Résumé et critique du film « Hérédité » de Ari Aster (2018)

Il n’est nul besoin d’être un grand cinéphile pour s’en rendre compte : le diable est omniprésent dans le cinéma d’horreur. Les films traitant de possession démoniaque abondent. Sur-abondent même, au point où les spectateurs les plus endurcis peuvent rapidement se sentir écœurés. Malgré leur qualité variable, ces films ont toutefois un point commun : les possessions dont ils traitent sont le reflet d’un mal-être profond au sein des relations humaines, et en particulier des relations familiales. Dans l’idéal soudées par un amour profond, elles sont aussi tachées de ressentiment passé sous silence, jusqu’à l’implosion. À ce moment-là, un membre de la famille se retrouve possédé, en proie à une folie meurtrière. Le film dont nous allons parler dans cet article attaque de front le problème des relations familiales dysfonctionnelles. L’entité démoniaque y est toujours présente, mais son rôle passe de celui d’acteur à observateur de cette dégénérescence.

Avant de résumer l’histoire, il nous faut vous avertir : cet article se veut être une analyse du film dans son intégralité, ce qui implique fatalement de nombreux spoilers. Par conséquent, nous vous conseillons de le voir au préalable, ne serait-ce que pour vivre une expérience cinématographique forte. Nous ne pouvons pas garantir qu’elle vous plaira, mais elle ne vous laissera certainement pas indifférent.

Ceci étant dit : nous pouvons commencer.

Résumé du film

Hérédité suit le personnage d’Annie Graham, une artiste miniaturiste, mère de deux enfants, Peter et Charlie, mariée au Dr Steven Graham, un psychiatre. Le film débute sur la mort de la grand-mère, Ellen. Personne dans la famille, Annie y compris, n’a l’air d’être attristé par ce décès. Personne, sauf Charlie, la plus jeune des deux enfants. La jeune fille avait un lien très fort avec sa grand-mère, et la mort de cette dernière semble la plonger dans un profond trouble. Elle se met a observer des phénomènes étranges autour d’elle. Annie, quant à elle, se replonge brièvement dans son passé avec sa mère lors d’une séance de thérapie de groupe pour personnes endeuillées, et en éprouve énormément de colère et de frustration.

La famille Graham au complet : Charlie (Millie Shapiro), Annie (Toni Colette), Steven (Gabriel Byrne) et Peter (Alex Wolff). Photo de James Minchin. Propriété de A24.

Un soir, Peter, l’aîné, veut rejoindre ses amis dans une fête, accessible uniquement en voiture, pour fumer de l’herbe et draguer sa jolie camarade de classe. Mais Annie, craignant que son fils ne prenne le volant en étant saoul, le pousse a emmener Charlie avec lui. Dès leur arrivée à la fête, Peter néglige sa petite sœur en oubliant notamment son allergie aux cacahuètes. En mangeant un bout de gâteau, Charlie sent sa gorge enfler. Peter, déjà bien étourdi par l’herbe qu’il avait apportée, emmène sa sœur à l’hôpital en urgence. Dans une tentative désespérée de trouver de l’air, Charlie sort la tète par la fenêtre de la voiture, alors que Peter fonce à 80 km/h sur une route bordée de poteaux électrique. En voyant un cerf mort sur la route, Peter tourne le volant dans la mauvaise direction : la tête de Charlie heurte un poteau et se détache de son corps.

Peter, sous le choc, juste après la mort de Charlie.

Suite à cet accident, Peter ne trouve pas la force d’avertir ses parents, et laisse découvrir le cadavre à Annie le lendemain matin. Celle-ci est terrassée par le deuil, et sa relation avec son fils s’envenime. En voulant à nouveau se rendre à la séance de thérapie de groupe, elle est abordée par Joan, une dame âgée qui lui offre son soutien, lui expliquant qu’elle aussi a perdu son fils et son petit-fils. Annie décide de lui faire confiance.

