Entretien avec Pascale d’Erm, écologie, sororité et spiritualité

Journaliste, auteure et réalisatrice, après des études de sciences politiques, Pascale d’Erm défend l’écologie depuis plus de 25 ans en l’abordant par différents biais : citoyens, quotidiens (alimentation, éducation, santé), psychologiques, prospectifs ou politiques. Ses travaux ont pour objets les « porteurs et porteuses du changement qui, partout sur le territoire, innovent, expérimentent, osent »[1] en faveur de l’écologie. On va parler de Sœurs en écologie, paru aux éditions La Mer Salée au printemps 2017.

~ Bonjour, merci de nous accorder cet entretien. Les portraits sont très importants dans vos travaux, pourquoi ? De quelle manière les utilisez-vous ?

J’aime aborder les idées « incarnées », en « situation », éclairées par des contextes socio-culturels et portées par des personnalités, connues ou moins connues. Les débats autour de l’écologie sont d’une grande complexité et peuvent facilement être trop théoriques ; aussi me semble-t-il plus efficace de les retranscrire par l’expérience. J’aime rencontrer ces acteurs, depuis longtemps, car je sens que leur présence « vibre » d’énergie et de puissance. C’est ainsi que l’écologie, incarnée par des personnalités cohérentes et vraies peut convaincre !

~ Quels sont les témoignages emblématiques, ceux que vous préférez citer ?

Dans mon livre, j’évoque Wangari Maathai, Prix Nobel de la paix, qui a replanté 51 millions d’arbres avec ses « sisters » ; Rachel Carson et son printemps silencieux qui a été à l’origine de l’opinion écologique américaine et de l’interdiction du DDT ; mais aussi Rosa Luxembourg, connue pour son engagement en faveur du mouvement ouvrier mais moins pour son empathie pour le monde vivant, et qui, pourtant, a été à l’origine de la création du premier jardin de prison ; Valérie Cabanes, porteuse de la notion d’écocide ; Isabelle Delannoy, qui porte l’économie symbiotique ; Anne Ribes, qui a créé le premier jardin thérapeutique à la Pitié-Salpêtrière, etc etc.

~ En faisant vos recherches, vous avez pu voir que malgré l’intérêt des femmes pour l’écologie, elles étaient assez peu représentées : cela a été le déclic pour écrire Sœurs en écologie. Vous aviez l’impression, en politique, que l’écologie avait été mise à part, tout comme les femmes qui restaient dans l’ombre. Dans votre livre vous y voyez comme un lien, pouvez-vous l’expliquer ?

À l’origine, l’oppression des femmes et de la nature proviennent de la même pensée patriarcale, capitaliste, centralisée, confirmée durant la révolution industrielle. Une pensée qui associe les femmes/le féminin à la nature/terre et aux fonctions de reproduction exclusivement, alors que le masculin est associé aux fonctions productives, aux arts, et à la technique, au pouvoir. Cette pensée dualiste a hiérarchisé ces deux antagonistes et devinez qui a pris le dessus sur l’autre ? Associées à la nature qui était comme un « piège » pour elles, les femmes étaient tenues loin des lieux de pouvoir et d’éducation. De la même façon, la terre, vue sous un angle féminin était excavée, exploitée, conquise, colonisée par des hommes avides de matières premières et de profits. Politiquement, les sujets liés à la nature (la faune, la flore, les arbres…) sont demeurés des sujets mineurs, peu pensés hormis par les écoféministes, principalement anglo-saxonnes mais également issues des pays en développement ou d’Europe, qui ont été les premières à formaliser ce double asservissement des femmes et de la nature et qui se sont battues contre cette pensée patriarcale et capitaliste prédatrice pour revendiquer leurs droits et défendre la terre dans un même élan.

Image par Martina Janochová de Pixabay.

~ Vous avez pris l’initiative d’expliquer que la femme avait été discriminée par rapport à son lien avec la nature depuis l’Antiquité, considérée comme sorcière entre autres, mais qu’aujourd’hui, il faut apprendre à recréer ce lien et admettre les femmes comme guides[2]… Pourriez-vous préciser ?

