste. Artiste ambivalente et éclectique, son travail se concentre sur la relation entre femmes, fleurs et spiritualité.

Cartomancie. (c) photo Jean-François Daviaud.

~ Iris, merci d’avoir accepté cet entretien. Votre panel de compétences et de savoir-faire artistiques est extrêmement vaste, qu’est-ce qui vous a amenée à tous les faire converger vers les fleurs ?

Merci à vous ! Aussi surprenant que cela puisse paraître, c’est tout à la fois une évidence et une continuité. La continuité est du côté universitaire : après mon doctorat et mes recherches post-doctorales portant sur le paysage (dans la société gréco-romaine mais aussi dans notre culture actuelle), j’ai eu envie de me pencher sur ce qui pourrait paraître comme un détail du paysage ou un simple élément ornemental de jardin, la fleur. L’évidence, quant à elle, se situe du côté intuitif, de la création et de cette envie – après avoir presque uniquement sollicité à haut régime la sphère intellectuelle et rationnelle au sens cartésien du terme – qui m’a saisie, d’un coup dans ma vie, de laisser parler le cœur, les émotions, les sentiments, tout ce qui nous ramène à l’organique, parce que les sentiments, parfois, ça se vit très fort dans la chair. Je vois dans la fleur l’expression incarnée des sentiments de la Nature et du paysage. La fleur, c’est la chair du paysage, avec tout ce que peut signifier cette métaphore.

Apollonida 1. Série par Jean François Daviaud photographe ; scénographie florale et modèle : Iris ; pointe de tatouage laotienne, fin XVIIIe.

~ Comment définissez-vous votre art floral ?

Il est à la fois très classique au sens, où j’ai appris le métier de fleuriste à l’École des fleuristes de Paris, et très marginal car, comme vous l’avez rappelé, je ne suis pas fleuriste de métier, je n’exerce pas en boutique et, même si mes performances peuvent parfois s’apparenter à un travail de fleuriste en événementiel, il s’en détache radicalement dans le sens où je ne fais pas de décor ni d’écrin floral pour rehausser un événement particulier (défilé de mode, concert, noces, etc.), mais tout au contraire, c’est l’événement qui est l’écrin de la fleur ! C’est la fleur la star et c’est elle qui est au cœur de la performance artistique. C’est le sujet de mon travail et non l’objet de décoration célébrant un sujet autre que lui-même. Mais les performances et les créations peuvent être très diverses. Il ne s’agit pas de créer une « religion » avec une grammaire iconographique dogmatique et figée autour de la fleur, mais au contraire, de montrer comment elle se décline dans plusieurs univers corrélés. Il s’agit de montrer au mieux toute la gamme sémantique et esthétique que peut recouvrir la fleur, que ce soit à travers le temps et les cultures passées, ou dans les recoins les plus inattendus de notre ère contemporaine. À l’heure actuelle, une dominante se fait jour dans mon modus operandi, à savoir que j’affectionne tout particulièrement reprendre, autour d’une thématique précise, la place et l’esthétique des fleurs dans telle ou telle société passée : Antiquité, Renaissance, classicisme, etc., afin d’ouvrir un dialogue avec notre sensibilité, réenrichir notre regard, dessiner un nouvel espace de beauté et de réflexion. Car, ne l’oublions pas, la fleur, dès l’Antiquité, a été associée au genre des peintures de vanités qui ont pour fonction de nous plonger dans les profondeurs méditatives sur la question de l’existence humaine, via sa finitude. C’est une autre de mes passions : les natures mortes et les peintures de vanités. J’y trouve une profondeur qui donne plus de relief à la vague actuelle des cabinets de curiosités – qui n’ont souvent de curieux que le nom, cette appellation étant extrêmement dévoyée actuellement –, une autre de mes marottes.

Arcanes Fleuris, Iris & Nibs au Dada, 18 décembre 2018, collaboration avec Marie Ausina. (c) photo : Jean-François Daviaud.

~ En dépassant la simple beauté des fleurs, au contraire des fleuristes dont vous avez la même formation, votre art se veut donc un art de bien-être, presque un art utile finalement. Vous parlez alors de « bien-être floral », est-ce de la « thérapie florale », en quoi cela consiste ?

