L’if, le cyprès et la mort : Présager, dire et travailler avec la mort – II

Aujourd’hui, on se retrouve pour le second volet du dossier sur ces deux arbres maléfiques ! On se penche sur l’histoire de ces essences avec la tradition divinatoire et funéraire… Dans la joie !

Divination et magie

Les essences de l’if et du cyprès les relient au monde des morts : nous parlerons un peu plus loin de l’imaginaire des racines et de la sépulture. Si nous traitons du monde des morts, nous traitons tout autant de la vie. Vie et mort sont bien les sujets de prédilection de l’art divinatoire. L’if et le cyprès sont deux arbres fortement liés au domaine spirituel, et parfois à la divination. C’est peut-être parce que leurs racines « travaillent chez les morts » qu’ils sont à même d’aider les humains à travailler avec des outils divinatoires. En effet, on retrouve cet usage de l’if d’abord dans la culture celte. L’alphabet oghamique était plus favorablement gravé sur des bâtonnets d’if quand il était utilisé pour la divination[21], bien que l’usage n’ait pas été circonscrit à l’art magique[22]. Dans un récit légendaire, Dallan, le druide associé au roi des Gaëls, Eochaid, aide à retrouver la femme de son roi, à l’aide de cet arbre :

C’est alors qu’Eochaid (le roi dépossédé de son épouse) invita le druide Dallan à rechercher Etan. Ce jour-là il alla vers l’ouest, jusqu’à la montagne aujourd’hui nommée Sliab Dallan (« montagne de Dallan ») et il y resta pour la nuit. Le druide supportait cependant péniblement qu’Etan lui restât cachée pendant une année ; il fit quatre baguettes d’if et y écrivit des signes d’ogam : les clefs de sa science et ses oga

Rune de l’if  : Eihwaz.

ms lui révélèrent qu’Etan était dissimulée dans le Sid de Breg Leith[23].

C’est peut-être l’essence des bâtonnets qui aide le druide à apercevoir ce qui est dissimulé – l’if travaillant dans l’empire des morts et du caché au sein de la terre. Il convient aussi de rappeler un autre lien entre ogams et if : un de ces caractères représente l’arbre en question. Il s’agit de l’ogam Idho, figurant la lettre I[24]. Comme pour les runes nordiques, on suppose que l’ogam n’a pas servi qu’à communiquer : il a eu un usage magique. Les signes en eux-mêmes ne contiennent aucune magie mais ils servent de médium à l’art magique ou divinatoire[25]. Il faut aussi indiquer que l’if est aussi associé, au-delà de la divination simple, à la Connaissance. On le voit à travers l’If de Mugna et l’If de Ross, deux arbres primordiaux pour la culture celte. Leurs fruits, une fois mangés, donnent « la Connaissance ou la mort sous des formes alliant les principes de la Source et du Saumon sacré[26] ».

Il en va de même pour la rune de l’if, Eihwaz. Le nom de cette rune est directement l’équivalent de l’arbre. Elle ressemble elle-même à un arbre, avec sa structure verticale. On dit qu’il y a un lien entre le fond et la forme de cette rune. Le chamanisme nordique aurait utilisé ce signe pour symboliser le haut et le bas, l’alliance des vivants et des défunts. Par son crochet double, la rune Eihwaz travaille dans les deux sphères. On dit d’elle qu’elle figure la phase initiatique de l’art magique : elle pourrait représenter la phase où Odin se suspend pour se dédier à la connaissance divinatoire[27]. Au sein du « monde » runique, if et magie sont visiblement synonymes. Plus qu’avec la divination stricto sensu, l’if (et aussi le cyprès, plus discrètement en filigrane) entretient des liens avec l’imaginaire de la Connaissance totale, qu’elle soit celle de la vie et de la mort ou bien celle du magicien. La divination est alors une variation de cette Connaissance d’ordre divin.

La sépulture, le deuil et l’hiver

Vieil if, qui étreint les pierres

Où sont gravés les noms des morts qui gisent sous terre

Tes fibres emprisonnent leurs têtes vides de rêves,

Tes racines environnent leurs os.

Les saisons ramènent la fleur au buisson

Et le premier-né au troupeau ;

Mais dans le crépuscule que tu répands, l’horloge

Rythme l’écoulement des brèves vies humaines.

O, jamais ne te touchent cette ardeur, cet épanouissement

Toi qui demeures immuable sous l’ouragan

Et dont les brûlants soleils de l’Été

Laissent intactes les ténèbres millénaires.

