Étude d’une exposition et de son catalogue, « Ana Mendieta. Le temps et l’histoire me recouvrent » ou la parole de la Déesse.

Ana Mendieta est une artiste de l’intime et de la nature. Elle travaille avec des matières telles que le sang, son propre sang, dans une sorte d’exhibition sauvage et silencieuse. Mais elle travaille également dans un cadre naturel, et, précurseure, elle crée le land art : son corps nu ne fait qu’un avec la nature. à travers ses vidéos-performances elle cherche l’énergie des choses. Mystique, elle travaille les énergies entre son corps découvert et la nature : contre les arbres, dans le sol, dans l’eau, comme gisante, un retour à la terre avant l’heure.

Ana Mendieta, Creek, 1974, Film Super-8. © The Estate of Ana Mendieta Collection, LLC. Courtesy Galerie Lelong & Co.

Ana Mendieta a été récemment exposée au Jeu de Paume, Paris, du 16 octobre 2018 au 27 janvier 2019. Titrée « Ana Mendieta. Le temps et l’histoire me recouvrent », l’exposition a été dirigée par Lynn Lukas et Howard Oransky et a été organisée par la galerie Katherine E. Nash de l’université du Minnesota, en collaboration avec le Jeu de Paume.

L’exposition, qui se targue de réunir « le plus grand nombre de ses œuvres films jamais présentés en France au sein d’un dispositif de grande envergure » (1) prend donc appui sur cette citation de l’artiste :

En 1973, j’ai réalisé ma première œuvre dans une tombe aztèque qui était couverte de mauvaises herbes et de végétaux – la croissance de cette végétation m’a fait penser au temps. J’ai acheté des fleurs au marché, je me suis allongée dans la tombe et me suis recouverte de fleurs blanches. Par analogie, le temps et l’histoire me recouvraient. (2)

Parcours de l’exposition

C’est à cette première œuvre qu’a été consacrée la première pièce de l’exposition. L’exposition en elle-même se découpe en deux parties, et ce dans un souci scénographique. En effet, le premier étage du Jeu de Paume est constitué d’une suite de salles face à l’escalier et d’un couloir aménagé à sa gauche. Par un subtil, mais très clair, jeu de signalétique, le public ne se trompe jamais, il commence bien face à l’escalier puis arrive dans le second espace. Ainsi, cet agencement permet essentiellement de construire des expositions en deux temps. Dans le cas présent, on peut penser que le premier temps représente le lien qu’entretient Ana Mendieta avec la nature. Un très fort lien qui est la partie la plus populaire de son travail. Ensuite, s’enchaîne une partie plus biographique et « documentaire ». Comportant, en effet, une vidéo biographique et la vitrine comportant catalogues, coupures de presse, etc. Cette partie comporte une dernière salle, d’ailleurs dernière salle de l’exposition, où est montrée la partie plus intime du travail d’Ana Mendieta qui utilise le sang dans ses œuvres, dans une pièce à la scénographie sombre.

En guise de fil rouge de l’exposition, d’autres citations d’Ana Mendieta, peut-être parce qu’Howard Orasnly juge que « Mendieta portait un regard très pertinent sur la signification de sa pratique » (3). Dans son article au sujet de l’exposition, il prend, de manière intéressante, le contrepoint de l’exposition : il ouvre sa propre analyse par Sweating Blood, qui clôt justement l’exposition. Une analyse à rebours ? ou une volonté de montrer que l’œuvre d’Ana Mendieta est lisible quel que soit son sens ?

Sweating Blood clôt donc l’exposition, et on peut penser que c’est un bon choix : contrairement à une lecture dont les images sont figées et où tourner les pages est une action facile, une exposition permet de déambuler. Le public curieux serait sceptique s’il tombait d’emblée sur cette œuvre, où l’artiste ne bouge absolument pas et se met, d’abord imperceptiblement, à suer du sang. Au début, il semble que rien ne se passe, mais au fur et à mesure, des gouttes rouges se forment. Commencer par cette œuvre aurait peut-être eu un effet « volte-face » direct. Il est vrai aussi que dans cette dernière salle, il y avait beaucoup moins de monde que dans le reste de l’exposition. Ainsi, comme Michel Journiac, lui aussi artiste corporel ayant énormément utilisé le sang, elle dérange par l’utilisation de cette thématique. Là où un rapport avec la nature végétale est cultivé, un rapport avec la nature organique dérange.

