The Hardy Tree

Bien le bonjour (ou bonsoir, selon le moment où vous lisez cet article). Une longue période s’est écoulée depuis notre dernière pérégrination de l’étrange, n’est-ce pas ? Londres regorge de lieux insolites, mais la véritable difficulté reste de trouver ceux qui ne sont pas devenus au fil du temps des attractions touristiques sans saveur, où le journaliste de terrain doit jouer des coudes pour prendre un cliché correct (en d’autres termes, des lieux non parasités par des preneurs de selfies, plaie de ce monde moderne).

Par un après-midi plutôt nuageux, votre serviteur s’est lancé à la recherche d’un « monument » étrange, pas vraiment méconnu, mais pas exceptionnellement populaire non plus, compte tenu du calme rencontré sur les lieux. Ou peut-être que les touristes n’étaient pas de sortie à cause du temps maussade. Le « monument » en question se trouve à l’arrière de la gare St Pancras International qui n’est plus à présenter, dans les jardins St Pancras Gardens, l’ancien cimetière de St Pancras Old Church converti en parc et ouvert au public depuis 1891. L’endroit est considéré comme l’un des plus vieux sites de culte chrétien catholique en Angleterre et sa fréquentation remonterait à l’an 314 après J.-C. L’église a été bâtie par la suite et rénovée plusieurs fois, pour atteindre sa forme actuelle durant l’ère victorienne. Le cimetière a été utilisé comme unique lieu d’inhumation possible pour les chrétiens catholiques habitant les alentours de Londres et également pour les réfugiés politiques français ayant fuit la Révolution.

Ces jardins sont connus pour abriter les tombes de certaines figures notables de l’Histoire, comme l’architecte Sir John Soane (1753-1837), l’écrivain John Polidori (1795-1821), ou le compositeur Johann Sebastian Bach (1685-1750), et même le fameux Chevalier d’Éon (1728-1810). Je ne me suis pas attardée sur les tombes ou les autres monuments, car ils ne font pas l’objet de l’article et surtout parce que plusieurs sépultures ne sont plus présentes et les seules traces de leur existence se retrouvent répertoriées sur le Burdett-Coutts Memorial Sundial. L’endroit aurait été également le théâtre de la romance naissante entre Mary Godwin (devenue Mary Shelley, 1797-1851) et Percy Bysshe Shelley (1792-1822) avant leur union officielle. Rien que cela.

Somme toute, pourquoi vous faire une leçon d’Histoire sur ces jardins sans lever le voile sur ce fameux « monument » dont je vous rebats les oreilles depuis le début de l’article ? Patience, patience, nous y voilà. Si vous prenez la peine de traverser le parc et de vous rendre dans le fond (un plan se trouve à l’entrée, ces Anglais sont vraiment pragmatiques), vous vous retrouverez nez à nez avec un arbre.

Mais diantre, pourquoi tout ce foin pour un simple arbre, me direz-vous ? Il ne s’agit pas de n’importe quel arbre, mais du Hardy Tree (l’arbre d’Hardy). Si vous vous approchez plus près, vous remarquerez quelque chose de tout à fait insolite à la base de ce « monument » végétal. L’entièreté des racines est prise dans un réseau concentrique de pierres tombales. Non, cet amoncellement n’est pas le fruit de l’imagination débridée d’un architecte imbibé, mais est bien l’œuvre supposée de Thomas Hardy (1840-1928), auteur d’œuvres piliers de la littérature anglaise telles que Loin de la foule déchaînée (Far from the Madding Crowd, 1874), Le Retour au pays natal (The Return of the Native, 1878) ou Tess d’Uberville (Tess of the Ubervilles, 1892).

Voici ce que le visiteur curieux peut lire sur la panneau d’informations :

[Traduction personnelle]

« Thomas Hardy, écrivain et poète, est plus connu pour ses œuvres ayant pour toile de fond le milieu rural du Wessex. Cependant, avant d’adopter à plein temps le métier d’homme de lettres, il étudie l’architecture à Londres de 1962 à 1967, sous la tutelle de M. Arthur Bloomfield, un architecte résidant à Covent Garden.

Pendant les années 1860, la nouvelle ligne de chemin de fer Midland Railway est construite à travers une partie du St Pancras Churchyard d’origine. M. Bloomfield est alors dépêché par l’Évêque de Londres pour superviser l’exhumation des restes humains et le retrait des sépultures, et ce, dans les règles de l’art. Le maître relègue alors cette tâche ingrate à son protégé, Thomas Hardy, en 1965.

Durant la construction du chemin de fer, le pauvre Thomas aurait été contraint de passer de longues heures dans le St Pancras Old Churchyard à surveiller le retrait en bonne et due forme des corps et des tombes sur la parcelle traversée par la nouvelle ligne. Les pierres tombales auraient été arrangées autour de ce frêne (Fraxinus excelsior) durant cette période. Remarquez comment l’arbre a depuis grandi parmi ces pierres.

Quelques années avant l’intervention de Thomas Hardy en ce lieu, l’écrivain Charles Dickens fait référence au Old St Pancras Churchyard dans son œuvre Le Conte des deux cités (A Tale of Two Cities, 1959), où le cimetière est décrit comme dernière demeure de Roger Cly et lieu de prédilection de Jerry Cruncher où l’homme s’adonne à la « pêche » (un terme utilisé à l’époque pour se référer l’activité des pilleurs de tombes et des voleurs de corps) ».

Voilà donc un endroit baignant dans les intrigues victoriennes que tout amateur de curiosités ne peut se permettre de louper. Le cimetière devenu parc est un endroit plutôt calme et peu fréquenté, peut-être à cause de la localisation un peu particulière derrière la gare. Certaines personnes s’y arrêtent encore pour offrir un dernier hommage aux âmes défuntes de l’époque, comme peut en témoigner cette rose déposée sur l’une des pierres tombales. La barrière peut être normalement ouverte, mais comme le sol était détrempé, je ne m’y suis pas essayée (je n’apprécie guère la boue…).

Si l’envie vous en dit, faites un léger détour en descendant de l’Eurostar lors de votre prochaine escapade à Londres, vous ne serez pas déçus de cette petite balade insolite.

 

Note: les photographies sont toutes de moi, sauf mention contraire.


Adresse: St Pancras Gardens, .

Suivez les indications sur le panneau à l’entrée des jardins.

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