Plus tard, après une violente dispute avec Peter, Annie retrouve Joan, qui lui propose une séance de spiritisme où elle invoque avec succès l’esprit de son petit-fils. Annie est bouleversée par cette expérience, et décide de réaliser la même invocation sur les conseils de Joan, dans l’espoir de retrouver sa fille. L’invocation tourne mal et Annie est brièvement possédée par Charlie, sous les yeux de son mari et de Peter.

Annie demandant à l’esprit de Charlie de dessiner dans le carnet.

Suite à cette séance, Peter est à son tour victime d’apparitions angoissantes. Steven, le mari, tient Annie pour responsable de ces crises. Cependant, celle-ci reste convaincue qu’une force surnaturelle s’est introduite dans leur famille. En trouvant le carnet de Charlie, rempli de dessins représentant Peter en larmes et les yeux crevés, elle essaye de le brûler, mais s’enflamme à son tour, ce qui la pousse à interrompre son geste.

Désespérée, Annie veut demander de l’aide à Joan, mais celle-ci ne donne aucune nouvelle. Prise d’un doute soudain, elle fouille dans l’album photo et les livres de sa mère, dont le passé a toujours été trouble. Annie découvre que Joan et sa mère faisaient toutes deux partie d’un culte dédié à l’invocation du démon Paimon sur terre. Elle trouve également le cadavre de sa mère dans le grenier, la tète tranchée, le symbole de Paimon dessiné avec du sang sur le mur au dessus d’elle.

Le symbole de Paimon, dans le grenier.

Au même moment, Peter, possédé parce que nous le savons être Paimon, s’écrase le nez contre son bureau en plein cours. Après que Steven, le mari, l’a ramené à la maison, Annie essaye de le convaincre de brûler le carnet pour sauver Peter, s’attendant ainsi à devoir se sacrifier. Steven, convaincu de la folie de sa femme, refuse de le faire. Annie se saisit du carnet, le jette dans le feu et son époux brûle. Vaincue par la douleur de perdre à nouveau un être cher, Annie est possédée par Paimon et s’attaque directement à Peter.

Le jeune homme arrive à se réfugier dans le grenier, mais Paimon arrive à le rejoindre pour lui montrer une ultime vision d’horreur : Annie, flottant au plafond, se sciant la tête à l’aide d’une corde de piano. N’y tenant plus, Peter se jette par la fenêtre et se blesse gravement. Son corps est assez faible pour accueillir Paimon. Celui-ci retrouve les membres du culte, dont Joan, qui lui vouent solennellement adoration et obéissance en échange de la richesse et du pouvoir. Là dessus, le film s’achève.

Les fidèles du culte à genoux. « Gloire a Paimon ! »

Analyse et interprétation des indices.

À première vue, Hérédité ressemble dans sa construction scénaristique à n’importe quel autre film de possession. D’autres œuvres antérieures ont fait intervenir un culte de satanistes pour aider le mal à renaître sous forme humaine. En revanche, là où ce film se démarque des autres, c’est dans sa mise en scène extrêmement soignée et dans son souci du détail, ce qui fait que cette œuvre se rapproche davantage du film à énigmes que du simple film d’horreur. De nombreuses clés sont offertes au spectateur tout au long du film pour l’emmener à comprendre qu’une histoire « réprimée » se joue en même temps que la trame de base.

Le réalisateur Ari Aster voulait qu’Hérédité traite « d’un long rituel de possession montré du point de vue de l’agneau sacrificiel ». Autrement dit, la famille d’Annie, dont le sort a été décidé depuis bien longtemps par Ellen, la grand-mère à la tête du culte d’invocateurs. Le réalisateur s’est inspiré des textes de la Goétie pour livrer sa propre interprétation du roi-démon Paimon, de ses désirs et de ses pouvoirs.