Vous avez raison d’aller jusque-là dans votre formulation. C’est vrai que sur ce point, on peut considérer que l’on sort du cadre de l’art (quoiqu’il y ait de l’art-thérapie) pour embrasser la dimension spirituelle et « médicale », du moins au sens de soin à apporter à la personne. J’ai connu, comme bon nombre de personnes, des épisodes plus ou moins difficiles dans ma vie, et j’ai pu tester à la fois la médecine traditionnelle à base de médicaments et de produits pharmaceutiques industriels divers, et les médecines alternatives comme la naturopathie, l’aromathérapie et l’aromacologie, la kinésiologie, les soins énergétiques, l’acupuncture etc. Je dois avouer être bien plus heureuse et en bien meilleure santé depuis que je me soigne avec les médecines alternatives ! Les fleurs ont été d’un grand secours apaisant et soignant dans ma vie, et j’ai eu envie de faire connaître cette option, cette approche des soins du corps et de l’esprit par l’énergie, la beauté et les odeurs des fleurs et des plantes à toute personne intéressée. Alors bien entendu, il ne s’agit en rien d’opposer les deux domaines et encore moins de rejeter la médecine actuelle qui est d’un immense secours : chirurgie, secourisme, soins accompagnant les lourdes pathologies, etc. Bien sûr que c’est la chance de notre siècle et que je suis bien heureuse de vivre aujourd’hui avec ces secours-là, avec les antidouleurs lorsqu’on se fracture quelque chose, avec l’anesthésie quand on se fait opérer et avec, j’imagine, au soir de ma vie, de la morphine pour m’aider à quitter ce monde avec, si possible, pas trop de douleurs ni d’angoisses ! Il s’agit juste de voir et d’évaluer avec honnêteté et justesse que lors d’infections ou de pathologies peu graves à moyennement graves, on peut éviter de se polluer le corps avec des médicaments qui fragilisent plus l’organisme qu’autre chose et qui ne rassurent que l’esprit !

Cartes et soins. (c) photo : Iris & Nibs

~ Puisqu’on parle de médecines alternatives et de plantes, peut-on vous associer à une guérisseuse, dans le sens sorcière du terme ?

Il y a de ça, en effet. Vous avez évoqué aussi la dimension spirituelle de mes préoccupations artistiques et existentielles et j’ai parlé tout à l’heure d’intuition, de cœur et d’âme. Tout est lié. Le corps manifeste à l’extérieur les agitations de l’âme et le dialogue interne qui essaie de se nouer en chacun de nous. Ce que j’essaie de faire, avec la lecture des cartes, avec les informations relatives à ce médium, et avec les fleurs et les plantes, c’est d’aider les gens à entendre ce dialogue intérieur. J’essaie de les aider à se lire eux-mêmes et à agir en harmonie avec qui ils sont. Nos tracas, nos soucis, nos peines, nos douleurs, notre mal-être, viennent souvent du décalage qui se créé entre nous et nous-mêmes. Entre l’être que l’on est de toute éternité et dont nous venons faire l’expérience incarnée dans ce corps, avec cette histoire-là, et la personne qu’ « on » nous a obligé à être parce qu’on a oublié qui l’on est, et parce que l’on croit (on nous pousse à croire) qu’on n’a pas le choix, que c’est comme ça et pas autrement. Alors ça, non ! Pas de ça chez moi !!! En bref, j’essaie – tout comme je travaille au quotidien dans ce sens-là dans ma vie personnelle – d’aider les autres à s’aligner avec eux-mêmes, et pour s’aligner, il faut se (re)découvrir.

~ Pourtant, lorsque vous créez des événements autour de l’art floral, ils sont toujours très ancrés dans un cadre urbain. Vous aviez proposé avec « Voodoo fleuri » un voyage à la Nouvelle-Orléans, compositions florales, scénographie, performance culinaire, exposition photographique… Pourriez-vous nous parler de cet événement à votre image ?

