Précis de philosophie satanique – d’après La Bible Satanique d’Anton Szandor LaVey

Introduction

Anton Szandor LaVey, le « Pape noir » au crâne rasé, fondateur de l’Église de Satan à San Francisco lors de la nuit de Walpurgis d’avril 1966, est l’auteur d’un ouvrage à la fois philosophique, religieux et magique : c’est un texte de référence pour ses disciples, matière à penser, source d’inspiration et curiosité ésotérique pour les autres. Il s’agit de La Bible Satanique, publiée en 1969 et traduite en français en 2006. Contre-pied blasphématoire de la Sainte Bible chrétienne, pied de nez insolent à tous ses sectateurs hypocrites et, plus généralement, à tous les apôtres de religions frustrantes et morbides, La Bible Satanique prêche, entre autres choses : le rejet des normes religieuses traditionnelles, un individualisme et un égoïsme élargis, la totale responsabilité du sujet humain, l’indulgence vis-à-vis de ses désirs et de ses instincts naturels, l’amour et la jouissance de la chair et de cette vie ici et maintenant, le rejet de la culpabilité, la libre pensée, le culte de Satan et la pratique éclairée de la magie noire en vue de son épanouissement personnel et de celui de ses proches.

Ces principes se trouvent à peu près résumés par les neufs commandements sataniques qui suivent le prologue de l’ouvrage :

« 1. Satan représente l’indulgence, plutôt que l’abstinence !

  1. Satan représente l’existence vitale, et non les promesses spirituelles irréalistes !

  2. Satan représente la sagesse infinie, au lieu de l’hypocrisie dans laquelle se complaisent les hommes !

  3. Satan représente la bonté pour ceux qui la méritent, au lieu de la prodigalité gaspillée pour des ingrats !

  4. Satan représente la vengeance, plutôt que le pardon.

  5. Satan représente la responsabilité à ceux qui savent l’assumer, plutôt que de se soucier des vampires psychiques !

  6. Satan représente l’homme simplement comme un animal parmi tant d’autres, parfois mieux, souvent pis que ceux qui marchent à quatre pattes, qui, grâce à son prétendu « développement intellectuel et spirituel » est devenu le plus vicieux de tous les animaux !

  7. Satan représente les prétendus péchés, puisque ceux-ci mènent à la gratification physique, mentale, ou émotionnelle !

  8. Satan est le meilleur ami que les Églises aient connu, puisqu’il les a maintenues en affaires depuis si longtemps ! »1

La Bible Satanique se découpe en quatre livres, chacun portant le nom d’un des princes couronnés de l’Enfer : Le Livre de Satan (La diatribe infernale), Le Livre de Lucifer (L’illumination), Le Livre de Bélial (La domination de la Terre) et Le Livre de Léviathan (La mer déchaînée). Ces quatre princes apparaissent comme des hypostases du diable, chacun se donnant comme une figure du Prince Noir, à chaque fois caractérisée par certaines qualités et attributs. Satan est ainsi « l’adversaire, le rival, l’accusateur, le Seigneur du feu, l’enfer, le Sud »2. Son livre est une suite de versets qui portent la parole du diable en personne : une réponse tardive et brûlante aux accusations que les religions formulent à son encontre depuis des siècles. Lucifer, quant à lui, est « le porteur de lumière, l’illumination, l’air, l’étoile du matin, l’Est »3. Son livre est une succession de sermons qui, d’une part, mettent à jour les erreurs et les mensonges des morales religieuses – notamment chrétienne –, d’autre part, exposent et explicitent les divers éléments de la philosophie satanique. Bélial, pour sa part, est le « sans maître, le fondement de la Terre, l’indépendance, le Nord »4. Son livre définit ce qu’est la magie satanique (magie noire), présente les trois genres de rituels qui la composent (conjuration de la luxure, conjuration de la compassion et conjuration de la destruction), les éléments utilisés lors de leur célébration et en décrit les différentes étapes. Enfin, Léviathan est « le serpent sorti des profondeurs, la mer, l’Ouest »5. Son livre, qui clôt La Bible Satanique, est celui des invocations : il contient les formules magiques et les listes de noms infernaux récitées lors des diverses cérémonies sataniques, ainsi que les mystérieuses clés énochiennes (au nombre de dix-neuf).

Dans la suite de cet article, qui entend exposer les grandes lignes de la philosophie satanique, nous nous intéresserons donc exclusivement au contenu des deux premiers livres : ceux de Satan et de Lucifer.

