Le Crépuscule du Corps (Caroline Schuster-Cordone) : la vieille femme dans l’Art.

Giorgione, La Vecchia, 1505-1510.

Quelques mots pour commencer

Le Crépuscule du corps : images de la vieillesse féminine. C’est une thèse, elle est issue du milieu universitaire : on pourrait penser d’elle qu’elle est illisible pour le commun d’entre nous, mais il n’en est rien. Je vous présente aujourd’hui un livre qui non seulement m’a servi dans le cadre de mes recherches mais aussi pour appréhender d’une meilleure manière la vieillesse féminine. On peut dire, peu ou prou, que cet ouvrage m’a fait voir la sénescence d’une autre manière, comme a pu le faire à sa façon le derniers opus de Mona Chollet, lorsqu’elle exalte les cheveux blancs. La thèse dont il est question est assez courte, et le livre est agréable en main, la couverture est souple, on a envie de se plonger dedans. La quatrième de couverture indique que l’auteure, Caroline Schuster-Cordone, est docteure en histoire de l’art, conservatrice dans un musée, et membre d’un groupe de recherche. Sa thèse a reçu un prix en 2008. La couverture présente une peinture bien connue, la Vecchia de Giorgone. La femme est ridée, et tient un papier qui évoque le temps. Nous ouvrons le livre sur sa recherche.

Attr. à Quentin Massys, Vieille femme grotesque, 1513-1515.

Ses choix de méthode et de délimitation

Si sa pensée peut être adaptée à d’autres cadres, d’autres époques ou d’autres supports culturels, il convient de rappeler la délimitation qu’elle choisit afin de baliser son sujet. La riche matière qu’est l’imaginaire de la vieille femme a pour elle une importance cruciale dans l’art italien, et plus particulièrement dans la peinture. Effectivement, elle exprime au début de l’ouvrage l’idée suivante : l’image, le concept de la vieille femme naissent à la Renaissance, surtout en peinture, même si la sensibilité face à cette figure se remarquait aux abords de quelques textes antiques, avec le type de l’entremetteuse par exemple. Il faut rappeler que l’auteure traite majoritairement d’art pictural et qu’elle évacue vite la littérature. Toutefois, les idées qu’elle développe sont aussi valables pour l’objet écrit. Elle travaille sur l’imaginaire de la vieille femme, en tant que foyer de nombreux stéréotypes picturaux, en tant que cristallisation de peurs – car la vieille est une femme qui n’est qu’à moitié, elle n’est plus, elle n’enfante plus, et en cela, elle devient dangereuse. Caroline Schuster-Cordone entend par cette thèse, non pas de développer un catalogue de toutes les représentations de la vieille en art, comme elle le dit dans sa note liminaire nommée « Option Méthodologique », mais en fait de remarquer des lieux communs et de tirer des conclusions sur cet imaginaire. Elle interroge les gender studies pour nourrir sa réflexion.

Goya, Le temps et les Vieilles, 1820.

La vieillesse féminine au pluriel

Elle pose dès son introduction la profonde inégalité de traitement entre la vieillesse masculine et la vieillesse féminine :

Avant la Chute, la vie était éternelle, le corps incorruptible. Par leur désobéissance, Adam et Eve perdirent l’immortalité et furent condamnés au travail, à la souffrance, à la vieillesse et à la mort. Dans le contexte biblique, la sénescence sert donc à rappeler le péché originel. […] Néanmoins, une distinction s’impose d’emblée : le vieillissement interprété comme le signe extérieur d’une moralité fautive touche particulièrement la femme qui incarne la descendance coupable d’Eve. La vieillesse masculine, quant à elle, évoque plus facilement l’expérience et la sagesse, à l’instar de l’image du vieux sage antique ou biblique, philosophe ou prophète. (p. 9)

Bartolomeo Passarotti,  Joyeuse Compagnie (v. 1550).

Ces premières lignes proposent sa thèse et montrent l’intérêt d’étudier et de circonscrire le thème de la vieille femme.

Pour l’auteure, on n’est pas pareillement vieux selon qu’on est homme ou femme. Mona Chollet ne dirait pas le contraire, au vu de son dernier ouvrage. Caroline Schuster-Cordone explique d’abord la thématique de la veuve, et en quoi elle a pu réellement être une figure qui cristallisait toutes les inquiétudes. Seule, sans homme, sans fertilité aucune, pour elle, la veuve devient « virile ». Une veuve échappe à tous les cadres et c’est bien pour cela qu’elle est dangereuse :

Dans ce cas de figure [parlant de la veuve à la Renaissance], elle représente tout de même un danger dans un cadre social qui ne sait pas comment gérer cette liberté féminine court-circuitant la domination masculine. Une veuve vieillissante est doublement marginale : physiologiquement par son corps situé désormais au-delà de l’ordre biologique, socialement car elle échappe à la surveillance de son mari et de la société (p. 73)

Albrecht Dürer, L’Avarice, 1507.