Lorsque je te contemple, arbre morose,

Envahi par la nostalgie de ta sombre obstination

Je me sens défaillir, échapper à ma propre chair

Et me fondre en toi[28].

Nous pourrions résumer tout l’imaginaire de l’if avec ce poème. Tennyson ici, fidèle à l’imaginaire romantique qui aimait voir en cet arbre un compagnon idéal de mélancolie, synthétise en quelque sorte tout ce qui fait de l’if un arbre de deuil et de rappel des choses passées. Pour reprendre un titre d’Henri de Régnier, nous dirions qu’il est la marque d’un « passé vivant »[29]. L’if ici est « vieux » et ses ténèbres « millénaires ». Il entretient un rapport étroit avec ce qui est souterrain : ses racines enlacent les squelettes, si bien que l’arbre lui-même devient cercueil… ou un berceau. On retrouve dans ce poème des sèmes de noirceur et de froideur : tout nous ramène à l’hiver[30]. L’if ici fait figure de memento mori : lui, « immuable » pourtant, est là pour sonner le glas de ce qui passe. L’interaction entre l’arbre et l’homme nous pousse à voir en cette sympathie naturelle le motif récurrent de la rêverie romantique. Le poète aime à se fondre dans l’environnement naturel, auquel il prête souvent ses états d’âme. Ici, l’if et le poète se font tous les deux les chantres du deuil et de la nostalgie, pourtant l’un « immuable », et l’autre, terriblement mortel.

Gravure de Bernard Picart, Cyparissus pleurant son cerf.

Si l’if est l’arbre du deuil, le cyprès n’est pas en reste : nous dirions volontiers de lui qu’il est l’essence des larmes. En effet, il convient de rappeler que son nom est directement tiré de la mythologie greco-romaine : Pierre Grimal estime qu’il y a deux sources concurrentes pour le nom Cypressus. Il cite d’abord dans son Dictionnaire[31] le mythe de Cyparissa :

Cyparissa, dont le nom n’est autre que celui du cyprès, mis au féminin, passait, dans une légende obscure, pour avoir été la fille d’un « roi des Celtes », du nom de Borée, et par conséquent homonyme du vent, originaire de Thrace. Ce Borée avait perdu sa fille, morte jeune, et l’avait beaucoup pleurée. Il lui avait élevé un tombeau, sur lequel il avait planté un cyprès, essence alors inconnue. C’est pour cette raison que le cyprès passait pour un arbre consacré aux morts. Et il aurait pris son nom d’après celui de la jeune fille.

Et Grimal de poursuivre sur Cyparissos :

Le second est un fils de Télèphe. Il habitait Céos, et était aimé d’Apollon (selon certaines traditions, du dieu Zéphyr, ou encore de Silvain, le dieu romain), à cause de sa grande beauté. Il avait comme compagnon favori un cerf sacré, apprivoisé. Mais il arriva qu’un jour d’été, pendant que le cerf dormait, allongé à l’ombre, Cyparissos le tua, par mégarde, d’un javelot. Rempli de désespoir, le jeune homme voulut mourir. Il demanda au ciel la grâce de faire couler ses larmes éternellement. Les dieux le transformèrent en cyprès, l’arbre de la tristesse[32].

Chapelle di Vitaletta dans le Val d’Orcia (Tuscany), Val d’Orcia, Italie. Kristof Van Rentergem.

Les deux essences semblent en concurrence quant au thème du deuil, et c’est bien pour cela que l’on trouve indistinctement l’if et le cyprès près des cimetières[33]. Dans l’usage magique botanique aujourd’hui, on dit aussi du cyprès qu’il apaise les périodes de deuil si l’on s’en entoure[34].  Ces deux arbres portent la mort en eux : en effet, ils ne donnent aucun fruit comestible. Ils en seraient presque « stériles » s’ils ne nourrissent pas l’homme[35]. Ils ont plutôt affaire à la stèle. Ronsard ne rêvait-il pas d’être honoré d’un arbre sempervirens dans l’une de ses odes[36] ? Victor Hugo n’a-t-il pas fait dire aux morts : « on a froid sous les ifs[37] » ? Si l’if et le cyprès sont souvent proches des tombes voire des cimetières, il a pu être de coutume de les planter sur les tombes. Alors, les racines elles-mêmes « travaillent chez les morts[38] » :

Il faut dire que, dans certaines régions, l’habitude de planter des ifs au centre des tombes favorisait l’intrusion du réseau racinaire de l’arbre. En Normandie, notamment dans le marais Vernier, telle était la coutume au XVIIIe et au XIXe siècle. Ainsi, dans le cimetière de Rosay-Sur-Lieure, au cœur de la forêt de Lyons, les ifs plantés directement sur chaque tombe bousculaient, soulevaient les stèles funéraires[39].