I – Le Livre de Satan

« Maintenant, les lourds livres des lois de l’hypocrisie sont devenus inutiles. Afin de réapprendre la Loi de la Jungle, une petite et mince diatribe est de rigueur. Chaque vers est un enfer. Chaque mot est une langue de feu. Les flammes de l’enfer brûlent avec férocité… et purifient ! Lisez et apprenez la Loi. »6

Les versets de Satan font trembler les dogmes et les normes établies. Quand ils réclament aux autorités religieuses « les justifications de vos lois d’or » et « le pourquoi et le comment de vos dix commandements »7, ils ne trouvent qu’un silence embarrassé. Pourquoi l’abstention serait-elle une vertu, alors qu’elle empêche de profiter pleinement de ce que la vie a à offrir et donc de s’épanouir autant qu’il serait possible au niveau personnel ? « Quel pouvoir a décrété que « Aimez-vous les uns les autres » est la loi suprême ? Sur quelle autorité le gospel de l’amour repose-t-il ? »8 Pourquoi devrait-on faire l’effort d’aimer son prochain si celui nous est inconnu, si sa compagnie ne nous est pas particulièrement plaisante, ou pire, s’il est notre ennemi ? Est-ce vraiment souhaitable d’aimer ses ennemis ? « Le fait de les « aimer » ne me met-il pas à leur merci ? »9 Est-ce seulement possible ? « La victime déchirée et ensanglantée peut-elle « aimer » les mâchoires ensanglantées qui la dépècent ? »10 Ne serait-il pas à la fois plus rationnel et plus réaliste de n’avoir que faire des inconnus ainsi que de ceux pour qui l’on n’a pas spontanément de l’affection et de haïr ses ennemis ?

Frollo dévoré d’un désir défendu pour Esmeralda dans Le Bossu de Notre Dame de Disney, qui craint pour le salut de son âme et se lamente : « Est-ce ma faute si notre Père a fait les hommes moins puissants que Lucifer ? ».

Tous ces impératifs moraux contraignants se révèlent n’être, pour Satan, que de « vieux mensonges »11 nuisibles à l’épanouissement de l’ego, élaborés par quelques êtres humains tyranniques qui, afin de les faire passer pour des vérités bienfaisantes aux yeux d’autres êtres humains, les ont présentés comme étant l’expression d’une volonté divine inventée de toute pièce. Autant de « sophismes établis »12 donc, qu’il convient de débusquer et de jeter en pâture aux flammes infernales émancipatrices. Comme Satan, l’aspirant sataniste est un libre penseur critique qui, ayant décelé la supercherie généralisée, proclame : « Je brise toutes les conventions qui ne me conduisent pas au succès et au bonheur terrestre »13, « la vie est la grande indulgence, et la mort, la grande abstinence. Alors profitez le plus possible de la vie – ICI ET MAINTENANT ! / Il n’existe ni paradis de gloire lumineuse, ni enfer où grillent les pécheurs. Notre jour de supplice, c’est ici et maintenant ! Notre jour de bonheur, c’est ici et maintenant ! Notre jour de chance, c’est ici et maintenant ! »14

Ayant compris que sa vie humaine, sa vie finie d’ego incarné, est tout ce qu’il a pour s’épanouir – sa seule et unique chance de bonheur – l’aspirant sataniste a réalisé qu’il n’y avait, par conséquent, rien à attendre des prophètes, de leurs dieux, de leurs déesses et de leurs arrières-mondes, que sa satisfaction ne dépendait que de lui-même ici et maintenant. L’aspirant sataniste s’est ainsi découvert pleinement responsable de son bonheur et de son malheur : c’est à lui et à lui seul de l’arracher au monde en s’émancipant individuellement, par tous les moyens disponibles (et notamment l’acquisition de pouvoir, via l’argent, la force, le prestige social, la magie, etc.), des carcans moraux limitants qu’on voudrait lui imposer et qu’il a sans doute plus ou moins intériorisé au cours de son éducation. Tel est le « chemin de la main gauche », la voie que montre Satan :

« Du fond du cœur, dites : « Je suis mon propre rédempteur ». / Barrez la route à ceux qui vous tourmentent. Que ceux qui fomentent votre perte soient précipités dans la confusion et l’infamie. Qu’ils soient de la menue paille face au cyclone. Après leur chute, réjouissez-vous de votre propre salut. / Alors tous vos os diront fièrement : « Qui est semblable à moi ? N’ai-je pas été trop fort pour mes adversaires ? Ne me suis-je pas libéré TOUT SEUL avec mon propre esprit et mon propre corps ? »15

