Exposition : La Vérité n’est pas la Vérité

La Vérité n’est pas la Vérité est une exposition qui a lieu jusqu’au 20 avril 2019, à la Maison d’Art Bernard Anthonioz, à Nogent-sur-Marne (94). Exposition au sujet… des sorcières ! La curatrice, Caroline Cournède, mène, grâce à cette figure, une réflexion critique sur la société occidentale puisque le titre de l’exposition n’est autre qu’une phrase qui a été prononcée en soutien à Donald Trump. On traite donc d’une figure à la mode, très populaire mais également politisée. Nous nous interrogerons alors sur les revendications des sorcières, sans oublier la magie et les rituels sorciers ! Le tout dans un lieu qui semble avoir été créé pour l’exposition.

Sorcière et politique

Le titre est donc emprunté à l’avocat de Donald Trump et créé le premier paradoxe de l’exposition. En effet, les sorcières vont être les figures qui portent, ou qui soulèvent, les contradictions du monde. En écho à cette exposition, on peut penser à la récente recrudescence de la figure de la sorcière. Notamment aux États-Unis, où le collectif WITCH réalise des rituels publics en défaveur de Donald Trump. On pourrait en rire, mais ces rituels wiccans sont pris très au sérieux puisque certains chrétiens réagissent avec leurs propres rituels. La magie de la sorcière est donc de nouveau sous les feux des projecteurs, et elle s’élève contre Donald Trump, là où pourtant l’exposition trouve son titre. « La Vérité n’est pas la Vérité », pour la curatrice Caroline Cournède, renvoie également aux mensonges passés, aux persécutions, à la chasse aux sorcières. La vérité : les sorcières au bûcher, n’est pas la vérité : des femmes sacrifiées.

Vue d’exposition, « La vérité n’est pas la vérité », Maison des arts Bernard Anthonioz, 2019. Photo : Aurélien Mole.
Courtesy MABA / Fondation des Artistes.

Ainsi, l’exposition s’intéresse aux divers paradoxes créés par les mensonges de l’Histoire, mais aussi par les mensonges de notre société. Un texte, plutôt politisé, court tout au long de l’exposition, il joue à cache-cache, il prend place dans les endroits « vides » de l’exposition : vestiaires, corridor nu… Discret mais présent.
Il offre un contraste intéressant, ne serait-ce que par le fait qu’il est un texte politisé en regard d’œuvres contemporaines, mais aussi en contraste avec le texte qui accueille le visiteur à son entrée dans l’exposition. Ici, pas de cartel de présentation contextuelle, mais un texte de Xavière Gauthier, issu de l’incontournable revue Sorcières des années 1970. Elle écrivait, dans le premier numéro, Sorcières, les femmes vivent (1974) : la sorcière est « un point d’ancrage historique, immense révolte politique du passé, sans doute, mais aussi et surtout comme un mouvement présent essentiellement tourné vers l’avenir ». C’est bien vrai, quarante ans plus tard, les sorcières reviennent à la mode : consultez notre article sur Sorcières, la puissance invaincue des femmes de Mona Chollet (Éditions Zones, 2018) pour en être convaincus. Mais surtout, Xavière Gauthier  insiste sur cet aspect politique de la sorcière qui, s’il se veut discret dans une exposition d’art contemporain, est bel et bien là, et bel et bien d’actualité.

Vue d’exposition, « La vérité n’est pas la vérité », Maison des arts Bernard Anthonioz, 2019. Photo : Aurélien Mole. Courtesy MABA / Fondation des Artistes.

Sorcière contemporaine et société

Les artistes païens de l’exposition ont d’intéressant qu’ils ne sont pas uniquement des femmes, il y a un homme parmi elles ! La balade de l’exposition est également très agréable, en partie grâce au lieu dont on reparlera, mais aussi car elle alterne divers médias : des dessins, photographies, installations et vidéos, mais aussi des artistes français et étrangers : Meris Angioletti (Italie), Nina Canell (Suède), Ilanit Illouz (France), Jonathan Martin (France), Marijke De Roover (Belgique) et Gaia Vincensini (Suisse).
Exposition profondément ancrée dans l’actualité, elle trace un aperçu des luttes des sorcières contemporaines, ou, pourrait-on dire aussi, des sorciers contemporains.

Ilanit Illouz, « Les pierres bleues », vue de l’exposition La Vérité n’est pas la Vérité, MABA 2019. Photo : Aurélien Mole. Courtesy MABA / Fondation des Artistes.

La première salle s’ouvre avec les œuvres aux considérations écologiques d’Ilanit Illouz, accentuant le fort lien entre sorcière et nature, qui, je crois, est déjà bien explicité sur Faunerie. Dénonçant une humanité outrepassant ses droits sur la nature, les sorcières, sorciers et artistes dénoncent, par leurs œuvres, cette terre malmenée, appelant à une prise de conscience en démontrant un grave état des lieux. Première histoire de sorcières : sauver la planète.

Avec beaucoup plus de légèreté, Gaia Vincensini réalise des aquarelles à l’encre de Chine, elle se rit des grandes entreprises capitalistes. Des caricatures du logo Rolex s’envolent avec d’autres grands noms de marques, au milieu de ce pèle-mêle, des petites têtes surmontées de chapeaux pointus avancent accompagnées de phrases comme : « Je me sens plus motivée comme si elles m’envoyaient du courage, quand elles sont là. » C’est ici un bel appel à la sororité, à la solidarité. Œuvres douces mais concernées par cette société, l’artiste appelle à un changement, mais un changement qui ne se fera en rien par les armes, mais par une réelle unité. Histoires de sorcières : toutes et tous ensembles.