Ana Mendieta, Ocean Bird (Washup), 1974 © The Estate of Ana Mendieta Collection, LLC, Courtesy Galerie Lelong & Co.

Nature organique

John Perreault, qui fut un de ses professeurs à l’université de l’Iowa en 1969, analyse très justement ce « signifiant ambigu [qu’est] le sang [qui] pour une femme a une signification supplémentaire à celle qu’il peut avoir pour un homme » (4). Il est connu que le sang a des pouvoirs mystiques dans différents imaginaires collectifs, « [les femmes ayant leurs règles] ne doivent pas toucher les plantes, car celles-ci risquent de se flétrir et mourir ; et si elles touchent du vin, celui-ci se transformera en vinaigre» (5). Dans certaines religions, il existe « des lois très strictes concernant le sang des animaux » (6). « D’un autre côté, le sang menstruel est magique. C’est du sang sans blessure ; c’est le sang épaissi de la Déesse ; c’est le pouvoir de la Lune. » (7) Cette Déesse, importante dans la culture wicca, néo-païenne, est l’incarnation de la terre-mère. On la trouve dès le « paléolithique […]. Ce culte primitif, dans lequel la femme revêtait une dimension sacrée, consistait essentiellement en une vénération de la Terre, de la fertilité et de la fécondité. Certains mouvements néopaganistes, féministes et écologistes présentent la déesse Mère comme une divinité précédant historiquement les dieux masculins des religions abrahamiques. » (8) Ana Mendieta a déclaré avoir un attachement réel à la Déesse et utilise volontiers son iconographie dans son art.

Le temps et l’histoire

Lorsque Lynn Lukas et Howard Oransky titrent leur exposition « Ana Mendieta. Le temps et l’histoire me recouvrent », ils ont bien conscience de son attachement à cette grande figure magique. Lorsqu’ils pensent au temps et à l’histoire, ils pensent à son propre temps et à sa propre histoire : Ana Mendieta propose un « art anthropologique personnalisé » (9). C’est-à-dire qu’elle sera toujours fascinée par sa propre culture cubaine, malgré les drames qui ont touché sa famille. Elle reste fascinée par l’histoire de ce pays et par ses croyances ésotériques, entre le catholicisme et la santeria, issue de la culture populaire. Dans ses œuvres elle s’ensevelit dans la nature comme pour renouer avec la terre. Mais aussi, elle s’enterre avant l’heure, on ne peut que penser à la mort face à ce corps immobile et recouvert… Recouvert par le temps et par l’histoire, amenant le public à se souvenir des circonstances étranges de sa mort prématurée. Ainsi on se demande si elle renoue avec ses racines, son passé, et si, dans le même temps, elle expérimente son avenir. Un avenir qui reste aujourd’hui bien contemporain, étant une des plus grandes figures de l’art corporel des années 1970.

Cependant, ce titre évoque aussi la magie et l’occulte. Elle utilise de nombreuses silhouettes dans son œuvre, comme autant d’ombres. Sont-ce des figures fantomatiques ? On ne sait pas vraiment, mais cette silhouette peut être « reliée comme par magie au passé à la culture antique Yagùl. Cette image était physique. Elle était temporelle. Elle venait de la terre. Elle était d’ordre spirituel. » (10) Certes, on voit à nouveau l’attachement d’Ana Mendieta pour sa culture, surtout sa partie magique. Elle se recouvre de la nature, de son histoire et de son temps, comme autant de strates qui ramèneraient aux origines du monde, aux ères néolithique et paléolithique, et encore une fois, à la Déesse. Elle s’enterre comme pour se rapprocher d’elle, ne faire qu’une. Elle utilise les éléments de la nature : eau, terre, mais aussi le feu qui « n’est pas pour elle une manière de s’immoler en sacrifice, mais de s’unir à un élément primordial qui donne vie » (11).