II – Le Livre de Lucifer

Si Le Livre de Satan donne principalement à lire une critique aussi radicale que virulente des dogmes et des normes établies, Le Livre de Lucifer apparaît, pour sa part, bien plus constructif. Davantage aérien qu’igné, Lucifer ne nie que pour affirmer et prend le temps de développer et de nuancer son propos. Ainsi porte-t-il et apporte-t-il, plus que tous les autres princes de l’Enfer, la lumière noire du satanisme. Néanmoins, son enseignement n’est audible que pour celui qui doute déjà, c’est-à-dire celui qui s’est d’abord confronté aux flammes de Satan et en est ressorti purgé de ses idées reçues sur le vrai et le faux, le bien et le mal. Ainsi débarrassé de toutes les pseudo-évidences limitantes relevant du dogme et de la norme, le sataniste en devenir se trouve vide de certitudes, en proie à un doute généralisé que seuls de nouveaux principes bien fondés sont susceptibles d’apaiser : ceux que vient lui enseigner Le Livre de Lucifer évidemment.

« Pour ceux qui doutent déjà des vérités supposées, ce livre est une révélation. Alors Lucifer se sera élevé. Voici venu le temps du doute ! La fausseté explose et sa déflagration est le hurlement du monde ! »16

1 – Théologie Satanique

Contrairement à ce que les versets du Livre de Satan pourraient laisser entendre, le sataniste ne rejette pas nécessairement l’existence de Dieu, seulement celle du « Dieu » ou des « dieux » et « déesses » que vénèrent et craignent les disciples des autres religions.

« Pour le sataniste, « Dieu » – quelque soit le nom qui lui est donné – est le facteur d’équilibre de la nature, et n’a rien a voir avec la souffrance. Cette force puissante qui imprègne et équilibre l’univers est bien trop impersonnelle pour se soucier de la joie ou de la misère des créatures de chair et de sang vivant sur cet amas de saleté qu’est notre planète. »17

Ainsi dépersonnalisé et changé en principe cosmique, le Dieu revu et corrigé du satanisme n’est plus la source d’aucune loi, d’aucune morale à destination des êtres humains. Il maintient l’équilibre du monde comme la gravité fait chuter les pierres : toujours à l’identique, sans état d’âme. La manière dont nous menons nos vies n’a aucune incidence sur son activité imperturbable. Nos existences sont pour lui autant de facteurs négligeables. Aussi sommes nous libres d’exister comme nous le souhaitons, sans risque de punition divine ou de jugement dernier.

En contrepartie, le diable ne peut plus s’identifier à l’Ange Déchu du christianisme. En effet, comment se définir encore dans une dynamique de rébellion et d’opposition à un Dieu créateur paternaliste, si ce dernier se retrouve vidé de toute sa substance ? Abolir le Dieu du Livre, c’est abolir du même coup tout diable compris comme son rival ou son antithèse. Quelle place reste t-il alors au Prince Noir ? Comment le satanisme réinvente-t-il sa figure et son sens ?

« L’homme a besoin de rituels et de dogmes, mais aucune loi ne certifie qu’un dieu externalisé est nécessaire pour prendre part à des rituels et à des cérémonies célébrées au nom d’un dieu ! Se peut-il que lorsqu’il comble le gouffre entre lui et son « Dieu », il voie le démon de l’orgueil s’avancer vers lui en rampant – l’incarnation même de Lucifer apparaissant en son cœur ? Il ne peut pas plus longtemps se voir divisé en deux parties, le charnel et le spirituel, mais les voit fusionner, et alors, en cette horreur abyssale, il découvre que seule la chair existe – ET QU’IL EN A TOUJOURS ÉTÉ AINSI ! Alors, soit il se déteste à mort, jour après jour, soit il se réjouit d’être ce qu’il est !