Marijke De Roover, Cosmic Latte (video still), 2016. Vidéo, 16:9, couleur, stéréo, 21 min. Photo : Aurélien Mole. Courtesy MABA / Fondation des Artistes.

Appeler à s’unir pour l’écologie, contre le capitalisme outrancier, défendre les thématiques queers…  Dénonciations et solidarité sont les termes clés de l’exposition, les œuvres se succèdent, dont de nombreuses vidéos, dont celles de la performeuse Marijke De Roover. L’artiste, dans ses travaux, se met en scène, entre quelques paysages paradisiaques et une grande part rituelle, et offre des réflexions autour de la société, ici, moins que la dénonciation littérale du capitalisme comme Gaia Vicensini, une dénonciation du statut de la famille. Comme s’il y avait, en effet, qu’une seule manière d’être une famille, et pas une multiplicité.

Nature et société, à nouveau, sont au cœur des  revendications des sorcières, de sorcière contemporaine à féministe, il n’y a qu’un pas. Aussi bien dans le texte en fil rouge que dans les problématiques proposées par les artistes, se trouve une volonté assumée d’amener le  public à la réflexion. C’est peut-être pourquoi la médiation est si bien développée.

Et la magie dans tout ça ?

Nina Canell, Perpetuum Mobile, 2009-2010. Eau, seau, acier, ampli, hydrophone, vaporisateur, câble, sacs de ciment. Prêt du Frac Grand Large – Hauts-de-France. Photo : Aurélien Mole Courtesy MABA / Fondation des Artistes.

Histoires de sorcières contemporaines, voici ce que promet l’exposition aussi bien dans le travail curatorial que dans celui de médiation. En effet, un programme de visites pour petits et grands est organisé et, justement, propose « Les Contes au coin du chaudron. » Cela montre bien la dimension de transmission propre aux sorcières et aux sororités. Perpetuum mobile de Nina Canell, œuvre placée pratiquement à l’entrée de l’exposition, est assez littérale mais n’en perd pas moins son intérêt esthétique et presque ludique. Le chaudron, activé régulièrement par un système automatisé, répand de la vapeur qui, petit à petit, agit sur l’argile.
Réflexions à nouveau sur l’écologie, sur l’impact qu’il est possible d’avoir, au fil du temps sur la nature. Mais également, au pouvoir que cela représente, c’est presque par magie, sans aucun contact, que la vapeur détériore ces blocs qui pèsent des tonnes.

Rituels et magie dans la vie de tous les jours aussi, c’est ce que nous propose Jonathan Martin qui filme des femmes, une protagoniste par vidéo. Elles se baladent, mangent, rentrent chez elles… Par la technique vidéo, le moindre mouvement, le moindre pain rompu par des doigts aux ongles peints, parait presque magique, ritualiste. Dans cette sombre pièce pavée de coussins, on suit d’un regard hypnotisé les grâces sous nos yeux, presque érotiques dans leurs actions où la magie prend vie dans un regard ou un geste de tous les jours.

Le lieu aussi est emprunt de magie. Ancien hôtel particulier, Meris Angioletti a créé une performance, ou plutôt, un ersatz de sabbat pour le solstice d’hiver : Cercle de lecture dans la salle de l’étage, dont il ne reste que les croquis. Soirée magique où ont été lus des livres de littérature victorienne, à tour de rôle. Les participants, bercés par leurs voix, s’endorment, et la dessinatrice, Miyuka Schipfer, conserve en ses traits les corps qui se délassent, comme une étude attentive de l’effet du temps sur les corps. Ainsi, quand on entre dans cette pièce, là où a eu lieu le rituel du solstice, une ambiance très particulière y est préservée, presque magique, comme si les murs avaient conservé l’atmosphère de ce cercle.

Meris Angioletti, Cercle de lecture : Perils of the Night. Pour B. 2019. Dessins : Miyuka Schipfer. Bibliographie : Meris Angioletti & Alice Labourg. Production inédite. Photo : Aurélien Mole Courtesy MABA / Fondation des Artistes/

Conclusion : une exposition et un lieu

Cercles et rituels ont servi, durant tout le parcours d’exposition, à des dénonciation de la société capitaliste, dans ses dérives économiques comme dans sa volonté à faire entrer les individus dans ses propres cases. Sorciers et sorcières s’en échappent, aussi bien par la critique que par un certain instinct d’unité.
Exposition poétique et réflexive, c’est également l’occasion de découvrir un très bel hôtel particulier, avec un parc immense abritant des ateliers d’artistes. Car la MABA, ce n’est pas seulement quelques salles d’exposition en enfilade. Au contraire, réellement proche de la nature par son jardin, mais également dans l’aide à la création, de nombreuses résidences de création pour les artistes sont abritées au sein de la nature proposée par ce grand parc. À une heure de Paris, ce lieu est pratiquement merveilleux, fantastique, dans le sens irréel de ces termes. De plus, la MABA côtoie la Maison nationale des artistes, maison de retraite pour artistes, où des expositions sont également proposées, et non limitées aux résidents et qui est gérée par la même fondation que la MABA : La Fondation des Artiste.

Ainsi, la MABA est un lieu de nature et d’entraide, avec un cadre magnifique, en dehors du monde… Fond et formes entremêlées.

 

 


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