« L’Oratorio de Noël » de Göran Tunström

Piétinée par un troupeau de vaches, Solveig, la soprano, ne pourra prendre sa place à Sunne dans l’Oratorio de Noël. Autour de ce drame fondateur va s’orchestrer, dans la Suède de notre siècle, le destin de trois générations de Nordensson – leurs tribulations, leurs rêves, leurs souffrances, leurs transgressions et leurs désirs visionnaires –, qui au fil du récit se déploient en un véritable oratorio. Car tel est le motif de ce roman foisonnant, intense et lyrique, qui nous entraîne aux confins de l’éblouissement, de la folie, de la mort et de l’amour, et qui valut à Göran Tunström la consécration en Suède, lors de sa parution en 1983, puis en France (Actes Sud, 1987).

Ainsi les éditions Actes Sud présentent la quatrième de couverture du roman de Göran Tunström (1937-2000). Il est un écrivain suédois, au sujet duquel j’avoue mon ignorance. Ma première découverte de l’auteur s’est faite par un hasard comme tant d’autres, en déambulant dans les rayons de la bibliothèque. Ma main s’est posée sur un petit recueil de poèmes à la couleur rosée, et le titre a tout de suite éveillé ma curiosité : Chants de jalousie (où Svartsjukans sånger, étant le titre original. Notons au passage que « Svartsjuka », en suédois « la jalousie », est un terme composé de « svart »  – la couleur noire – et « sjuk » – la maladie : la jalousie  figure alors comme une maladie noire).

Avec ce premier recueil de poésie, je découvre une plume légère, dessinant avec fluidité des atmosphères et des sentiments. Il ne m’en fallait pas plus pour me pousser à ouvrir d’autres ouvrages de Göran Tunström.

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Göran Tunström, photographe : Lena Sewall.

Quelques mots sur l’auteur…

Göran Tunström, romancier suédois, mais également poète, est une figure majeure de la littérature suédoise. Fils de pasteur, il grandit dans le Värmland, et fit ses débuts littéraire en 1956 avec un recueil de poèmes. Si sa production s’étala sur près de quatre décennies, il ne se fit réellement connaître qu’en 1983 avec la publication de l’ouvrage que je vous présente ici, L’Oratorio de Noël. L’écrivain réalisa une vingtaine d’œuvres (romans, recueils de poésie, nouvelles, témoignages et pièces radiophoniques) dont Partir en hiver (1984, recommandé chaudement par un ami également), Le Voleur de Bible (1986), ou encore Le Buveur de Lune (1996).

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Carl Wilhelmson, Soir de juin, Värmland, 1902.

L’Oratorio de Noël (Juloratoriet)

Cette fresque humaniste prend place à Sunne, village du Värmland, contrée rurale au sud-ouest de la Suède, à 80km environ de la frontière norvégienne. Ne nous fions pas au titre : j’avoue avoir acheté le livre car il aurait fait la « consécration » de l’auteur et que j’avais le désir d’en connaître un peu plus sur la littérature contemporaine suédoise. L’Oratorio de Noël m’évoquait une ambiance trop religieuse peut-être, voire « niaise ». Par assimilation grotesque, j’associais ce titre à l’ambiance du film Fanny et Alexandre du cinéaste Ingmar Bergman, surchargée de bougies, de pâtisseries, d’enfants joyeux aux boucles dorées et aux grands-pères et grands-oncles gâteux.

J’étais alors bien loin du sentiment qu’allait m’inspirer la lecture du roman de G. Tunström. Tout commence donc par une chute à vélo. Solveig, une mère de famille s’occupant d’une ferme et de son ménage, meurt sous le piétinement de vaches effrayées alors qu’elle se rendait à l’église pour répéter l‘Orotario de Bach. Il s’agit en l’espèce d’un projet ambitieux, qui a rassemblé les musiciens du village durant toute une décennie d’étude musicale, le but étant d’enfin jouer un chef-d’œuvre et non plus de se contenter de pièces amatrices comme à l’habitude.

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Ragnar Ljungman, Nybyggarefamiljen, n.d.

La mort de Solveig marque un tournant tragique dans la vie d’Aron, son mari, ainsi que de ses deux enfants Sidner et Eva-Liisa. Ne pouvant supporter plus longtemps d’habiter dans cette ferme, Aron déménage à Sunne où il retrouve quelques membres de la famille de Solveig, et  une nouvelle activité. Il tente alors de poursuivre l’éducation de ses enfants malgré la douleur de l’absence de son épouse.

À partir de ce nouveau départ, l’auteur développe une trame intense où se mêlent désirs, désillusions, tendresse, hypocrisie, et quelques caresses… La fluidité de l’écriture, la peinture légère des personnalités complexes entraînent le lecteur dans un autre monde, où la terre du Värmland baigne dans une lumière douceâtre, où les odeurs des champs, du foin nous enivrent, le tout enveloppé par la musique de Bach.

La description de chaque être, si minutieuse, si colorée, nous les rend palpables, vivants, et c’est à l’unisson que mon cœur a palpité avec celui d’Aron ou de Torin. Si je devais comparer le roman de G. Tunström, je le rapprocherais des Illusions perdues de Balzac, dans le sens où l’on se plonge dans une génération d’espoirs et de souffrances, que l’on suit les personnages pas à pas, dont les actes, tantôt désespérés, tantôt maladroits, mais toujours nobles, nous entraînent dans une fureur de vivre malgré les blessures accumulées.

L’Orotario de Noël est une fresque grandiose, un voyage parmi des âmes et leurs rêves. Musical et lyrique, Tunström ne tombe jamais pourtant dans la mièvrerie, mais sait peindre avec douceur et une grande aisance les émotions véritables et les espoirs homériques d’hommes et de femmes qui nous ressemblent.

Je n’ai rien d’autre. Je suis mauvais en ce qui concerne la vie. Il y a comme une pellicule entre la vie et moi. Mais quand je crie… je veux dire quand j’écris… alors je m’imagine que cela s’entend à travers la vie et droit dans… suis-je ridicule ?

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Johan Otto Hesselbom, Vue sur le Koppom, Värmland, 1904.

 

G. Tunström, L’Oratorio de Noël, Actes Sud, coll. « Babel », Paris, 1992.

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