Contes des sages tsiganes, de Pascal Fauliot et Patrick Fischmann

Introduction :

Un petit livre rose, allongé, s’est posé sur ma table de nuit. La tranche est colorée, comme le contenu qu’il offre. Une série de contes a été publiée aux éditions du Seuil, avec, à chaque fois des variations culturelles : c’est ainsi qu’on aura les Contes des sages samouraïs ou les Contes des sages du Ghetto. C’est une série de livres absolument superbe, tant dans le contenu que dans l’apparence. Ce sont de petits ouvrages que l’on pourrait presque avoir dans sa poche.

Les Contes des sages tsiganes est un opus rédigé par Pascal Fauliot et Patrick Fischmann, publié en 2012. Ils sont allés, au cours de l’été 2010, récolter ces contes parmi « le peuple invisible » pour lutter contre l’intolérance dont la société fait preuve envers lui. Ces contes aiment à « répandre la sagesse tsigane et à illuminer le cœur des gadjé » (p. 9, préambule). Le même préambule invite à célébrer la chaleur de la vie, respecter les plus anciens et vivre la poésie de l’instant.

Celui qui leur a surtout conté ces histoires est Alexandre Romanès, un circassien et poète tsigane. Il a écrit plusieurs recueils de poèmes, notamment Les Corbeaux sont les gitans du ciel. Toute son écriture parle de son héritage culturel. Le recueil que j’ai donc dans les mains a la patte d’Alexandre Romanès, qui s’est fait conteur le temps de quelques années, le temps de consigner par écrit cette aventure orale.

Entrer dans le recueil, exemple d’un conte :

Si l’on consulte le sommaire des contes énumérés, on voit plusieurs thèmes apparaître : la nature (« le fils du vent », « le maître des étoiles », « la voix des saules », etc.), la religion (« le rire du premier violon », « le premier Rom et la première Romni »), ainsi que des personnages forts (« le roi des rois », « Vasya le fou », « les mains de Biechka »). Les thèmes sont nombreux mais l’impression qui ressort de la lecture de ce recueil est une douce chaleur et une poésie dans tout ce qui vit.

Je voudrais parler brièvement du dernier conte, qui m’a beaucoup touchée, car il fait met deux univers en confrontation et il présente la figure d’une sorcière, une rebouteuse si l’on utilise nos termes. Le conte s’ouvre sur une citation de Pierre Derlon, un homme adopté enfant par les tsiganes, qui a beaucoup écrit sur ce qui restait de leur culture et de leurs arts occultes :

Nous dormons loin de vous sur vos dépotoirs, mais vos rats sont nos frères.

Cette citation insiste sur le rapport étroit avec la nature qui est entretenu, et il parle aussi de l’apparente incompatibilité entre les voyageurs et les sédentaires qui, d’un revers de manche, cherchent à taire cette cohabitation dans l’espace. D’ailleurs, le conte parle de cela : la situation initiale est celle d’une « troupe de gitans » (p. 219) en pourparlers avec la mairie. Ils finissent dans un endroit insalubre, sans eau, où un seul panneau les accueille : INTERDIT AUX NOMADES. Une réflexion alimente le fond du conte : la Terre, elle, ne distingue pas ses habitants :

Comme si la Terre-Mère, elle, faisait la différence entre ses enfants, selon qu’ils errent ou pas.
(p. 221)

 

Les habitants de la ville cherchent à les repousser, à coups de panneaux devant la mairie. L’orage souffle dur au-dessus du toit des maisons. Le conte nous présente la famille Bernier, dont le père venait de manifester devant la mairie. On apprend que leur enfant, Thomas, est malade et que le médecin n’est pas disponible. La voisine leur conseille d’aller chercher Biechka, une vieille guérisseuse gitane dont le camp jouxte leur maison. Réaction épidermique du père. Puis acceptation du couple, qui, à la lumière de la caravane, rencontre la vieillarde. Ce personnage rayonne dans tout le texte. Elle arrive, elle traite avec les esprits. Elle demande à décrocher la photo de famille qui trône au-dessus du petit malade :

Il y a une personne malfaisante là-dedans, je ne veux pas d’elle ici.
(p. 228)

On raconte que ses mains chassent les mauvais esprits et qu’elle soigne les malades, pétrie d’une foi indéfectible. Après une nuit de combat contre la maladie, le petit revient à la vie, le père s’excuse ; suite à quoi, la sorcière pleine de sagesse lui répond :

On a deux oreilles et une bouche. On ferait donc mieux d’écouter deux fois plus qu’on ne parle !
(p. 231)

Conclusion :

L’effet que m’a fait ce conte est à l’image du recueil tout entier, où les morts foulent la terre des vivants, les esprits de la nature interfèrent et travaillent avec les humains. À chaque page est célébrée la musique, sont racontées les luttes continuelles du Bien et du Mal. On souffle la magie sur les mots et les êtres. Il n’y a plus qu’à vous souhaiter latcho drom (bonne route) avec cet ouvrage d’une rare poésie !

 

 

Contes des sages tsiganes, Pascal Fauliot, Patrick Fischmann, éd. du Seuil, coll. « Contes des sages », 2012, 240p.

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