Les Garçons sauvages (2018, Bertrand Mandico)

Voici un premier film pour le moins prometteur. Il se présente comme un ovni formel et narratif comme on en voit trop rarement dans notre cinéma français, loin des conventions admises, loin des comédies  »populaires » et des drames sociaux. Le postulat peut laisser penser à un récit historique linéaire :  »Début du vingtième siècle, cinq adolescents de bonne famille épris de liberté commettent un crime sauvage. Ils sont repris en main par le Capitaine, le temps d’une croisière répressive sur un voilier. Les garçons se mutinent et échouent sur une île sauvage où se mêlent plaisir et végétation luxuriante. La métamorphose peut commencer. » Cependant, là où il pourrait être question d’histoire ou de sociologie criminelle, le film nous propose un voyage hallucinogène dans des contrées étranges. Avant d’entrer dans le détail, un premier point : le casting principal des garçons est joué par des actrices. Ce parti pris offre une lecture nouvelle de la notion de personnage et de genre : en donnant à des femmes des habits et des comportements masculins, le metteur en scène nous propose des figures en mouvement, avec leurs sensations et leur intériorité plus qu’une enveloppe genrée. Ce n’est pas un gadget chic, non, cela s’insère parfaitement dans le récit proposé : celui d’une mentalité sauvage à une  »civilisée », à une autre plus cruelle, celle de l’anarchie la plus complète.

Cette abstraction de personnages se retrouve dans le cadre. Ici, le terme est à double sens. Dans celui de la technique, il se raccorde à cette image carrée rappelant les anciens téléviseurs, comme si le spectacle découvrait une pellicule oubliée, le tout appuyé par une image en noir et blanc parcouru de griffures et d’imperfections comme au bon vieux temps de la VHS. Dans celui de l’histoire, la destination comme les étapes géographiques du voyage n’existent que pour délimiter l’action, comme des termes flottant sans réalité. On sait où le personnage se trouve mais notre conscience nous dit que ce n’est pas important car le lieu réel est une sensation. À noter à ce propos que, si le cinéma moderne est numérique et riche en effets spéciaux, ce film utilise des trucages en plateaux, à l’ancienne. Sans doute parce que le propos comme la proposition sont d’un autre temps. Les âges et les attentes vis-à-vis des individus ne sont pas les mêmes d’une époque à l’autre, aussi ces garçons vivent dans un monde qui n’a peut-être pas été le nôtre mais qui n’est pas tout à fait un autre. Cependant, il existe dans cette œuvre un fil rouge qui rassemble le tout : l’idée du voyage. Dans le roman d’origine, Les Garçons sauvages – Un livre des morts, écrit par William S. Burroughs et paru en 1971, la question du genre était importante, jusqu’à une misogynie presque pornographique, prenant le pas sur la poésie déstructurée. En cela, le film est fidèle tout en retournant l’argument contre le récit originel, pour en tirer un élément vers le haut : l’homosexualité, d’origine masculine, devenue donc féminine.

Au fil du voyage, les attitudes des garçons deviennent celles d’animaux, le bateau devient un morceau de bois flottant plus qu’un lieu de repos et le climax est cathartique. Si raconter la fin d’un film est impoli, nous pouvons simplement dire que l’érotisme des corps de plus en plus dénudés, dans une atmosphère toujours plus humide et tropicale, finit par faire passer outre toute sociabilisation, tout langage élaboré, pour finir sur un acte d’une grande violence. Si le film est une fable sur l’horreur humaine, alors cet aspect n’est pas une question de genre ou de temporalité, seulement un message universel. Pour le délivrer, il fallait une forme aussi forte et une maîtrise de la narration radicale aussi folle, mais aussi un vrai sens du malaise contrôlé. Car oui, cette œuvre est gênante dans son apparente complaisance vis-à-vis de la question du viol ainsi que celle de la fascination pour les corps en souffrance. Sans atteindre le niveau d’un Salo – Les 120 jours de Sodome de Pasolini, le film ici fait davantage appel à la part primitive du spectateur pour le ressentir, ce qui rend difficile de l’évaluer selon des critères critiques ordinaires. La dimension d’expérience fait tout ici, ne reposant presque jamais sur une rationalité ou une rédemption moralisatrice pour nous faire nous sentir mieux.

Dans le contexte plus large du cinéma français actuel, Les Garçons sauvages est une bouffée d’oxygène qui sent le soufre et qui fait un bien fou. Il rejoint les rangs des longs métrages mêlant harmonieusement expérimentation et expérience nouvelle, avec beaucoup de douleur et de bonheur. Merci aux actrices formidables, au réalisateur et à toutes les personnes qui y ont travaillé. Quelques derniers mots cependant sur le son. La musique est psychédélique et le mixage avec les dialogues et sons divers fonctionnent d’une manière particulière. Dans le cinéma moderne, la musique a une simplement fonction illustrative des actions et des états d’esprit, pour la faire courte, or, ici, elle semble autonome et se dérouler seule, les images venant l’illustrer. Le film devient ainsi un exercice d’inversion des genres, des codes du cinéma, des outils de contextualisation, pour être un poème vibrant de sauvagerie.

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