S’il se déteste, il cherche des voies d’« illumination » spirituelles nouvelles et plus complexes, avec l’espoir de pouvoir se scinder à nouveau dans la quête de « dieux » plus puissants et plus externalisés, qui fouetteront sa pauvre carcasse. S’il s’accepte tel qu’en lui-même, mais reconnaît que le rituel et la cérémonie sont les stratagèmes majeurs que ses religions inventées ont utilisés pour maintenir sa foi en un mensonge, alors c’est LE MÊME GENRE DE RITUEL qui maintiendra sa foi en la vérité – l’apparat primitif qui lui donnera une conscience plus développée de son propre être majestueux. »18

Dans le satanisme, l’être humain se célèbre en fait lui-même. Le diable se révèle n’être autre que la vérité charnelle de son être : cette chair qui désire et fait toutes sortes de choses, qui philosophe et qui baise, qui aime et qui hait, qui veut de la poésie et des frites ; capable de sentir, de ressentir, d’imaginer, de parler, de penser et de chier ; une chair sublime aux pouvoirs incroyables, pétrie de complexité et de nuances.

Le symbole de Baphomet qui représente la nature charnelle de l’humain.

Mais ramener ainsi le divin en soi et à soi, l’arracher à toute extériorité, ne revient pas à l’abolir tout à fait. Si l’on a encore besoin du diable, alors qu’au fond il n’est rien de plus que l’être humain lui-même, c’est parce que l’on a encore besoin du culte. Selon le satanisme, les pratiques cultuelles répondent à un besoin anthropologique fondamental. C’est à travers des rituels et des cérémonies, en se rassemblant autour de pratiques et de symboles, que les êtres humains parviennent à revivifier continuellement leurs croyances. En célèbrent collectivement et fréquemment leur adhésion à un dogme commun, ils en réactivent perpétuellement le sens et entretiennent ainsi leur foi. La vérité satanique ne se suffit pas à elle-même : elle aussi a besoin du soutient du culte pour se maintenir dans l’esprit et dans le cœur humain. C’est pourquoi elle a besoin du diable, personnification divine de la corporéité humaine, comme objet de son culte. À travers la célébration de l’amour de la Bête, l’être humain doit ainsi parvenir à s’aimer lui-même durablement dans sa vérité : à ne plus se laisser culpabiliser pour ceux qui nomment cet amour « orgueil » et à cesser de se fuir dans l’amour du spirituel, qui n’est autre que l’amour de la négation de soi.

2 – Éthique satanique

De manière générale, le satanisme prêche, en matière d’éthique, ce que l’on pourrait appeler un « égoïsme élargi », c’est-à-dire une recherche de notre propre épanouissement individuel (matériel, sensuel, émotionnel, intellectuel, esthétique, etc.) et de celui de nos proches (ce qui implique de prendre garde à ce que la recherche de notre propre bien-être ne se fasse pas au détriment du bien être de ceux qui nous importent), ainsi qu’une attention et une implication vis-à-vis de ceux qui ne nous sont pas particulièrement chers, mais qui se dévouent pour nous, proportionnelles à leur dévouement. Pour le reste c’est à nous de voir : on peut tout à fait témoigner de la bienveillance pour des inconnus à partir du moment où l’on ne se force pas à en avoir, à partir du moment où nous avons envie de le faire et où cela participe de notre épanouissement. Sinon, l’indifférence ou la haine sont de rigueur.

Cette attention portée à d’autres que soi élargit ainsi l’égoïsme mais ne l’abolit pas : se soucier uniquement des gens avec lesquels nous sommes liés sentimentalement, avec lesquels s’est installée quelque réciprocité profitable ou qui sont autant d’occasions pour notre ego d’exprimer des penchants « altruistes », c’est au fond indirectement se soucier encore de soi. Dans le satanisme, l’ego se donne donc comme le pivot de toute relation à autrui.

Ainsi trouve-t-on, dans Le Livre de Lucifer, la réaffirmation et l’approfondissement des deux commandements sataniques qui expriment cet idéal relationnel :

« Le satanisme incarne la bonté pour ceux qui le méritent, et non pas l’amour gâché pour des ingrats ! On ne peut aimer tout le monde. Il est ridicule de l’envisager. Si vous aimez tout le monde et toute chose, vous perdez votre capacité naturelle d’exercer un choix et finissez par être un piètre juge des personnes et des qualités. Si l’on abuse d’une chose, elle perd son véritable sens. Ainsi, le sataniste croit que vous devriez aimer fortement et complètement ceux qui méritent votre amour, mais sans jamais tendre l’autre joue à votre ennemi ! L’amour est l’une des plus intenses émotions que puisse ressentir un homme. L’autre est la haine. Se forcer à ressentir l’amour à tort et à travers n’a absolument rien de naturel. Si vous tentez d’aimer tout un chacun, vous ne faites qu’atténuer vos sentiments envers ceux qui méritent votre amour. La haine réprimée peut causer de nombreuses affectations physiques et émotionnelles. En apprenant à libérer votre haine envers ceux qui le méritent, vous vous nettoyez de ces émotions nocives et évitez de reporter votre haine refoulée vers ceux que vous aimez vraiment.

