L’if, le cyprès & la mort : Donner la mort – I

Wikipédia : If commun.

Deux arbres ont toujours suscité ma curiosité : l’if et le cyprès. Ils restent au ban de beaucoup de pratiques, car jugés toxiques ou de mauvais augure. Dans le cadre de mes études, j’ai eu l’occasion d’enquêter sur ces deux arbres malheureux, pour finalement découvrir qu’ils étaient plutôt vus autrefois comme porteurs du feu. Aujourd’hui, nous introduirons leurs caractéristiques imaginaires. On se penchera sur leur lien avec le don de mort.

Réflexions introductives

L’if et le cyprès jouissent d’un imaginaire indéniablement mortifère : on les plante près de nos morts comme on défend nos enfants d’en manger les baies. D’un rouge savoureux, les fruits de l’if causent la mort d’imprudents chaque année : on semble tout faire pour garder cet arbre le plus loin possible.

Ces deux arbres suscitent la peur parce qu’ils touchent au domaine sensible de la mort : ils la rappellent, avec leur usage funéraire près des sépultures, tout comme ils la provoquent, avec leur toxicité certaine. Ces végétaux malmènent l’imaginaire de l’arbre bienveillant, du rêveur ou de l’enfant[1]. On ne se laisse pas accueillir par leurs branches, on les craint même, quitte à les repousser aux confins de nos murs jusque dans les cimetières…

Wikipédia : Cupressus Sempervirens.

En vérité, lorsque l’on se penche sur le rapport de ces arbres avec différentes sociétés humaines, le constat est tout autre : ils ont manifestement été symboles de feu, de jeunesse éternelle ou bien de pouvoir. Le paradoxe qui anime l’if a été étudié dans un ouvrage entier par Robert Bourdu[2]. Son usage a été concret, qu’il ait été celui de l’armement ou de la menuiserie. Nous pourrions dire  que l’if et le cyprès tournent autour de la mort : non seulement ils la donnent – ne dit-on pas de l’if qu’il est deux fois mortel[3] ? – mais aussi ils la figurent, l’interrogent. L’if donne donc la mort, que ce soit par l’arc, le poison ou la roue celtique : son nom latin taxus (« arc ») n’est que trop proche d’un sème de toxicité (toxicum ou le « poison des flèches »). Il est l’arbre du guerrier. L’if et le cyprès sont aussi porteurs d’un imaginaire du deuil, de l’hiver et de la sépulture : le dieu nordique Ullr figure tout cela. L’if laisse à présager un air funeste dans la littérature médiévale : on ne passe jamais sous son branchage par hasard.

De présages, ils passent à des arbres chamaniques : ils sont aussi d’une nature proche de l’art divinatoire. Ce sont deux essences qui se font volontiers messagères de mort, entre le rappel de ce qui fut et l’augure de ce qui vient. Toujours dans l’entre-deux, l’if et le cyprès avancent contre la mort… et dans le même temps, avec elle. Arbres d’une longévité étonnante, ils défient la mortalité naturelle : quand tous les autres passent, eux restent. Cupressus sempervirens : le nom du cyprès[4] le rappelle. En jouant le pari de l’imputrescibilité, ces arbres aident l’humain à penser la mortalité autrement : ils se font cercueils de papes ou aides physiques à la longévité. Dans tous les cas, ces deux essences entretiennent un rapport dynamique avec la mort, que ce soit pour aller dans son sens ou la défier.

Wikipédia : Taxus baccata.

I – Donner la mort

Par les armes : l’archer

L’étymologie latine de l’if[5] nous rappelle combien cet arbre et l’armement sont liés : son bois est si souple qu’il est parfait pour tailler des arcs à l’intérieur. Les sociétés guerrières occidentales l’avaient bien compris. Bertrand Schnerb l’explicite dans son article sur l’arc dans le Dictionnaire du Moyen Âge :

En Occident l’arc, manié par des combattants légers, montés ou non, a, dès le XIe s., joué un rôle décisif dans les batailles rangées […]. Au Pays de Galles et en Angleterre, il fut une arme populaire qui connut une diffusion importante. C’est dans cette aire géographique qu’apparut le grand arc (longbow) de bois d’if qui peut en être considéré comme la forme la plus achevée.[6]

Source. Illustration : Graham Turner.