Gaston Bachelard établit à merveille l’imaginaire de la racine et le paradoxe qu’elle suggère – paradoxe d’autant plus vrai avec nos arbres funéraires entre vie et mort : « Les valeurs dramatiques de la racine se condensent dans cette seule contradiction : la racine est le mort vivant. [40] » Dans toute sa vie, elle ne cesse de travailler avec la mort : « Le rêve des profondeurs qui suit l’image de la racine prolonge son mystérieux séjour jusqu’aux lieux infernaux. […] La racine n’est pas enterrée passivement, elle est son propre fossoyeur, elle s’enterre, elle continue sans fin à s’enterrer[41]. » L’if figure donc en place première dans le monde des morts ; l’arbre lui-même symbolise la mort, avec tout le paradoxe de son incroyable longévité. Dans la mythologie celte, il conviendra de rappeler l’existence de l’Arbre de Ross, un if, qui figure comme représentation de la « mort et de la destruction[42] ». Curieux, donc, pour une essence côtoyant de peu l’immortalité.

De leur mauvais augure en littérature

Enluminure de Jean Fouquet, Tours, vers 1455-1460, Paris, BnF,

Tant chevalcherent Guenes et Blancadrins

Que l’un a l’altre la süe feit pleirt

Quë il querreient que Rollant fust ocis.

Tant chevalcherent e veies e chemins

Qu’en Sarrague descendent suz un if[43].

(Roland, v. 402-406)

 

Ensemble vindrent a cheval

Jusque devant le tref roial.

Dolent estoient et pensif,

Si descendirent sous un if

Du tref issi contre li rois,

Lors refu li deus toz frois,

Devant le roi li baron plorent,

Les lermes contre val lor corent,

Plorent et plaingnent lor seingnor

Dont il orent du cuer doulor.

D’ire s’esprent li rois et art,

Par pou que le cuer ne li part ;

De son ami grant deul avoit[44].

(Roman de Thèbes, v. 6786-6799)

Ces deux extraits, l’un de Roland et l’autre du Roman de Thèbes, montrent deux allusions pourtant discrètes à l’if. Ces mentions pourraient passer inaperçues, puisqu’elles ne placent même pas au centre les végétaux. Ce sont des humains qui évoluent autour et c’est bien d’eux que l’on parle. Pourtant, dans l’un des textes, ce sont des sarrasins au sombre présage qui passent sous l’if. Dans l’autre, ce sont des barons allant soutenir le deuil de leur souverain. Dans les deux cas, l’arbre apparaît pour dire quelque chose : il présage la mort. Dans l’extrait de Roland, l’if, arbre maléfique, apparaît dans le texte au moment où les sarrasins passent, et de surcroît, lorsqu’ils désirent la mort de Roland. Il est un mauvais augure puisque la mort viendra bien de leur camp. De plus, ils descendent sous un if : or, n’est-ce pas l’une des pires ombres sous laquelle s’aventurer ? De cette manière, on peut voir que topographie et narration se répondent : l’arbre apparaît au nom du mauvais présage. Il aide à figurer un indice.

Alors que dans le court extrait du Roman de Thèbes, l’if est moins là pour présager la mort que pour la dire. Si topographie et narration sont encore liées, ce n’est pas autour du même axe. Ici, la mort a déjà eu lieu, puisqu’il s’agit du roi en deuil d’un ami. La tente du roi est sous l’if – if qui aurait tout aussi bien pu être un cyprès dans ce texte de larmes. L’ombre encore n’est sans doute pas favorable. En tout cas, l’arbre est signifiant dans ce passage : il matérialise le grant deul du roi et il n’est là que pour appuyer les larmes. Il entoure le deuil comme il surplombe la tente du souverain.

Fruits de l’if. Frank Vincentz.

 

 


Notes :

[21] Thibaud, Robert-Jacques, op.cit, « If – Lettre I », p. 208.

[22] Pour note, on estime que les ogams ont été utilisés du IVe au XIIe siècle.

[23] Légende rapportée dans : Leroux, Françoise, Les Druides, Paris, Presses Universitaires de France, 1961, pp. 67-68. Légende aussi relatée dans : Windisch, Ir., Texte, I, 129, 18.