[…]

Le Satanisme représente la responsabilité envers des gens responsables, et non la soumission aux vampires psychiques. La plupart des individus vivant sur cette planète pratiquent l’art subtil d’asservir les autres, et même de faire d’eux leurs débiteurs, sans raison véritable. Le sataniste voit clair dans le jeu de ces sangsues. Les vampires psychiques sont des individus qui pompent l’énergie vitale d’autrui. On peut trouver ce genre de personne dans toutes les couches de la société. Ils ne nous apportent rien, ne sont pas susceptibles d’être aimés ni d’être de vrais amis. Pourtant, nous nous sentons débiteurs d’un vampire psychique sans savoir pourquoi. »19

Autre aspect important de l’éthique satanique : en vue de favoriser l’épanouissement de l’ego, elle entend renverser les valeurs chrétiennes traditionnelles et en finir ainsi avec la culpabilisation systématiques des comportements vecteurs de bien-être. S’adonner aux sept péchés capitaux (l’avarice, l’orgueil, l’envie, la colère, la gourmandise, la luxure et la paresse), qui « mènent tous à une satisfaction physique, mentale ou émotionnelle »20, ou à tout autre  »vice » qui intensifie notre existence, est encouragé, à condition que ces pratiques soient le résultat d’une indulgence vis-à-vis de soi et de ses désirs, plutôt que d’une compulsion.

Dans le satanisme, la distinction entre ces deux concepts est d’une importance capitale et la comprendre évite bien des contre-sens :

« Le dictionnaire encyclopédique Webster définit l’indulgence ainsi : « Se livrer à quelque chose ; ne pas réprimer ni empêcher ; donner libre cours à ; céder à ». La définition de compulsion est : « L’acte de convaincre ou de forcer, physiquement ou moralement ; contrainte de la volonté. » En d’autres termes, l’indulgence implique le choix, alors que la compulsion est une absence de choix. Lorsqu’une personne n’a aucun moyen de libérer ses désirs, ceux-ci s’accroissent rapidement et se transforment en compulsion. Si tout le monde avait un temps et un lieu réservés à l’assouvissement régulier de ses désirs personnels, sans crainte d’embarras ou de reproches, les gens seraient suffisamment libérés pour vivre la vie de tous les jours sans frustrations. »21

Le même acte, selon qu’il est accompli par indulgence ou par compulsion, peut ainsi être le signe d’une personnalité émancipée et forte ou au contraire celui d’une personnalité aliénée et faible.

Être indulgent, c’est canaliser consciemment la satisfaction de son désir : l’assouvir, certes, mais choisir quand et de quelle manière. Cette maîtrise de soi permet ainsi de se satisfaire avec intelligence : d’en tirer un maximum de profit et d’en minimiser les potentielles conséquences indésirables pour soi et ceux qui nous importent.

Être compulsif, en revanche, c’est être incapable de maîtriser l’expression de son désir, lui laisser libre cours par nécessité : parce qu’il est trop fort pour nous, qu’il échappe à notre contrôle. Ainsi, quand la compulsion règne en nous, nous sommes conduits à nous satisfaire n’importe comment et donc à nous satisfaire mal ; à la fois parce que la gratification que nous en tirons se révèle bien souvent de qualité médiocre et à la fois parce qu’en jouissant à tort et à travers, sans précautions, on ne peut manquer de se nuire et de nuire à notre entourage.

L’indulgence constitue donc finalement le cœur du projet satanique d’égoïsme élargi. C’est par elle, en effet, que l’on accède à l’épanouissement véritable, mais aussi que l’on parvient à articuler cet épanouissement à celui des personnes dont on se soucie et envers lesquelles on a pris des engagements. Aussi le satanisme fait-il de la pratique de l’indulgence la voie royale vers la « conscience de la chair »22, degré de développement humain maximal, où le corps se sait corps, assume pleinement ses désirs inhérents sans culpabilité et s’autocanalise de manière à s’émanciper le plus habilement de toute frustration.

3 – Le sexe satanique

Gay Adam et Ève dans le jardin d’Éden, par Artmanken.

Pour clore ce petit tour d’horizon du satanisme de LaVey, reste à aborder la question de la sexualité. Dans son livre, Lucifer nous met en garde contre ce qui se raconte au sujet du sexe satanique, qui serait central dans cette religion démoniaque et nécessairement orgiaque. Rien n’est plus faux, nous explique-t-il, puisque « le satanisme défend bel et bien la liberté sexuelle mais dans le vrai sens du terme »23 et non pas dans le sens d’un impératif sexuel orgiaque qui s’imposerait à tous ses fidèles de manière contraignante et sans distinction.

« L’amour libre, dans le concept satanique, signifie exactement cela : la liberté d’être fidèle à une personne ou bien de satisfaire ses désirs sexuels avec autant de partenaires qu’il est nécessaire, selon les besoins particuliers de chacun.

Le satanisme n’encourage pas les activités orgiaques ou les aventures extraconjugales pour ceux chez qui cela ne vient pas spontanément et naturellement. Pour beaucoup, il serait néfaste d’être infidèle à leur conjoint. Pour les autres, il serait frustrant d’être limité sexuellement à une seule personne. Chacun doit décider pour lui-même quelle forme de sexualité lui convient le mieux. Se forcer à pratiquer l’adultère ou à multiplier les partenaires sans être marié, juste pour prouver aux autres (ou, pire, à soi-même) que l’on est émancipé de la culpabilité entourant le sexe est aussi mauvais, selon les standards sataniques, que de laisser insatisfaits ses besoins sexuels à cause d’un sentiment de culpabilité invétéré.

La plupart de ceux qui s’emploient sans relâche à vouloir donner la preuve de leur émancipation vis-à-vis de la culpabilité sexuelle sont, en fait, enfermés dans un plus grand esclavage sexuel que ceux qui acceptent simplement l’activité sexuelle comme faisant naturellement partie de la vie, et ne font pas toute une histoire de leur liberté sexuelle »24

Le satanisme, bien loin de prôner l’orgie généralisée, laisse donc finalement la sexualité à la discrétion de chacun, à la seule condition que celle-ci soit l’expression d’une indulgence envers ses désirs et non d’un rapport compulsif à soi et aux autres.

Le mot de la fin

Voilà donc exposée, dans les grandes lignes, la philosophie du satanisme de LaVey. Le but de ce précis n’était pas de susciter l’adhésion, mais de présenter le satanisme dans sa dimension d’objet intellectuel intéressant, comme quelque chose qui pense et mérite d’être pensé. Sans doute le concept d’indulgence est-il ce qu’il recèle de plus profond et de plus fécond, ce concept qui renverse le vice en vie avec une étonnante simplicité, comme EVIL se transforme en LIVE, par la simple inversion de ses lettres.

Anton Szandor LaVey joué par Carlo Rota dans la saison 8 d’American Horror Story : Apocalypse.

Notes :

1 Anton Szandor LaVey, La Bible Satanique, texte traduit de l’américain par Sebastien Raizer, Camion Noir, 2006, « Les neufs commandements Sataniques », p. 33.

2 Ibid., Le Livre de Lucifer, « L’enfer, le diable et comment vendre son âme », p.78.

3 Ibid.

4 Ibid.

5 Ibid.

6 Ibid., Le Livre de Satan, p. 37.

7 Ibid., I, verset 4, p. 39.

8 Ibid., III, verset 1, p. 42.

9 Ibid., III, verset 1, p. 42.

10 Ibid., III, verset 3, p. 42.

11 Ibid, I, verset 7, p. 39.

12 Ibid., II, verset 11, p. 41.

13 Ibid., I, verset 8, p. 39.

14 Ibid., IV, versets 1 et 2, p. 44.

15 Ibid., IV, versets 3, 4 et 5, p. 44.

16 Ibid., Le Livre de Lucifer, p. 49.

17 Ibid., « On recherche Dieu, mort ou vif », p. 51.

18 Ibid., « Le Dieu que vous sauvez peut être vous-même », p. 58.

19 Ibid., « Amour et haine », p. 87 pour le premier extrait et « Tous les vampires ne sucent pas de sang ! », p. 101 pour le second.

20 Ibid., « Quelques preuves d’un nouvel âge Satanique », p. 61.

21 Ibid., « L’indulgence… pas la compulsion », p. 110.

22 Ibid., p. 109.

23 Ibid., « Le sexe Satanique », p. 89.

24 Ibid., p. 89-90.

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