De femmes = nature, l’équation qui résume la vision essentialiste et opprimante des femmes depuis l’Antiquité, associées à la nature de force par une vision masculine, nous passons à femmes + nature qui est la libre association, assumée, des femmes dans leurs liens quotidiens avec la nature chacune selon son contexte et sa culture. Ce n’est pas nous qui apprenons quoi que ce soit, ce sont les femmes du monde entier qui s’emparent des sujets d’écologie pour monter au créneau, défendre leurs sols contre les pollutions, l’eau pour l’hygiène de leur communauté, les forêts communautaires pour la survie de leurs communautés, etc. Alors oui, peut-être faudrait-il tout de même que les hommes les voient… Ce faisant, elles accèdent à une légitimité et un pouvoir plus fort, surtout quand elles s’aident entre elles, c’est le sens de la notion de sororité écologique. Elles sont nos guides parce qu’elles sont les gardiennes d’une écologie du réel qui se bat pour guérir la terre, replanter des arbres, préserver l’eau, l’air, les sols. C’est cela l’écologie du réel, pas des débats interminables de costumes trois pièces dans des conférences où les femmes sont si peu représentées…

~ Au micro de Sismique, vous parlez de moyens pour « permettre aux personnes de sortir d’un rythme effréné dans lequel ils sont en dépossession totale de leurs existences, de leur consommation, de leur vies »[3]. En quoi ces femmes incarnent la possibilité de s’émanciper de cette condition actuelle ?

Les femmes portent des valeurs de temps long, de sens de l’interdépendance et de care, quels que soient les pays dans lesquels elles vivent. Je le montre à travers leurs actions et leurs portraits. Ces valeurs de temps long, de souci des autres et de sens de nos interrelations avec le monde vivant est aux antipodes de la société actuelle de court terme, de prédation, d’individualisme et de mâle vie.

~ Le livre fait appel, grâce aux nombreux portraits, à une sororité, à un cercle de femmes. Pourquoi ce format, cette volonté qui a une certaine connotation spirituelle ?

C’est en respect à l’égard de toutes celles qui m’ont précédée, et celles qui suivront. Je souhaitais inscrire mon propre parcours et ma réflexions dans ce « tableau de famille », où les femmes ne sont plus en arrière ou hors cadre, mais au milieu et bien visibles. Ce n’était pas si fréquent, de relier ainsi la grande déesse de la fertilité du paléolithique avec Isabelle Delannoy, les sorcières à Rosa Luxembourg, et Hildegarde de Bingen à Anne Ribes. En réalité, nous sommes toutes sœurs dans ce combat, nous faisons corps face à l’oppression des hommes, sur nos corps comme sur la terre. Et contre toutes les minorités, les animaux, le vivant et non vivant. C’est aussi une ode à l’interdépendance et à l’altérité, à l’humilité et au pragmatisme, autant de valeurs que je retrouve dans les femmes engagées dans le monde entier.

Image par hashan de Pixabay.

~ Aux États-Unis, il existe des mouvements écoféministes plus engagés qu’en France, notamment des mouvements néo-païens, qui pratiquent des rituels magiques aussi bien que des actions politiques contre le nucléaire et pour une conscience écologique. Pensez-vous que cette dimension spirituelle aide à mobiliser un plus grand nombre de personnes ?

Oui ; l’action de Starhawk est révélatrice des liens entre spiritualité, culture et politique. Nous avons besoin de nouveaux rituels et de nouvelles valeurs pour une conscience écologique plus mûre, plus puissante face aux lobbies et aux adversaires qui n’ont aucun intérêt à ce que cela change. Toutes les forces sont requises et je crois beaucoup, et de plus en plus, aux forces de l’esprit.

~De manière générale, quelle place occupe la spiritualité dans les mouvements écoféministes ?

Elle est très importante, je vous laisse référer les ouvrages de Starhawk notamment.

~ Emprunter des artefacts à la déesse, être un peu sorcière, un peu fée, ce n’est pas réservé aux femmes, il faut réconcilier le féminin et le masculin[4]. Pouvez-vous commenter ?

Pour parvenir à cette réconciliation, il faut d’abord aider le féminin à être plus puissant, à s’assumer, à prendre conscience de lui. Les hommes aussi sont interpellés dans ce féminin qu’ils portent en eux, bien sûr. À eux de trouver leurs archétypes pour l’exprimer. Au fond, je crois que cette réconciliation féminin masculin passe en chacun de nous. Les femmes celtes, ou les fées, ont de forts caractères aussi et savent trancher, manier l’épée et la liberté ! Le féminin a évolué au fil des siècles, ce n’est pas cette petite chose douce et gentille à tous les coups, ça c’est la vision masculine du féminin ! Le féminin est très fort quand il prend sa place, très décisionnaire, dans l’accueil mais aussi dans l’élan de vie. C’est parfois plus souterrain, mais c’est là.

~ Sœurs en écologie possède aussi une grande part de créativité. Pourtant présenté comme un essai, vos textes créatifs agrémentent les portraits de femmes. Ces textes sont emplis d’espoir et célèbrent la force de la nature : « Nous sommes les femmes semencières d’un nouveau monde. »[5] D’où vient cette volonté d’alterner textes créatifs et textes essayistes ? D’autre part, la nature semble être votre source d’inspiration, les textes ont été écrits entre 1979 et 2017 : cela suppose différents moments de vie. Quels ont été vos procédés d’écriture ?