Paimon est un des neufs rois de l’enfer. Décrit dans le film comme un démon masculin avec un visage de femme, il est capable d’apporter richesse et pouvoir à ses invocateurs, à conditions qu’ils parviennent à lui donner un corps d’homme. Si un corps de femme lui est donné, Paimon se montre vindicatif. Le but du culte a donc toujours été de parvenir à donner le bon corps à Paimon. Ellen s’est sentie capable de faire du mal à son époux et à son fils pour mener le rituel à bien, convaincue que son sacrifice se révèlerait efficace. Une conviction qu’elle a tenté de partager avec sa fille.

Message de Ellen à Annie : « Pardonne-moi pour tout ce que je ne pouvais pas te dire. Je t’en prie, ne me déteste pas et essaye de ne pas te lamenter de tes pertes. Tu verras au final qu’elles en valaient la peine. La récompense sera bien plus grande que notre sacrifice ».

Lors de sa première thérapie de groupe, Annie explique cependant de manière indirecte que les tentatives d’invocation de sa mère se sont soldées par la mort du père et du frère, l’un s’étant laissé mourir de faim, et l’autre s’étant pendu en accusant Ellen « d’avoir voulu mettre des gens dans sa tête ».

Étant devenue le seul espoir d’Ellen, Annie s’est vue contrainte de donner naissance à un garçon, Peter, dont elle déclare, lors d’une scène de rêve, ne jamais avoir voulu être la mère. Lors d’une discussion avec Joan, elle mentionne également une crise de somnambulisme où elle a tenté de brûler Peter et Charlie avec du white spirit. Son refus de la maternité s’est donc manifesté de manière brutale, malgré sa volonté de garder cette part sombre d’elle même enfouie. Au fond d’elle-même, Annie savait très bien que ses enfants deviendraient la proie d’une mère manipulatrice et dangereuse, et voulait leur éviter ce sort à tout prix.

Malgré tout, elle estime avoir « donné » Charlie à sa mère, alors qu’elle ne la laissait pas s’approcher de Peter. Il est possible qu’elle ait été informée de l’existence et du but du culte de Paimon, mais que sa volonté de se détacher de son passé douloureux l’ait poussée à refuser l’existence de l’occulte. Il est encore plus probable que son mari, Steven, en bon psychiatre rationnel, ait assimilé les croyances d’Ellen à une pathologie mentale, dont Annie aurait gardé de sérieuses séquelles. Tout au long du film, on peut ressentir son hésitation constante entre sa croyance dans le monde occulte, qui s’avère être la sombre réalité, et son amour pour son mari et ses enfants, qui la pousse à garder les pieds sur terre pour éviter de commettre l’irréparable. Pour parler de ses parents et de son frère, Annie utilise des termes cliniques : « dépression psychotique », « trouble de la personnalité multiple », « schizophrénie »… Il y a fort à parier que ces mots soient en réalité ceux de Steven, qui a réussi à la convaincre qu’elle devait se libérer d’une folie héréditaire.

La vraie défense d’Annie est artistique : dans ses miniatures, elle reproduit les moments les plus douloureux de sa vie et en prédit d’autres pour avoir la sensation d’avoir le contrôle sur ce qui lui arrive. Ironiquement, elle est entièrement manipulée par le culte. D’où les parallèles fréquents entre les plans des maquettes et ceux des pièces de la maison.

La maison des Graham, dans l’atelier d’Annie.

Stephen n’approuve pas cette fascination morbide et encourage Annie à travailler sur des expositions destinées à un public plus large. Son attitude face à sa femme est excessivement paternaliste, voire condescendante. Il va même jusqu’à lui cacher que la tombe de sa mère a été profanée parce qu’il craignait sa réaction. En ayant cru savoir ce qui était mieux pour elle, il l’a également manipulée et lui a ôté ses armes pour pouvoir se défendre contre le culte.

Privée de tout contact avec Peter, Ellen a tout mis en œuvre pour que Charlie devienne l’hôte de Paimon dès sa naissance. Notamment en lui donnant le sein à la place d’Annie. Le plan avait toujours été de tuer la fille pour que Paimon soit libre de posséder Peter. Pour cela, avec l’aide des autres membres du culte, Ellen a mis en place un rituel d’invocation qui se déroulerait après sa mort. Son corps décapité, au même titre que celui d’Annie et de Charlie, faisait partie des éléments du rituel. Certaines inscriptions dans la maison familiale donnent des indices sur sa progression:

– Un cercle d’invocation en forme de triangle dans la chambre d’Ellen.

