August Strindberg : le peintre

C. Krohg, August Strindberg, 1893, Ibsen Museum.

Comme annoncé dans un précédent article sur l’écrivain suédois August Strindberg, j’aimerais désormais vous dévoiler d’autres facettes de cet homme étonnant qui, s’il s’est fait un nom dans le théâtre et la littérature, était également peintre, photographe et alchimiste. Dans ce deuxième article, nous allons donc aborder l’activité plastique du suédois : tardivement reconnu dans cette pratique, Strindberg fut pourtant l’un des pionniers de l’art abstrait et ce, sans en avoir conscience.

August Strindberg, l’artiste-peintre

Les prémices

C’est en 1872, à l’âge de 23 ans, qu’August Strindberg fit sa première expérience picturale. Cette découverte fut relatée dans son premier livre autobiographique de 1886 intitulé Le Fils de la Servante (ne vous méprenez pas, August a beau écrire à la troisième personne, c’est bien de lui qu’il s’agit !) :

Lorsqu’il vit que la couleur bleue lui faisait la même impression qu’un ciel très clair, il en fut tout ému, et, lorsque ensuite il créa comme par enchantement des buissons tout verts et des pelouses, un bonheur indicible l’envahit, comme s’il avait pris du hachisch.

Technique employée, thèmes abordés

Strindberg, le champignon vénéneux solitaire, 1893, coll. part.

La pratique picturale d’August Strindberg n’est pas homogène. Surtout écrivain, il peint par périodes, surtout pendant des moments de troubles. On lui reconnait trois périodes d’activité picturale : entre 1872 et 1874, entre 1892 et 1894, puis durant quelques années autour de 1900. Sa pratique sporadique s’explique par le conflit intérieur qui l’anime concernant les arts plastiques. Tantôt August reproche la vanité des artistes, leur oisiveté, pour lui la création se doit d’être utile, elle doit servir la société ; tantôt il cède à sa propre envie de créer. Sa production picturale est donc issue d’un interdit moral : la production d’objets de luxe, celle d’une pulsion vaniteuse.

August ne réalisa que des paysages, notamment de l’archipel de Stockholm mais également de la campagne française : aucune figure n’est visible dans ses toiles.
S’il n’eut aucune formation picturale, il eut accès aux ouvrages sur l’art, il assista à des cours d’esthétique, accompagna son ami peintre Per Ekström ; tous deux dessinèrent sur le motif lors de promenades dans la capitale suédoise. Sa manière de peindre, impulsive et autodidacte, font de ses toiles des représentations étonnantes, quasi abstraites des paysages : Strindberg fut cité notamment dans l’exposition Les Sources du XXe siècle : les arts en Europe de 1884 à 1914 comme l’un des précurseurs de l’abstraction.

Pourtant, la reconnaissance de Strindberg en tant que peintre fut tardive, l’idée de peintre amateur lui colle à la peau malgré les diverses expositions auxquelles il participa, notamment avec le peintre norvégien Edward Munch, désormais artiste célébré notamment pour son Cri réalisé en 1893. Réputé comme écrivain après des débuts difficiles, ce n’est qu’à titre posthume que l’apport de la production picturale de Strindberg fut reconnue.

Idéologie picturale

Strindberg, La ville, 1903.

Concernant la conception de ce que doit être l’art, Strindberg revendique la liberté de la touche, la quête du « vrai », et s’essaye aux cadrages audacieux, à l’impulsion créatrice. Sa technique est radicale : August peint au couteau, il est conscient de ses limites, et utilise les défauts de la toile. Il brûle même la peinture pour des effets inédits.

Il s’agit, par le biais de la peinture, de retranscrire les mystères de la nature et ses forces invisibles mais agissantes.

La publication d’un article important dans la conception de la peinture chez Strindberg témoigne de sa modernité : « Du hasard dans la production artistique«  publié en français le 15 novembre 1894 dans La Revue des revues. Avec un tel article, Strindberg est le premier à faire la promotion du hasard dans la création, en cela, il annonce la notion « d’art automatique » dont les surréalistes du début XXe feront l’expérience.

Relations artistiques

En tant que personnage phare de la fin du XIXe siècle, August Strindberg a rejoint des colonies artistiques comme celle de Grez-sur-Loing, les cercles artistiques Berlinois où il fut en relation avec les norvégiens Gustav Vigeland (sculpteur), Munch, ou C. Krohg (artiste peintre), mais également les cercles parisiens, notamment en fréquentant la crémerie « La Purée Artistique ».

À Paris, il prit part à la rédaction d’articles publiés dans des revues symbolistes comme La Revue Blanche, Le Mercure, La Plume, etc. C’est dans cette ambiance parisienne que Strindberg côtoie des artistes venus de différentes régions de France et d’Europe comme Gauguin, Mucha, Olof Sager-Nelson, ainsi que Marcel Réja, un psychologue, médecin, mais également critique d’art qui aidera à la reconnaissance de Strindberg et E. Munch. Sa production fut influencée par les tendances symbolistes de son temps et il fréquenta notamment les Salons de la Rose+Croix, faisant la connaissance d’un mystique : le Sâr Péladan. Ce dernier prônait un idéal de l’art fondé principalement sur les motifs des sagas et des mythes, condamnant sans réserve le matérialisme et le pragmatisme qui caractérisaient son époque.

Strindberg, le parc de Rosendal II, 1903, Göteborg, Konstmuseum.

Malgré la mondanité certaine d’August Strindberg, parcourant les capitales européennes, les théâtres, cafés et bars où les communautés artistiques se regroupent, l’auteur suédois revendique une « rétro-évolution », et prône un retour au sauvage afin d’échapper à la barbarie de son temps, il s’inscrit en cela dans l’idéologie du Sâr Péladan et de Gauguin, le peintre du primitivisme.

La fuite de la société, en recherche d’un idéal dans la nature, loin des populations dépravées, est un thème redondant lors de cette deuxième moitié du XIXe siècle, bouillonnante en termes d’inventions, de progrès techniques, mais souffrant donc d’un désenchantement d’un monde certain sous les effets d’une phase d’industrialisation rapide et précipitée. L’on retrouve ce thème de la fuite dans des œuvres comme À Rebours de l’écrivain français Huysmans. Dans ce rêve de « pureté », Strindberg s’isolera sur l’île de Kymmendo au sud-est de l’archipel de Stockholm.

Strindberg, Flower by the Shore, 1892, Mälmo Art museum.

Personnage complexe, Strindberg n’a pas fini de dévoiler toutes ses facettes. Dans un prochain et dernier article, nous aborderons les créations photographiques et expérimentations scientifiques de cet artiste et érudit prolifique.

 

 


Bibliographie :

Balzamo E., Briens S., Deshima, Strindberg and the city, hors-série n°2, Départements d’études néerlandaises et scandinaves, Strasbourg, 2012.

Hedström P., Bajac Q., Strindberg. Peintre et photographe, Réunion des Musées Nationaux, Paris, 2001.

Lévêque-Claudet C., August Strindberg de la mer au cosmos: peintures et photographies, Les Éditions Noir sur Blanc, Lausanne, 2016.

Prytz D. Sidén K. Meister A., Symbolism och dekadens, Atlantis, Stockholm, 2015.

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire