Swedenborg : entre sciences et mysticisme

Quelle personnalité étrange et complexe qu’est Emanuel Swedenborg (1688-1772)… Ce nom ne vous dit rien ? Et pourtant, ce penseur, philosophe, savant, érudit, écrivain, mystique suédois du XVIIIe siècle a beaucoup fait parler de lui de son vivant, mais il hanta également un bon nombre de grands artistes et penseurs des siècles suivants tels que H. Balzac, A. Strindberg, ou encore William Blake.

Per Krafft, Emanuel Swedenborg, n.d.

Les débuts : enfance et adolescence

Né le 29 janvier 1688 à Stockholm, Emanuel est l’un des neuf enfants du pasteur Jesper Swedberg, nom qu’il portait alors avant d’avoir été anobli à l’âge de 50 ans. Son père est un homme droit et austère, il devient évêque et son fils Emanuel étudie dans la ville d’Uppsala, vivant chez son beau-frère Erik Benzelius, un érudit à l’esprit cartésien. Ce dernier a été un guide scientifique pour Emanuel, élève studieux et intelligent. Son intérêt croît pour les sciences et il est avide d’approfondir ses connaissances dans des domaines divers et variés, que ce soit les langues, la littérature, les avancées scientifiques, etc.

Il ressort de la correspondance entre Swedenborg et Benzelius, que c’est sous l’influence de ce dernier qu’il décidera de se consacrer aux sciences physiques, mathématiques et mécaniques.

cf. U. Fortiz.

Pour satisfaire son incroyable curiosité, Swedenborg effectue un premier voyage à Londres en 1710, âgé alors de 20 ans. Ce premier voyage sera loin d’être le dernier : toute sa vie, Emanuel visitera et séjournera dans diverses villes européennes, mais surtout Londres et Amsterdam où il passera la plupart de son temps.

Swedenborg le scientifique

Swedenborg est tout d’abord un homme de sciences : lorsqu’il arrive à Londres en 1710, il désire étudier Newton à Oxford et il fréquente des astronomes (J. Flamsteed et E. Halley). Rappelons que nous sommes au siècle des Lumières, siècle de la rationalité et des expérimentations scientifiques. Cependant, ce goût pour la science n’exclut pas un certain mysticisme et l’union entre magie et sciences expérimentales n’est pas rare.

Toujours en contact avec son beau-frère Benzelius, Emanuel lui fait parvenir une liste de quatorze inventions après avoir voyagé dans diverses villes, notamment Amsterdam, Paris et Rostock. L’on peut y voir cet étonnant projet d’une machine volante (image ci-dessous), mais également une machine à vapeur, un appareil sous-marin, un fusil à air comprimé, etc.

Swedenborg, Machine Volante, 1714.

De retour en Suède à 28 ans, Swedenborg lance une revue de vulgarisation scientifique, Daedelus Hyperboreus, en 1716, mais qui ne dure que jusqu’en 1718. Ce ne sont que les débuts d’une vie prolifique en terme de littérature… Swedenborg aura produit aux alentours de 80 ouvrages. De 1720 à 1733, notre érudit est ingénieur des mines et si sa vie reste dense, nous allons passer directement au tournant de son existence : la vision de 1745.

Swedenborg, le mystique

@crédit image Jordan Wong, Emanuel Swedenborg, n.d.

Venons-en à ce qui a fait la réputation d’Emanuel Swedenborg : sa qualité de mystique. Swedenborg, qui a étudié avec avidité les mathématiques et les sciences, a toujours sa position au Collège des Mines dans les années 1740. Il a également effectué un second grand voyage de quatre ans (Copenhague, Rotterdam, Paris, l’Italie du Nord), et a édité des ouvrages scientifiques tel que l’Oeconomia regni animalis, sur le fonctionnement du règne animal.

Selon Régis Boyer, l’esprit cartésien de Swedenborg flanche dès 1736. Le Suédois aurait été pris de « vertiges compliqués, d’éblouissement et de besoins irrésistibles de dormir », jusqu’à atteindre des états de « liberté extrêmes » (cf. Boyer R., préface au Livre des Rêves, 1993). Une « Grande Illumination » aurait notamment eut lieu en 1743.

Mais un mythe, rapporté notamment par Balzac, porte à croire qu’en 1745, à l’âge de 57 ans, alors qu’il dînait dans une auberge londonienne, Dieu apparait à Swedenborg.

J’étais à Londres et je dînais très tard dans mon auberge accoutumée, où je m’étais réservée une pièce, afin de pouvoir y méditer en toute liberté sur des choses spirituelles. J’avais grand faim et je mangeais avec un vif appétit.  Sur la fin de mon repas […] je vis une sorte de brouillard se répandre sur mes yeux, et le plancher de ma chambre se couvrir de hideux reptiles.

L’homme lui ordonne de ne pas « manger tant ». Et cet homme n’est autre que Dieu lui-même qui, à partir de ce jour, apparaîtra plusieurs fois à Swedenborg.

Je suis le Dieu, le Seigneur, le Créateur et le Rédempteur. Je t’ai élu pour interpréter aux hommes le sens intérieur et spirituel des Saintes Écritures ; je te dicterai ce que tu devras écrire.

Börje Veslen, Conversation de Swedenborg avec Dieu dans un pub en 1745 [Swedenborg samtalar med Gud på en krog i London 1745], 1945.

Swedenborg devient le messager direct de Dieu. Mais ce n’est pas tout, l’acquisition de cette vue spirituelle lui permet désormais de communiquer avec les défunts (héros, personnalités, philosophes d’autres temps), mais également de voyager dans tout le cosmos, parcourant Saturne ou encore la Lune. Le plus impressionnant en est la production littéraire qui découle des visions de Swedenborg. Il écrit, dogmatise, fait l’exégèse de l’Apocalypse, commente, publie… La liste de ses ouvrages est colossale.

Sa première œuvre suivant sa vision de 1745 est Arcanes Célestes : 8 volumes, 2 tomes par volume, 8 livraisons annuelles. Il expose ici les mystères du ciel dévoilés afin de faire connaître le sens de la parole de Dieu. À travers ses ouvrages, Swedenborg se fait le critique de l’Église actuelle, et revendique l’avènement d’une nouvelle Église : la Nouvelle Jérusalem, ou Église swedenborgienne.

Quelques points principaux dans l’idéologie de Swedenborg : il réfute la notion de Trinité, pour lui Dieu n’est qu’un. L’homme doit prendre conscience de sa petitesse devant le divin, et l’amour de son prochain est souligné.

Célébrité et postérité

Les Arcanes Célestes, pr. éd. de 1749.

La célébrité de Swedenborg tient en plusieurs points. Malgré le prix conséquent de ses œuvres, à chaque nouvel ouvrage, il envoie des copies à des amis ou des personnalités qui sont susceptibles d’en parler. Kant notamment suivra l’œuvre de Swedenborg, et prit d’ailleurs l’initiative de le contacter en lui envoyant une lettre.

Voici les « affaires » les plus célèbres relatant les visions d’Emanuel :

  • Chez des amis à Göteborg (environ 400km à l’ouest de Stockholm), il déclare qu’un incendie s’est déclaré près de chez lui, dans la capitale suédoise. Il décrit les faits avec précision. En effet, le lendemain seulement, la nouvelle arrive via la presse, Swedenborg avait raison.
  • Curieuse de rencontrer ce voyant, la reine Louis Ulrike rencontre Emanuel et lui demande de poser quelques questions à son défunt frère, décédé il y a peu. Swedenborg rapporte des réponses correctes, connues uniquement de la reine et de son frère. Ce dernier événement va accroître grandement la popularité de Swedenborg, déjà célèbre.

Swedenborg a tout de même été inquiété par l’Église, ébranlant ses principes. Si des membres du clergé cherchent à le poursuivre en justice (la loi suédoise bannissant toute personne ne suivant pas le culte alors professé), le roi réclamant un « résumé » de la pensée de Swedenborg, déclare qu’il « n’a rien trouvé qui ne soit en pleine et entière concordance avec les paroles du Seigneur lui-même et il brille d’une clarté divine « . Par la suite, Swedenborg continuera à écrire d’avantage, notamment De la vraie religion chrétienne, toujours dans cette idée d’une nouvelle Église, et c’est en 1772 qu’il meurt, toujours dans la prière.

La postérité de Swedenborg est impressionnante : Balzac reprendra ses principes dans Séraphita, A. Strindberg adhérera à sa théorie concernant l’amour : tout être humain a un double céleste du sexe opposé et son bonheur suprême sera de le rejoindre. Sa doctrine, même si déclarée hérétique, aura des adeptes jusqu’aux États-Unis. William Blake y adhéra, mais la renia l’année suivante dans Le Mariage du ciel et de l’enfer.

Continuer à le découvrir…

Pour les courageux insomniaques, curieux de découvrir la littérature swedenborgienne, c’est avec plaisir que je vous partage ce lien. Il s’agit de l’ouvrage paru en 1768 intitulé De l’amour conjugal. Si Swedenborg ne s’est jamais marié, la conversation avec divers couples célestes l’auraient instruit sur l’Amour et lui auraient donc permis d’écrire cet ouvrage qui ne compte pas moins de 700 pages.

Et pour ceux qui désirent se plonger dans l’atmosphère visuelle de Swedenborg par un documentaire bien étrange… Je ne saurais que leur conseiller cette vidéo :

 

 


Bibliographie :

Balzac, Séraphîta, éditions L’Harmattan, Paris, 1995.

Fauchereau S., Pijaudier-Cabot J., L’Europe des Esprits ou la fascination de l’occulte, 1750-1950, éditions des musées de Strasbourg, 2011.

Fortiz U., Swedenborg : son histoire – sa personnalité – ses influences, éditions de Vecchi, Paris, 2001.

Janet P., « La critique et le spiritisme. Kant et Swedenborg », Les maîtres de la pensée moderne, éd. Calmann Lévy, Paris, 1883, pp. 305-331.

Strindberg A., Au bord de la vaste mer, Flammarion, Paris, 1993.

Swedenborg E., Le Livre des Rêves, [1743-1744], présenté et traduit du suédois par Régis Boyer, Berg international, Paris, 1993.

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