Chroniques des Lusignan – Chapitre II : Métamorphoses et créatures merveilleuses

Mélusine serait-elle une sirène ?

Mélusine est une source de mystère pour le Poitou, elle qui serait à l’origine de la création de nombreuses villes poitevines. Éternel amour de Raymond de Lusignan, la fée Mélusine se retrouve dans les romans médiévaux. Bien évidemment, la fée peuple les légendes de la région en tant que créature enchanteresse se transformant en monstre aquatique chaque samedi, dans son bain.

François Nodot, Histoire de Melusine (Paris, 1698).

Loin de la littérature médiévale, on retient de Mélusine son aspect chtonien. Lors de la domination chrétienne, les dirigeants chrétiens auraient transformé les anciennes déesses en des pécheresses et tentatrices infernales. Dans le folklore, les créatures féminines sont bien souvent des êtres monstrueux. Les sirènes ne sont-elles pas les monstres marins les plus dangereux pour l’homme ? C’est en Mésopotamie que les premières « sirènes » naissent par le dieu-poisson Ea, dont le nom signifie « résidence de l’eau ». Elles sont des figures de tentatrices par leur apparence charmante et leur voix envoûtante.

Les sirènes apparaissent dans l’Antiquité gréco-romaine, d’abord sous forme de femmes-oiseaux qui attirent les hommes avides de voyage par leurs chants magiques. Puis, les germaniques en font des créatures aquatiques qui noient, par leurs mêmes charmes, les marins trop imprudents. Pour les scandinaves, la figure féminine de l’eau est la « Margygr », qui signifie la « géante de mer ». La sirène possède un rôle funéraire. En effet, elle séduit les hommes impétueux pour les dévorer au fond de la mer.

Mélusine, de par son hybridité, vit entre les mondes terriens et aquatiques. Si Mélusine ressemble tant à une sirène, c’est à cause de son image stéréotypée de femme terriblement belle qui passe son temps à brosser ses longs cheveux avec un peigne d’or. Selon la tradition sémitique, le peigne qui coiffe les cheveux d’une femme lors du bain a comme pouvoir celui de purifier cette partie du corps qui était considérée comme venimeuse lors des règles. La retraite cyclique de Mélusine évoque la période où elle reprend contact avec la lune qui rythme le temps et régit les puissances marines.

D’autres figures féminines se rapprochent de la sirène et se retrouvent dans les domaines artistiques, afin de faire perdurer cette image de la femme tentatrice et dangereuse, comme les ondines, les nixes, les lavandières ou encore les banshees, dont Mélusine est très proche. Génie tutélaire des tombeaux aquatiques, la sirène est indiscutablement une créature à laquelle s’allient la beauté et l’attraction de la mort, du malheur. Ainsi elles sont souvent représentées comme des femmes manifestant de la détresse sur le bord des plages, pour mieux appâter leurs victimes. Femmes-poissons ou femmes-oiseaux, elles se lient au destin funeste des mortels.

Tout comme les fées, les sirènes étaient aussi réputées pour leur don de clairvoyance.

Au XIVe siècle, dans les romans :

Le lieu de rencontre des amants annonce déjà que la présence du merveilleux jaillit de l’eau : la fontaine est une passerelle entre les deux mondes – visible et invisible – dans le folklore médiéval.  Elle s’appelle « la Fontaine de la Soif », qui pourrait être une source bienfaitrice puisque Raymondin y trouve du réconfort lors de la chasse magique, mais aussi une soif de richesse et d’abondance que lui prodiguera son épouse. Néanmoins, ce lieu aquatique ne possède pas uniquement des vertus miraculeuses. Mélusine n’est-elle pas aussi la source des malheurs de la famille des Lusignan ? En tout cas, les croyances autour de la fontaine sont enracinées dans la mémoire médiévale. Mélusine apparaît à la fontaine comme par enchantement. Elle rappelle qu’au Moyen Âge, les fontaines restaient souvent marquées par des présences surnaturelles, féériques.

Bien que cet élément soit source de vie, il n’en demeure pas moins difficile à appréhender. L’eau glisse entre les doigts de celui qui croit l’emprisonner, et devient vitale pour l’individu, le rendant captif. L’eau sépare deux terres mais demeure aussi l’élément de communication entre deux pays. En effet, le poisson est l’animal qui représente le mieux l’intermédiaire entre ces deux contrées. Autrement dit, c’est grâce à l’eau que l’accès au monde visible (ou invisible) est possible. L’eau est l’élément de la vie éternelle. Il est un réel symbole d’une constante transformation de l’univers et de la vie, qui, sans eau, ne pourrait pas se développer. La représentation ichtyenne ou pisciforme de la femme représente une trace de l’Autre Monde : Mélusine n’a pas totalement quitté ses contrées féeriques, à la manière d’une Vénus sortie des eaux. Sa retraite du samedi dans la tourelle du château rappelle l’histoire de Scylla :

Scylla se tient cachée dans les flancs ténébreux d’une caverne, d’où elle avance la tête, et attire les nefs sur les rocs. Le haut de son corps a forme humaine et jusqu’à la ceinture c’est une belle jeune fille ; poisson monstrueux par le reste, elle joint une queue de dauphin à un ventre de loup.