On peut en tirer le constat suivant : il semblerait que les sociétés anglo-saxonnes aient très largement utilisé l’if pour en fabriquer son armement car il est un bois d’excellente résistance à la tension et à la flexion. Michel Pastoureau se demande même si la nature toxique de l’if n’a pas joué en faveur de son usage pour l’armement :

Est-ce en raison de telles propriétés mortifères que le bois d’if a été au Moyen Âge le bois le plus employé pour fabriquer des arcs et des flèches ? Est-ce que l’on comptait sur le poison contenu dans son suc et dans ses fibres pour terrasser l’adversaire ? Voyait-on dans le bois tiré de cet « arbre de la mort » un bois propre à propager la mort ? […] Il est malaisé de répondre. Mais force est de constater que c’est en Angleterre, en Écosse et au Pays de Galles que les archers médiévaux ont eu le plus massivement recours au bois d’if pour tailler des arcs et des flèches. C’est-à-dire que dans trois pays héritiers de l’antique culture celte qui, plus qu’aucune autre, a tout à la fois redouté et vénéré l’if [7].

Wikipédia : Ullr. Illustration du XVIIIe s.

Comme on peut le voir, l’if avait une importance certaine dans les sociétés anglo-saxonnes : son bois toxique aurait été privilégié pour en faire des flèches « doublement » mortelles. Cet usage n’est pas exclusivement propre à la zone géographique anglo-saxonne. Les écrivains antiques en parlent aussi et il n’a pas meilleure réputation (Dioscoride, Pline, Sextius Niger)[8]. De même, Isidore de Séville dans ses Étymologies rappelle que les Parthes, entre autres, en ont aussi fait des armes : « L’if (taxus) est un arbre vénéneux, d’où l’on tire aussi les poisons pour les flèches (toxica). Les Parthes et d’autres nations en font des arcs[9]. » Les arcs et les flèches faits d’if ne sont pas essentiellement l’apanage de la société occidentale, même proche. La sphère nordique n’a pas été en reste : la mythologie en a même fait un dieu. En effet, les Eddas poétique et en prose soulignent l’existence discrète du dieu Ase, Ullr :

TRENTE ET UNIÈME CHAPITRE

Il y en a un autre qui s’appelle Ullr et qui est fils de Sif et beau-fils de Thor. Il est si habile à l’arc et si doué pour le ski que personne ne peut se mesurer à lui. De plus, il est de belle apparence et il possède les qualités d’un homme de guerre. Il est bon de l’invoquer dans les duels[10].

Il est un dieu guerrier, chasseur, archer résidant dans une allée d’ifs, Ydalir[11]. Parce qu’il réside au milieu des ifs, il est naturellement associé à la pratique archère, à l’hiver et à la mort. Nous verrons plus tard le paradoxe qui réside en le fait qu’il soit aussi une divinité solaire, étoilée et lumineuse. À travers la figure d’Ullr, l’Ase au ski, se synthétise une combinaison naturelle entre l’if, la mort, l’arc et le froid. Tout pousse à croire que la nature toxique de l’arbre l’associe favorablement, logiquement, à des univers mortifères : la guerre, l’hiver ou bien l’empoisonnement.

Source. Sculpture boisée d’Ullr, par Blagowood.

Par le sang : le poison

Macbeth and the Witches, Barker, 1830.

Plus haut, nous reprenions la proximité déjà soulignée par beaucoup entre le nom latin de l’if, taxus, et toxicum, le poison. Les deux mots n’ayant pourtant pas de rapport, il est difficile de faire l’impasse sur la nature toxique de l’arbre. Tout de l’if est mortel : ses baies, ses feuilles… et son ombre, pour certains[12]. Son suc est un poison. Les sorcières de Macbeth ne brassent-elles pas cette plante dans leur breuvage infernal ? : « Maléfiques rameaux d’if,/ Détachés par temps d’éclipse[13]. » Le breuvage de ces trois sorcières sert à invoquer la déesse Hécate, liée à l’if, en tant que déesse de l’entre-deux, de la sorcellerie et des mondes infernaux[14]. C’est un arbre du maléfice, souvent relié, donc, aux sorcières. Il est un arbre naturellement mauvais, comme le rappelle Michel Pastoureau : « Seuls l’if, l’aulne et le noyer sont fortement maléfiques : l’if parce qu’il est vénéneux et, planté dans les cimetières, associé à la mort[15]. » Nous pourrions même dire que par sa couleur sempervirens, il interroge : un arbre résistant au dénudement de l’hiver, c’est une chose curieuse[16]. Sa persistance verdoyante pose souci : n’est-elle pas une couleur dangereuse, sorcière, diabolique ? « Liquide ou solide, la couleur est ici vénéneuse, à l’image des ingrédients qui entrent dans la composition de tels produits [les poisons des sorciers] : plantes toxiques (if, ciguë, belladone, digitale).[17] » Dans tous les cas, l’if et sa toxicité donnent de la matière à  l’imaginaire du poison, souvent fertile en présence d’une sorcière. Il va de soi que l’on s’en est aussi servi beaucoup plus concrètement, en enduisant de toxicum les flèches. Le suc étant toxique, la blessure par flèche était d’autant plus mortelle. Il est aussi un arbre du suicide[18].

Par le destin : la roue

Il convient de rappeler l’existence de l’if dans la culture celtique. Nous verrons ponctuellement des points de leur culture au fil de l’étude. Toutefois, il est de coutume de dire que la roue cosmique, celle de l’Apocalypse, Roth Ramhach, est faite en bois d’if. Robert-Jacques Thibaud en parle dans l’un des articles de son Dictionnaire de mythologie et de symbolique celte, mais il ne relève pas l’essence de cette roue, pourtant indiquée ailleurs. Il la relie simplement au druide originel, Mogh Ruith, et rappelle son but d’existence : « Elle tombera du ciel lorsque le moment de la fin du monde sera venu[19]. » Il est donc parfois dit qu’elle est en bois d’if, comme dans le Dictionnaire des symboles[20].

Wikipédia : Celtic Mythology, roues votives celtiques, liées au culte de Taranis, env. 50 av. J.-C. – 50 ap. J.-C.

 

 


Notes :

[1] Alain Corbin dit même que l’if « contrevient au code du locus amoenus », in : Corbin, Alain, La douceur de l’ombre : l’arbre, source d’émotions de l’Antiquité à nos jours, Paris, Fayard, 2013, p. 98.

[2] Bourdu, Robert, L’If, Paris, Actes Sud, 2017.

[3] Je reprends peu ou prou l’expression de Pierre Leyris dans les notes de son édition de Macbeth : « L’if était considéré comme « deux fois fatal » parce qu’on jonchait les tombes de ses rameaux et qu’on se servait de son bois pour faire des arcs. », in : Shakespeare, Macbeth, (traduction par Leyris, Pierre), Paris, Aubier-Montaigne, 1977, p. 249.

[4] Le nom « cyprès » apparaît assez tôt dans la langue, v. 1170 d’après le Dictionnaire historique de la langue française, Rey, Alain (dir.), Paris, Le Robert, 1998, tome I, p. 983.

[5] L’étymologie du mot « if » viendrait quant à elle du terme gaulois *ivos, que l’on retrouve ensuite dans l’irlandais eo, l’anglais yew, le breton iwin, d’après le Dictionnaire historique de la langue française, op. cit., tome II, p. 1777. La toponymie témoigne aussi à sa manière de l’immortalité de l’if, par la perduration des noms. Sabine Heinz, dans Les Symboles des Celtes, Paris, Guy Tredaniel, 1998, rappelle le nom d’anciennes forêts : Ibersheim, Iba, Ibach (pp. 150-151). Il en va de même pour la ville d’Embrun, Eburodunum, pour Joseph Vendryes dans La Religion des Celtes, Spézet, Coop Breizh, 1997, p. 51.

[6] Dictionnaire du Moyen Âge, Gauvard, Claude, De Libera, Alain et Zink, Michel, Paris, Presses Universitaires de France, 2002, article « Arc », Schnerb, Bertrand, p. 72.

[7] Pastoureau, Michel, Une histoire symbolique du Moyen Âge occidental, Paris, Seuil, 2004, p. 108.

[8] Pour en savoir plus, consulter Ducourthial, Guy, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, Paris, Bellin, 2003, pp. 154-155.

[9] Isidore de Séville, Etymologies (traduction par Jacques André), Paris, Les Belles Lettres, 1981, livre XVII « De l’agriculture », 7, 40, p. 116.

[10] Sturluson, Snorri, L’Edda : récits de mythologie nordique, (traduction par Dillmann, François-Xavier), Paris, Gallimard, 1991, p. 60. On voit même que la résidence d’Ull, au milieu des ifs, n’est pas indiquée. Ici, c’est plutôt son aspect guerrier qui est favorisé : il est un archer à ski.