La vieillesse et le veuvage féminins seraient une forme de libération d’un bon nombre de carcans. Cette libération fait peur. Parole libérée, corps libérés : les attributs de la vieille femme sont là pour se mêler à ceux de la sorcière car, oui, comme nous le notions plus haut, la vieillesse est naturellement associée au péché. Plus encore, la vieille femme semble en réunir plusieurs : on lui prête volontiers l’Avarice ou ce qu’on appelle les péchés de langue. Définis au Moyen Âge par plusieurs sommes théologiques, les péchés de langue reprennent les péchés capitaux pour être adaptés à la bouche. De cette manière, la vieille bavarde n’est qu’une réécriture du péché de Gourmandise, avec le déluge de paroles :

Le corps féminin et son rapport au langage représente donc également le respect ou la transgression des règles sociales : une femme, vieille ou jeune, laide ou belle, bavarde ou muette, en dit long sur son intégration ou son exclusion sociale. En brisant le silence et la discrétion que lui impose sa féminité, la vieillarde désobéit à la soumission naturelle que doit respecter toute femme vertueuse, et transgresse par là son rôle et sa condition. (p. 153)

Hans Baldung Grien, Les trois âges et la mort, 1440. (détail)

La vieillarde est donc un danger, un désordre, de nature sociale ou bien sexuelle. En effet, la sexualité des vieilles personnes semble encore être un tabou, il en va de même pour les époques antérieures. Une vieille femme qui pratique la sexualité ne peut qu’être sorcière, ou tout au plus diabolique. Il semblerait que par sa matrice désormais infertile, elle représente une forme de sexualité débridée, qui pose problème. Ici, on se souvient du type de l’entremetteuse, de la vieille maquerelle qui, ne pouvant plus elle-même entretenir de relations sexuelles, se repaît de celles d’autrui :

Si la vieillarde est rarement l’héroïne d’ébats amoureux, elle joue souvent le rôle d’observatrice attentive, jouissant en quelque sorte, par procuration. Le personnage de la vieille entremetteuse encourageant les plaisirs des autres pour mieux les épier est, dès l’Antiquité, une constante de l’histoire de la sénescence féminine. À travers les jeunes gens qu’elle réunit, la vieillarde s’offre un prolongement de vie sexuelle. (p. 167)

En venir à la sorcière

Qu’en est-il de la sorcière ? La chercheuse lui consacre une bonne partie de sa thèse, tant cette figure est encore prégnante dans notre imaginaires Qui n’a jamais pensé la sorcière comme une vieille femme solitaire, acariâtre ou bien luxurieuse ? Qui n’a jamais redouté la vieille sorcière des bois ? Dans les contes ? Les films ? Les légendes ? Pour Caroline Schuster Cordone, qui semble ne pas se lasser d’en détailler les facettes, cette figure cristallise un large nombre de tensions et d’enjeux. Pour elle, c’est une quintessence parfaite de toutes les peurs liées à la vieille femme :

La sorcière est peut-être l’une des figures de la sénescence féminine qui n’a jamais vraiment quitté notre imaginaire. Sur elle se greffent toutes les appréhensions face à l’altérité de la vieillesse féminine : sexualité effrénée malgré son âge et un corps repoussant, pouvoir maléfique à l’égard des autres et en particulier des enfants, suspicion de meurtre et de cannibalisme, relation avec le diable, pour n’en citer que les principales. (p. 210)

Sa nature sèche, dans le système médical médiéval, la rend plus propice à la possession diabolique, tout comme la ménopause puisque l’on considérait que les règles n’étaient qu’un poison bon à sortir. La ménopause pouvait vouloir dire que ce poison était contenu et que la personne était venimeuse à sa manière. Plus qu’une simple personne, on ciblait la vieille femme, toxique tant dans ses paroles bavardes et ses médisances (son « caquet ») que dans son corps décharné, qui ne faisait que rapprocher un peu plus la mort du monde des vivants.

Hans Baldung Grien, Le Sabbat des Sorcières, 1510.

Éléments conclusifs

Qu’elles soient les vieillardes des Évangiles des Quenouilles ou celles des Caquets de l’accouchée, les sénescentes posent problème, même en littérature. Si elles parlent, c’est aussi parce qu’elles sont vieilles et qu’elles ont de l’expérience, tant sexuelle que générale. L’expérience sexuelle féminine est visiblement un tabou, d’autant plus si celles qui s’expriment ont atteint l’âge de ménopause. Nous remercions Caroline Schuster-Cordone de nous avoir donné l’occasion d’explorer avec elle cette essence problématique. À coté des autres femmes et aussi des hommes, ces vieilles femmes évoluent dans un monde parallèle, semant derrière elles et dans leurs mots une nuée de désordre.

 

 

Schuster-Cordone, Caroline, Le Crépuscule du corps : images de la vieillesse féminine, Infolio Éditions, 2009.

1 Rétrolien / Ping

  1. Revue de web : mars/avril 2019 • La Lune Mauve

Laisser un commentaire