[in Virgile, L’Éneide, Chant III, vers 400-413 et 414-435, Livre de Poche, coll. « Les classiques de Poche », Paris, 2004, p.143]

La tradition judéo-chrétienne accueille les dragons sous de mauvais augures. Elle lutte également contre les sirènes, dont le culte se rapprochait des déesses Aphrodite et Vénus. La Bible fait également mention d’un dragon dans l’Ancien Testament : le Léviathan. Mélusine et ses fils, marqués par la perception médiévale d’une rigueur ascétique, se nourrissent des illustrations et de l’imaginaire du Liber Monstrorum, ouvrage du VIIIe siècle aux pages remplies de nombreux monstres. Ce manuscrit est une anthologie anonyme rédigée en latin, qui accueille plusieurs récits traitant des créatures mythiques et surnaturelles de l’Antiquité et du haut Moyen Âge. En effet, cet ouvrage recueille de nombreuses enluminures de monstres marins qui ne sont pas sans rappeler la créature hybride qu’est Mélusine.

Friedrich Johann Justin Bertuch (1747-1822) – Liste de créatures légendaires.

Nous pouvons, par exemple, y voir une sirène de type germanique arborant une queue de poisson, à l’instar de Mélusine au bain. Cette interprétation de la métamorphose de Mélusine invite sur la question du fantasme du corps hybride de la femme-poisson. Animal associé à Jésus, le poisson évoque au lecteur la créature si séduisante et envoûtante qu’est la sirène. Son chant charmeur issu des profondeurs de la mer provoque chez les hommes des plaisirs interdits. Ainsi, pour Mélusine, il est aisé de penser que la queue de reptile est également celle d’une sirène tant elle se rapproche des stéréotypes que l’on attribue d’habitude à ces êtres surnaturels : la poitrine nue et gonflée, les cheveux détachés glissant délicatement sur la peau humide, le peigne d’or ou le miroir à la main et la baignade lascive. Gervais de Tilbury, dans son Livre des Merveilles, nous contait un épisode des sirènes pisciformes auxquelles Mélusine ressemble tant :

64. Les sirènes de la mer d’Angleterre
On voit aussi, en mer d’Angleterre, des sirènes s’asseoir sur les rochers : elles ont une tête de femme, une longue chevelure blonde, des seins de femme, et tous leurs membres jusqu’à l’ombilic ont une forme féminine ; le reste finit en poisson. Elles s’insinuent dans le cœur des marins qui passent par leur chant très doux, dont la suavité chatouille délicieusement leurs oreilles ; complètement charmés, ils en oublient leur office et, par manque d’attention, font souvent naufrage.

[Gervais de Tilbury, Le Livre des Merveilles, Divertissement pour un Empereur (troisième partie), Les Belles Lettres, coll. « La roue à livres », Paris, 2014, pp. 76-77.]

Ce fantasme pose de sérieuses réflexions. La femme au bain est associée à un être impur dans la tradition judéo-chrétienne. Myriam White-Le Goff soulève l’idée que l’isolement de la fée du Poitou pourrait s’apparenter à une retraite que nombre de femmes expérimentent pendant leurs menstrues. On connaît la nature merveilleuse de l’eau durant la période médiévale : cet élément dont naît toute vie est également la frontière entre le monde terrestre et le monde merveilleux. Ainsi, l’eau prend une place majeure dans les romans féeriques médiévaux, mais aussi dans le cycle arthurien (nous pouvons penser ici à l’enlèvement de Guenièvre par Méléagant, qui l’emmène ensuite dans un château séparé de la terre ferme par l’eau).

De toute évidence, Raymondin est tombé dans les filets d’une sirène. Mélusine, se baignant avec grâce dans la Fontaine de la Soif, suscite le désir charnel. Cette description nous rappelle la légende de Bethsabée au bain. À l’image de celle du roi David et de son amante, l’histoire de Mélusine se ressemblent sur de nombreux points : la baignade érotique, l’union interdite et un enfant prodigieux. La métamorphose de Mélusine se passe uniquement le samedi, et dans un lieu bien précis : une chambre secrète en haut d’une tourelle où personne peut la regarder. Dans notre imaginaire, la métamorphose de Mélusine est indissociable de l’épisode du bain, où Mélusine se transforme en une Diane bienveillante et Raymondin en un Actéon terrifié.

Livre de la Vigne Nostre Seigneur, France ca. 1450-1470 (Bodleian Library, MS. Douce 134, fol. 42v).

 


Sources :

CLIER – COLOMBANI Françoise, La fée Mélusine au Moyen Âge, Images, Mythes et Symboles, Le Léopard d’Or, Paris, 1991.

HARF – LANCNER Laurence, Les fées au Moyen Âge, Morgane et Mélusine, La naissance des fées, Paris, Honoré Champion, coll. « Nouvelle Bibliothèque du Moyen Âge », 1984.

WHITE – LE GOFF Myriam, Envoûtante Mélusine, Paris, Klincksieck, coll. «Les grandes figures du Moyen Âge », 2008.

LECOUTEUX Claude, Fées, Sorcières et Loups-Garous au Moyen Âge, Histoire du double, Le Grand livre du mois, Paris, 2001.

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