C’était une libre écriture. J’écrivais ces textes poétiques comme une respiration de l’âme et de l’esprit. J’allais nager, marcher, et ça venait, d’un trait, cela me faisait du bien. C’était très intuitif, contrairement aux textes plus historiques qui m’ont demandé pas mal de travail de synthèse car, en plus, ils étaient souvent en anglais. C’était une manière de m’impliquer totalement dans ce livre, avec mon intuition, ma raison, ma créativité et mon histoire personnelle. Ce livre est l’un des plus importants que j’ai écrits, une synthèse de mon regard de journaliste mais aussi de femme. Je me suis inspirée aussi de l’écriture des écoféministes qui n’hésitent pas à écrire des textes poétiques parmi d’autres. Ou de Entre l’écriture d’Hélène Cixous.

~ Et ces textes, eux, ne portent-ils pas une dimension spirituelle ? Je pense par exemple au texte « Evelyne » écrit en avril 2009, on peut citer : « Est-ce cela, la magie contemporaine, savoir vivre radicalement libre dans la nature et la beauté ? »[6]

Si, bien sûr, ils sont spirituels. Mais je ne le savais pas avant, c’est venu ainsi. La poésie n’est-elle pas spirituelle par nature ? Ce sont les éléments naturels et les rencontres humaines qui me les ont inspirés. Ces personnages étaient spirituels, comme si la longue fréquentation des cycles, des éléments naturels, avait fait d’eux des personnes spirituelles, attachées à plus grand qu’elles, et ouvertes sur l’invisible.

~ Dans vos textes vous parlez ouvertement de sorcières et de magie, quelle est votre propre part de spiritualité ?

Elle est de plus en plus importante dans ma vie. Elle m’est révélée au gré de mes moments de silence et de solitude dans la nature : j’apprécie guetter l’invisible, la beauté du monde et ses signes. Et j’en ai eu l’intuition dès mes 20 ans en gravissant le Sinaï et en ressentant un étrange sentiment d’appartenance au monde et de l’amour. C’était incroyable, je crois que mon engagement de femme, d’auteur, sur mes sujets, est né là. J’étais invitée à me relier au monde vivant, et à contribuer à le défendre.

~ Enfin, quelles sont vos prochains projets ou projets en cours, sont-ils plutôt dirigés vers l’essai ou vers l’écriture créative ?

Je porte un documentaire, Natura, sur les incroyables pouvoirs de la nature sur le corps et l’esprit humain, à l’issue de plus de 7 ans de travail sur le sujet et de deux ans de tour du monde à la rencontre des scientifiques qui étudient ces sujets. Il a  été diffusé cet automne sur Planète plus mais vu le succès, nous lançons la tournée citoyenne du film, et il va sans doute sortir en salles. Je ne lâche pas l’écriture puisque le livre sur le même sujet (Natura, comment la nature nous soigne et nous rend plus heureux) paraît aux Liens qui Libèrent en mai prochain. À l’origine, les deux projets étaient liés, les femmes et leurs savoirs, et les découvertes scientifiques contemporaines qui vérifient nos liens avec la nature, ce lien que les guérisseuses savaient fort bien. Mais j’ai dû dissocier les deux, car les esprits n’étaient pas mûrs il y a deux ans pour relier le savoir ancestral des sorcières et les découvertes scientifiques qui valident ces liens d’interdépendance avec le monde vivant. Aujourd’hui, la conscience est là, les gens peuvent le comprendre dans leur chair, et ont envie de le comprendre. J’en suis très heureuse.

Merci infiniment du temps que vous nous avez accordé pour répondre à cet entretien.

 

 


En savoir plus :

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Pour commander Soeurs en Ecologie rendez-vous sur le site-web des éditions de La Mer Salée

 


Notes :

[1]https://www.eveprogramme.com/9892/pascale-derm-porte-voix-des-porteurs-et-porteuses-de-changement/

[2] Pascale d’ERM, Sœurs en écologie, des femmes, de la nature et du réenchantement du monde, Éditions La Mer Salée, 2017, page 179.

[3] Ecologie et transitions locales – Pascale D’Erm, Sismique #03, https://www.youtube.com/watch?v=btBsAXKIPO0

[4] Pascale d’ERM, Sœurs en écologie, des femmes, de la nature et du réenchantement du monde, Éditions La Mer Salée, 2017, page 179.

[5] Idem. Page 77

[6] Idem. Page 107

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