Ana Mendieta, Untitled, (Cat. n° 100), Cuba, Guanabo, La Habana, 1981, film Super 8mm transféré en HD numérique, noir et blanc, silencieux, 3’

Conclusion : chamane du néolithique

« Mon art est fondé sur la croyance en une seule énergie universelle qui traverse tout chose, des insectes à l’homme, de l’homme au fantôme, du fantôme à la plante, de la plante à la galaxie. Mes œuvres sont les veines qui irriguent ce fluide universel. À travers elles montent la sève ancestrale. » (12) On retrouve bien là une croyance wicca très répandue – croyance qui, d’ailleurs, fait le lien avec le temps et l’histoire, puisque tout n’est qu’énergie et passation de cette énergie : rien ne meurt jamais réellement. Suite à cette déclaration, Ana Mendieta meurt mystérieusement défenestrée deux ans plus tard.

Ce qui est fascinant dans son art, c’est bien justement le lien qu’elle entretient avec les choses, les énergies qu’elle fait passer d’une chose à l’autre. En effet, c’est une problématique très contemporaine, au-delà des pratiquants néo-païens et des écoféministes, que de relier nature et culture. La raison et la nature, la technologie et la matière. L’anthropocène amène l’humain à se questionner sur son lien avec la nature, et on le voit avec les récents mouvements écologiques, il cherche à se rapprocher d’elle, à être plus respectueux envers elle. Cependant, cela ne veut pas pour autant dire supprimer la technologie qui est aujourd’hui devenue vitale, bien que bon nombre de films catastrophe (apocalypse zombies et autres joyeusetés) démontrent le contraire. Ainsi, dans le travail d’Ana Mendieta, on retrouve très clairement ces problématiques contemporaines : comment relier la technologie avec la nature, car, ici, l’exposition présente vingt vidéos. Dans les années 1970, cela représentait la technologie. Elle réussit donc le pari de relier, de faire pénétrer les énergies de la technologie et de la nature, nature organique et nature végétale : « […] elle utilise des méthodes poétiques et spirituelles largement méconnues dans l’art contemporain. » (13)

Et si ces problématiques intemporelles, ces thématiques précurseures dans l’art contemporain, cette universalité qui se créé, là devant nos yeux, entre nature et culture, était réussie par magie ? Et si c’était réellement la spiritualité qui permettait ce lien, cet échange, qui permettait à cette énergie de circuler entre les choses ?
La question soulevée par Jonh Perreault demeure : « [Ana Mendita a déclaré] qu’elle se considérait comme une chamane du néolithique. Disait-elle cela pour s’amuser ou le pensait-elle réellement ? » (14)

 

 


Notes :

(1) Howard Oransky, « Ana Mendieta. Le temps et l’histoire me recouvrent », Ana Mendieta. Le temps et l’histoire me recouvrent, catalogue d’exposition, Jeu de Paume, 2018, page 81.
(2) Ana Mendieta, Le Temps Et L’histoire Me Recouvrent, Covered In Time And History, 16/10/2018 – 27/01/2019, Le Petit Journal du Jeu de Paume, pdf consultable ici : http://www.jeudepaume.org/?page=article&idArt=3018
(3) Howard Oransky, « Ana Mendieta. Le temps et l’histoire me recouvrent », Ana Mendieta. Le temps et l’histoire me recouvrent, catalogue d’exposition, Jeu de Paume, 2018, page 81.
(4) John Perreault, « Ana Mendieta : la politique de la spiritualité », », Ana Mendieta. Le temps et l’histoire me recouvrent, catalogue d’exposition, Jeu de Paume, 2018, page 28.
(5) Id.
(6) Id.
(7) Id.
(8) « L’heure des sorcières », Journal n° 89, 1er février – 18 mai 2014, Le Quartier Centre d’Art Contemporain de Quimper.
(9) Page 20
(10) Page 9
(11) Page 21
(12) Ana Mendieta, déclaration de l’artiste (1983) extrait d’ « Ana Mendieta : A Selection of Statements and Notes », dans Clayton Eshleman et Caryl Esgleman (dirs). « ‘’Earth from Cuba, Sand from Varadero.’’ A Tribute to Ana Mendieta », Sulfur, n°22, printemps 2988, p. 72. Ici repris par Howard Oransky, « Ana Mendieta. Le temps et l’histoire me recouvrent », Ana Mendieta. Le temps et l’histoire me recouvrent, catalogue d’exposition, Jeu de Paume, 2018, page 112.

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