[24] Pour en savoir plus sur les ogams, ce passage nous éclaire : « Le groupe végétal frappe par son analogie avec certains aspects de la nomenclature ogamique irlandaise, et notamment avec l’ « ogam végétal » qui donne à la plupart des caractères des noms empruntés au règne végétal. » in : Musset, Lucien, Introduction à la runologie (en partie d’après les notes de Mossé, Fernand), Paris, Aubier-Montaigne, 1965, §73, p. 138

[25] Je me fonde sur ce que Lucien Musset dit des runes et sur leur emploi magique, dans l’ouvrage cité ci-dessus.

[26] Thibaud, Robert-Jacques, op.cit, p. 28.

[27] Haraldsdόttir, Ulfdίs, Rứnabόk, Licence libre Creative Commons, Lulu.com, 2013, « Eihwaz », pp. 66-69.

[28] Tennyson, In Memoriam. Enoch Arden. Le Ruisseau. Ulysses. Les Mangeurs de Lotus, Paris, Aubier-Montaigne, 1938, in : In Memoriam, II, « Vieil if, qui étreint les pierres… », p. 33.

[29] Bachelard, Gaston, La Terre et les rêveries du repos, Paris, José Corti, 2010, p. 334 : « Aussitôt, en nous, nous sentons les racines travailler, nous sentons que le passé n’est pas mort. »

[30] Thibaud, Robert-Jacques, op.cit., p. 138 : « Sur le plan symbolique, il est à noter que dans le calendrier druidique, l’if correspond au dernier jour de l’année, à la veille du solstice, c’est-à-dire au terme du cycle solaire annuel. » Sandra Kynes dans La magie des plantes écrit que le cyprès quant à lui est associé au mois de février, in : Kynes, Sandra, La Magie des plantes, Paris, Danaé, 2017, pp. 65-66.

[31] Grimal, Pierre, Dictionnaire de la mythologie grecque et romaine, Paris, Presses Universitaires de France, 2011 (4e tirage), pp. 110-111.

[32] Pour une version similaire, lire : Dechantal, Laure, Le Jardin des dieux : une histoire des plantes à travers la mythologie, Paris, Flammarion, 2015, « Le cyprès ou l’amour maladroit », pp. 164-165.

[33] « Un arbre d’une essence particulière était réservé au lieu des morts : le cyprès en Provence, l’if en Normandie et en Bretagne, le noyer en Poitou et en Livradois », in : Corbin, Alain, La Douceur de l’ombre : l’arbre, source d’émotions de l’Antiquité à nos jours, Paris, Fayard, 2013. Il convient de noter que nous retrouvons ces mêmes essences jugées « maléfiques » par Pastoureau.

[34] Cunningham, Scott, Encyclopédie des plantes magiques, Paris, AdA Inc., 2009 (pour la traduction française), pp. 113-114.

[35] C’est visiblement le cyprès qui a le plus été mis au ban au Moyen Âge. Sa présence au Moyen Âge est nettement réduite car on le considère alors non fruitier, non profitable. La réflexion suivante éclaire ce point : « Le cyprès, qui n’offre ni fruit ni bois de chauffage, ne devait plus satisfaire aux exigences d’ordre pratique des populations européennes médiévales. », in : Benzi, Fabio et Berliocchi, Luigi, L’Histoire des plantes en Méditerranée : art et botanique, Paris, Actes Sud, 1999 pour l’édition française.

[36] Ronsard, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, 1993, tome I, Les Odes, Le Quatriesme Livre des Odes, IV, « De l’élection de son sépulcre », p. 796 : « Mais bien je veux qu’un arbre / M’ombrage en lieu d’un marbre, / Arbre qui soit couvert / Tousjours de vert. »

[37] Hugo, Victor, Les Contemplations, Paris, Librairie Générale Française, 2002, XXVI « Crépuscule », v. 10, p. 159.

[38] Une expression de Gaston Bachelard dans : Bachelard, Gaston, op.cit., p. 324.

[39] Corbin, Alain, op.cit., p. 53.

[40] Bachelard, Gaston, op.cit., p. 324.

[41] Bachelard, Gaston, op.cit., p. 347.

[42] Thibaud, Robert-Jacques, op.cit., « Arbre », p. 27.

[43] La Chanson de Roland (traduction par Short, Ian), Paris, Librairie Générale Française, 1990 (2e édition).

[44] Le Roman de Thèbes, Paris, Champion, 2002.

 

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