C’est vrai ce que vous dites sur l’apparent paradoxe à travailler les éléments naturels en contexte urbain, et presque exclusivement urbain à l’heure actuelle. Grand Dieu, mais c’est que j’aime la ville aussi !! Je ne pourrais pas vivre ailleurs qu’en ville. Mais laissons-là ces remarques sur ma psychologie personnelle et revenons à la « vraie » réponse : c’est une nécessité que d’apporter de la nature dans l’espace urbain, et ce, sous toutes ses formes. C’est pour cela que je travaille les fleurs et certains végétaux, parfois bruts, tels que je les ai cueillis dans la forêt ou le jardin, dans l’espace urbain. Autant je crois dur comme fer à la nécessité de laisser la campagne à la campagne (je suis farouchement opposée aux projets d’urbanisation, de (re)peuplement, de développement économique des campagnes car ce n’est pas en plantant un MacDo dans un champ qu’on sauvera la condition paysanne ! On détruira encore plus de la précieuse nature, c’est tout ce qui se passera, et c’est fort grave en réalité) et la ville à la ville. En revanche, je crois tout aussi farouchement à la nécessité de faire respirer les villes, en y implantant de nombreux arbres, en développant plus de parcs, de jardins et d’espaces verts et fleuris : non seulement nous respirerions mieux, nous ne deviendrions pas fous à force de ne voir que du béton. Nous partagerions aussi ces espaces avec le vivant au sens large du terme : les petits oiseaux, les écureuils, les lapins, les rongeurs, etc., élisent leur domicile dans ces espaces verts urbains. C’est bien la moindre des politesses que de leur offrir ça alors qu’on flingue tout aux quatre coins de la planète dans la plus grande impunité ! Mais je suis désespérée de voir à quel point les gens s’en foutent. Et puis après à Noël, ils achètent des livres, des jouets, des peluches à l’effigie des animaux pour leurs gosses mais ils ne sont pas foutus de les éduquer dans l’amour de cette nature qui, pourtant, rend leur gosse plus doux, plus gentils, plus intelligents et plus humains… Je crois qu’est en train d’émerger la notion de crime contre la planète, portée par des mouvements écologistes : il faut, tout comme on a mis en place un tribunal pour juger les crimes contre l’humanité, mettre en place un tribunal jugeant les crimes contre la vie et la planète. Parce qu’en réalité, on est en train d’organiser notre propre suicide, comme ça, tranquille, et tout le monde s’en fout. Ça me rend folle.

« Voodoo Fleuri », Iris & Nibs à l’Heure du Singe, 18 octobre 2018, compositions florales et culinaires, créations végétales par Iris & Nibs, exposition photographique par Jean-François Daviaud, cocktails par Morgane et Nicolas Blanchard

Pour l’événement « Voodoo fleuri », il s’agissait de tenir le pari d’un événement artistique pouvant se couler dans les exigences du lieu qui nous recevait : un bar à cocktails de notoriété toulousaine. Il fallait lier la dimension culinaire florale accompagnant les cocktails fleuris et les enjeux d’une exposition à la fois de créations végétales et de photographies, dont les thématiques se répondaient et s’enrichissaient les unes les autres. La thématique du voodoo, un fait culturel qui m’intéresse à plus d’un titre – j’aime particulièrement, on l’aura compris, tous les univers spirituels, ésotériques et magiques en tant que faits culturels et historiques mais aussi en tant que pratiques –, permet alors d’adjoindre la dimension de la cartomancie, un autre de mes centres d’intérêt, que je traite tout à la fois comme matière plastique et source d’inspiration artistique (cf. l’événement suivant), et comme pratique accompagnant toute personne en demande, puisque j’exerce aussi le métier de tarologue et cartomancienne comme support premier (mais non exclusif) à ma médiumnité.

~ Plus récemment, vous avez proposé une autre performance, plus axée sur l’aspect ésotérique de votre création. En quoi consistait-elle ?

« Arcanes Fleuris », Iris & Nibs au Dada, 18 décembre 2018, collaboration avec Marie Ausina. (c) photo : Jean-François Daviaud

Cela fait une très bonne transition avec le récent événement intitulé « Arcanes Fleuris », où j’ai pu développer avec plus d’ampleur la dimension de la performance artistique avec le défilé des créations textiles et florales par ma collègue et amie Marie Ausina, alias Mamzellwash, dont le cabinet de curiosités capillaires ravit les Toulousains. Tout l’espace du Dada, qui est bien plus qu’un établissement public de type bar, mais à la programmation musicale exceptionnelle, est véritablement un laboratoire où on peut librement expérimenter plusieurs formes d’art. On a voulu aller plus loin qu’une exposition de mes créations picturales et végétales en l’ouvrant à la dimension olfactive. L’énergie du lieu, l’esprit qui l’anime habituellement, était tout à fait propice à recevoir une des thématiques qui m’intéressent tout particulièrement : l’univers de la médiumnité, de la cartomancie et de la tarologie, avec son sérieux et son folklore, son caractère inquiétant et familier, rassurant. Il y avait un mandala représentant les cartes du Tarot de Marseille, des pierres semi-précieuses que l’on utilise en lithothérapie, et des fleurs deux parcours de vie qui s’entrelacent : le mien et celui d’une personne qui m’est chère, le tout sur un rideau en crochet qui est, pour moi, une madeleine de Proust, associée à la figure de la cartomancienne. Dans le long couloir qui permet aux spectateurs d’accéder au lieu, une succession de douze peintures ésotériques et kabbalistiques autour des anges de la Kabbale et des symbolismes qui me sont propres, sur un tissu blanc, représentaient un parcours initiatique au terme duquel le spectateur, qui se prenait parfois directement dans la figure les toiles car je les avais suspendues au plafond à hauteur d’homme volontairement pour un contact direct avec le spirituel, pouvait accéder au bar et attendre le clou du spectacle : le défilé de modèles vêtus des costumes et de fleurs symbolisant chacun un arcane majeur du Tarot. Chaque modèle portait également une odeur associée à la symbolique de la carte. C’était donc pour moi l’occasion de travailler plastiquement cet univers ésotérique, et d’en livrer par la dimension spirituelle et mystique la symbolique des fleurs et des odeurs ; une version autre, nouvelle, destinée à enchanter le spectateur. Les fleurs et les odeurs venant jouer le rôle de traducteur et de corrélateur symboliques destinés à lire les cartes, à les donner à voir, à sentir et à comprendre d’une autre manière que par un tirage de cartes face à face entre le médium et son consultant. C’était un travail destiné à toucher le collectif, une autre façon pour moi de travailler, par l’art, une forme d’éveil spirituel mais de manière dédramatisée, entre le folklore et le sérieux.