[11] Pour en savoir plus, consulter : Jean-Baptiste, Patrick, Dieux, Déesses, Démons : dictionnaire universel, Paris, Seuil, 2016, article « Ullr », par Nordberg, Andreas, pp. 812-813 ; Lecouteux, Claude, Dictionnaire de mythologie germanique : Odin, Thor, Siegfried, & Cie, Paris,  Imago, 2014, p. 261 ; Histoire des religions, Brillant, Maurice, Aigrain, René (dir.), Paris, Bloud et Gay, 1955, tome V, article V « Les Germains », par Boucher, Maurice, p. 183. On peut aussi s’en référer directement au passage de l’Edda poétique, traduite par Régis Boyer (Paris, Arthème Fayard, 1992), dans les Dits de Grίmnir, §5, p. 636 : « Ydalir s’appelle l’endroit où Ullr s’est construit une salle. »

[12] Corbin, Alain, op. cit., p. 98 : « Dioscoride prétend qu’à dormir sous les ifs de la Narbonnaise on risque le coma, sinon la mort. » Eugène Rolland dans sa Flore populaire dit même que c’est la « pire des ombres », in : Rolland, Eugène, Flore populaire ou histoire naturelle des plantes dans leurs rapports avec la linguistique et le folklore, Paris, Reprint Paris, 1967 [1914], tome XI, p. 249 (consulté le 5/12/2018 sur : https://uses.plantnet-project.org/fr/Eugène_Rolland,_Flore_populaire._Introduction. )

[13] Shakespeare, Macbeth, op. cit., IV, 1 : « Gall of goat and slips of yew/ Sliver’d in the moon’s eclipse. »

[14] Sur ce point, consulter : Jean-Baptiste, Patrick, op.cit., p. 351 ; Zografou, Athanassia, Chemins d’Hécate : portes, routes, carrefours et autres figures de l’Entre-deux, Liège, Centre International d’Étude de la Religion Grecque Antique, in : Kernos, supplément 24, 2010. L’if est par nature consacré aux divinités de la mort, comme Hécate ou bien Pluton. On le voit dans : Brosse, Jacques, Atlas des arbres de France et d’Europe occidentale, comprenant leur histoire, leur description botanique et ornementale, leur mode de culture, ainsi que les divers services qu’ils peuvent rendre tant par leurs fruits et leur bois que par leurs propriétés médicinales, Paris, Bordas, 1977, Ordre des Taxales, famille des Taxacées, genre Taxus, « if », pp. 88-89.

[15] Pastoureau, Michel, Vert : histoire d’une couleur, Paris, Seuil, 2017, p. 71.

[16] Corbin, Alain, op. cit., p. 98 : « Surtout, il demeure toujours vert, comme s’il avait acquis l’immortalité à la suite d’un pacte avec le diable. »

[17] Pastoureau, Michel, op. cit., p. 111.

[18] Corbin, Alain, op. cit., p. 98 : « On raconte que le roi des Eburons, vaincu, s’était suicidé en absorbant des feuilles de cet arbre. […] Il entretient un rapport avec le suicide. » Une dizaine d’années avant, Pastoureau le disait déjà : « Des liens avec le deuil et le suicide (dans certaines versions de l’histoire de Judas, celui-ci ne se donne pas la mort en se pendant aux branches d’un figuier, mais en absorbant un poison violent, tiré de l’if). », in : Pastoureau, Michel, Une histoire symbolique…, op. cit., p. 108.

[19] Thibaud, Robert-Jacques, Dictionnaire de mythologie et de symbolique celte, Paris, Dervy, 1995, « Roth Ramhach », p. 334. Françoise Leroux ne parle pas non plus de cette essence précise dans Les Druides, Paris, Presses Universitaires de France, 1961, mais elle rappelle quand même que ce bois permet les augures du druide primordial Mogh Ruith.

[20] Chevalier, Jean et Gheerbrant, Alain (dir.), Dictionnaire des symboles, Paris, Robert Laffont, 1997, « If », p. 518.

6 Commentaires

  1. Merci pour cet article. Le cyprès est aussi connu pour être implanté dans les cimetières depuis l’antiquité romaine… et dans mon coin, dans le Finistère, j’ai récemment découvert la chapelle du Moustoir avec des ifs vieux de 700 ans qui sont censés représentés le jugement dernier, et selon l’historique de ce lieu et d’autres éléments, seraient également les témoins de la présence templière.
    On peut être aussi reconnaissant à l’if pour ses composants qui sont utilisés dans une chimiothérapie pour le cancer du sein…

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