– Les mots « Satony », « Zazas » et « Liftoach Pandemonium » inscrits sur les murs. Une formule pour provoquer la mort de Charlie, attirer Paimon et ouvrir les portes de l’enfer.

Joan poursuit le rituel de manière insidieuse et agressive : elle manipule Annie en lui offrant son soutien, qui n’était qu’un prétexte pour lui donner une formule d’invocation dont elle prétend ne pas connaitre le sens pour attirer Charlie (qui, rappelons-le, a toujours été Paimon) dans la maison. Elle affaiblit aussi Peter pour faciliter la possession et conclut le rituel en rapprochant les corps d’Ellen, d’Annie et la tête de Charlie, réunissant ainsi les trois femmes sacrifiées pour la gloire d’un démon masculin.

Conclusion

Avec Hérédité, nous sommes face à une œuvre d’une grande richesse, qui traite avant tout de la mort, du deuil et de la culpabilité dans les relations familiales. La présence démoniaque ne sert qu’à exacerber ces émotions. Une fois encore, le démon représente le mal qui ronge l’être humain, et en particulier le désir de contrôle et de pouvoir qui l’empêche de vivre sainement ses relations. Tous les personnages de la famille ont quelque chose à se reprocher malgré l’amour qu’ils peuvent se porter.

Pour Ari Aster, Paimon sert précisément à représenter les démons dont on hérite de nos parents, d’où le titre du film. Comme on ne choisit pas sa famille, on se retrouve forcément soumis à la volonté de ses ancêtres, qu’on le veuille ou non. Même si on peut en théorie se libérer de cette emprise à l’âge adulte, notre personnalité, nos désirs et nos angoisses se construisent sur la base des expériences vécues pendant notre enfance. Il suffit d’une seule expérience traumatisante pour que la souffrance se glisse insidieusement et se mette à nous posséder. Ce que montre ce film, c’est qu’il n’y a pas vraiment d’échappatoire contre ce phénomène.

Vous l’aurez compris, Hérédité est loin d’être un film confortable. Il est cruel de bout en bout et ne laisse que très rarement la possibilité de reprendre son souffle. Le spectateur est sans cesse amené à rester sur ses gardes. On pourrait lui reprocher une fin conventionnelle et précipitée, dont l’aspect grand-guignolesque contraste désagréablement avec le reste du film, plus lent et subtil, mais cette erreur est largement compensée par le jeu impeccable des acteurs (Toni Colette en particulier) et la grande qualité des plans, débordant d’inventivité et réutilisant à merveille les codes de l’horreur sans céder à la facilité du jumpscare. Ce qui est toujours appréciable.

Parfois, une simple figure immobile est largement suffisante pour générer l’horreur.

Si vous souhaitez en savoir plus sur la manière d’invoquer des démons pour votre gain personnel, Hérédité n’est pas le bon exemple à suivre et peut même facilement vous dégouter de vous lancer dans une telle entreprise (à moins que vous vous sentiez capable de sacrifier votre famille sur deux générations, auquel cas, la suite ne regarde que vous, votre conscience et la justice). En revanche, si vous vous intéressez à la représentation des démons et des cultes dans les genres de l’horreur et du fantastique, vous devriez y trouver votre bonheur.

 


Sources :

Aster, Ari, réal. Hérédité; Metropolitain filmexport, A24, Palm star, 2018. DVD.

Fil de discussion Reddit avec Ari Aster (en anglais)

Interview du magazine Variety:  » ‘Hereditary » Filmaker Ari Aster answers burning questions »

Article du magazine Bloody Disgusting: « Hidden Clues in ‘Hereditary’ That You Might Have Missed!« 

Toutes les captures d’écran sont tirées du DVD. Propriété de A24.

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