~ Votre art, comme on le constate, est éclectique. Vous travaillez régulièrement en collaboration. Les noms qui apparaissent le plus souvent sont : Clémentine D. Calcutta, Emmanuel Giraud et Jean-François Daviaud. Quels ont été vos projets et, surtout, qu’est-ce que ces collaborations signifient et apportent à vos travaux ?

Ces collaborations sont de nature diverse et variée : tatouage, photographie, art culinaire et performance, etc. Mais ces collaborations sont d’abord et avant tout à la fois un honneur et une évidence relationnelle : les noms que vous citez sont aussi les noms d’amis devenus proches. Le travail est, avec eux, d’une fluidité qui force l’émerveillement. Les choses se font comme d’elles-mêmes car nous avons tous des univers et des identités marquées, mais des univers corrélés et coextensifs. Pour moi, ce dialogue des formes n’est que le beau et simple prolongement logique d’un dialogue des âmes et des cœurs. Et quand on partage dans la joie notre intime vision du monde, nos expériences sensorielles et émotionnelles, le résultat ne peut être qu’une création à donner en retour au monde, à l’extérieur, à chaque personne susceptible d’être touchée et intéressée, pour qu’elle puisse s’y retrouver ou s’y questionner ; bref, qu’elle puisse s’en enrichir.

« Arcanes Fleuris », Iris & Nibs au Dada, 18 décembre 2018, collaboration avec Marie Ausina. (c) photo : Jean-François Daviaud.

~ Quel est votre prochain projet ?

J’en ai deux sur le feu et ils seront de nature et d’ampleur croissante ! J’en trépigne d’impatience !!! Une collaboration de nouveau avec Marie Ausina, au Château H, devrait explorer les anciens mythes des Métamorphoses, certes d’Ovide, car ce sont les plus connues, mais aussi celles, plus étranges et malheureusement connues que des spécialistes de la culture antique, qui relèvent des mirabilia et des récits paradoxographiques. Il s’agira de tirer partie du grand et bel espace que nous offre le château pour représenter les scènes clefs du moment de la métamorphose du héros ou de l’héroïne en arbre, fleur ou végétal. Il y aura un gros travail de scénographie et de décors, outre les créations textiles et végétales. L’événement sera complet dans le sens où des groupes de musique de la scène alternative toulousaine que je fréquente assidûment accompagneront la performance, qui se prolongera avec une exposition photographique et plastique. L’autre événement dépend de la possibilité d’obtenir un lieu qui appartient à la Mairie de Toulouse et qui est prêté pour des expositions, des concerts, des lectures etc. : la Chapelle des Carmélites. Je souhaite établir un dialogue entre la performance et les peintures, mais comme je n’ai pas encore le retour de la part de la Mairie, je ne veux pas m’avancer, je serais tellement triste qu’on ne puisse pas donner à voir un tel spectacle car, croyez-moi, on a vu les choses de toute beauté et de toute métaphysique, si je puis dire ! La seule chose que je pourrais dire c’est qu’il y aura une narration culinaire et florale autour du thème de la peinture de vanités… Je prends en tout cas un immense plaisir à créer ce projet !
Enfin, nous avons encore des projets de film avec Jean-François Daviaud, mais ce sont des projets au long court dans leur mise en place matérielle et administrative. Mais le scénario, de mon côté, est déjà prêt ! J’espère de tout cœur et de toute mon âme, que 2019 apportera la concrétisation de tout cela car j’ai hâte d’offrir ces créations au public !

Film : La Théogonie d’Iris : scénario et décors par Iris&Nibs et réalisation par Jean-François Daviaud

 


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