Esthétique de la décadence en Norvège & Suède. Partie 1 : Philosophie

L’esthétique de la décadence

Joris-Karl Huysmans, photographie d’André Taponier (1904).

Lors de mes recherches sur l’art nordique de la fin de siècle, j’ai été amenée à me pencher sur le « décadentisme », un mouvement bien connu en France mais dont les échos scandinaves ne nous sont peu parvenus jusqu’ici. Ce mouvement « rebelle » est surtout, en France, représenté par des auteurs tels que Huysmans (et son ouvrage À rebours ou Là-bas) ou encore Philippe August Villiers de l’Isle-Adam (dont je ne saurais que conseiller la lecture de ses Contes Cruels). Pour donner un exemple étranger plus célèbre de littérature décadente, citons le célèbre Oscar Wilde avec son roman Le portrait de Dorian Gray.

Contexte : rébellion artistique

La fin du XIXe siècle est une période de bouleversements intenses en Europe, affectant le rapport de l’homme avec la nature et avec son prochain, dans un contexte où l’industrialisation devient massive et change drastiquement la société et le quotidien.

Richard Bergh, Séance d’hypnose, sign. 1887.

Dans les arts, à partir des années 1880, l’individu est d’avantage abordé en tant que personnalité complexe, unique, dont la psychologie fascine les artistes mais également les psychanalystes. Le pathologique et le dysfonctionnement attisent la curiosité et s’illustrent déjà dans l’esthétique naturaliste, qui s’attèlent à décrire avec minutie ces désordres psychiques d’une manière objective et précise.  Si cette dernière forme esthétique consiste en un terrain fertile à ce qu’un intérêt se déploie sur l’individu en lui-même, le symbolisme approche l’individu avec plus de subjectivité, comme personne unique et particulière, non comme un « mécanisme ». F. Toudoire-Surlapierre observe que « [l]’âme devient la préoccupation majeure des romanciers, contre l’intrigue elle-même » durant la période fin de siècle. Cette préoccupation observée ici dans la littérature, et dont le développement se fait à partir de Paris, s’exprime également dans les arts plastiques et s’illustre dans le mouvement symboliste qui connaît des « retentissements en Scandinavie » (cf. Toudoire-Surlapierre). L’âme devient alors « la préoccupation de ce tournant de siècle » (cf. Toudoire-Surlapierre), intérêt grandement observé chez Hamsun et Strindberg.

Olof Sager-Nelson, Le sculpteur Albert von Stockenström, 1895.

Si l’on peut lire dans l’ouvrage Exposition de l’Art Suédois ancien et moderne, datant 1929, que « rares sont les artistes qui se sont consacrés aux peintures de personnages ; plus rares encore ceux qui se sont attachés à la peinture de caractère dans le sens le plus profond du mot », avec exception faite à Richard Bergh, des expositions et découvertes récentes d’artistes tels que Tyra Kleen, Ivan Aguéli ou encore Olof Sager-Nelson tendent à contrer cette idée que les artistes nordiques ne sont point portraitistes.

Cette période de crise due au développement industriel, à l’écart grandissant entre les différentes classes sociales, à la confrontation avec un conservatisme oppressant et des réclamations sociales, politiques et économiques de plus en plus fortes, a été comparée à la puberté de l’humanité par Strindberg. De ce climat de tension découle une certaine agressivité, une opposition, et l’art symboliste, sous divers aspects, apparaît comme un art de la rébellion qui se dresse contre les conventions établies. Selon les termes de R. Rapetti, ce mouvement est une « réaction au projet de société moderne » : rejet de l’industrialisation massive, théories se plaçant contre le positivisme de la science, contre les normes académiques en vigueur, etc.

En 1886, à la suite des nouveautés picturales chez les peintres suédois apparaissant notamment dans l’exposition Des Berges de la Seine, Ernst Josephson s’est fait le leader de l’Association des Artistes (konstnärsförbundet), cercle d’artistes suédois désireux d’affranchir l’art académique en Suède. Ce groupe d’artistes marque l’« irritation contre les institutions » perceptible durant les années 1880, selon les termes de Vibeke Röstorp.

Edvard Munch, L’enfant malade, 1885-1886.

Du côté de la Norvège, les artistes avaient devancé leur voisin en créant le Salon d’Automne en 1881, à la suite du refus d’une toile du peintre nommé Wentzel. Ce nouveau salon se voulait indépendant du Salon officiel annuel afin de jouir de plus de liberté dans la pratique picturale. En dehors des arts plastiques, le groupe des Bohémiens de Christiania regroupaient des écrivains et artistes tapageurs et subversifs qui ont également contribué à ce climat de protestation. Si ce cercle s’inscrit toujours dans une esthétique « naturaliste », le caractère de révolte qu’il propage est un terrain propice à la destruction des normes et à l’affirmation d’un art anticonformiste. Edvard Munch en fait d’ailleurs partie, au grand désarroi de son père, et fréquente alors dès 1886 l’écrivain scandaleux Hans Jæger, accusé de blasphèmes et de pornographie en 1885 avec son œuvre Scènes de la vie de bohème à Christiania, ouvrage censuré. Munch réalise le portrait de cet homme indomptable en 1889 qui est l’un des premiers à reconnaître le travail de Munch, et ce dès le Salon d’Automne de 1886 de la capitale norvégienne où Munch avait pourtant choqué les critiques avec sa toile L’Enfant Malade.

Edvard Munch, Hans Jæger, 1889.

Le portrait de Hans Jæger réalisé par Munch présente un homme assis dans un sofa, un verre à portée de main, le regard fixe et la pose nonchalante. L’attitude débonnaire de Jæger, avec un visage dur et fermé, donne le ton : il fait face au spectateur tel un adversaire campant sur ses positions affirmées, le verre – certainement d’alcool – rappelle les déboires du groupe des Bohémiens. De ce climat de rébellion, un mouvement, celui de la Décadence, s’affirme durant la fin de siècle, prônant une esthétique transgressive et choquante, portée sur des thèmes sombres comme la mort et la maladie. Nous verrons que, si ce mouvement est né avec Baudelaire, les artistes nordiques également s’en accaparent les codes.

Philosophie des « décadents »

Harald Sohlberg, Dans les profondeurs de mon jardin, avant 1897.

La notion de rébellion que nous avons approchée et dont le mouvement symboliste s’imprègne, s’exprime de différentes manières selon les artistes et est source parfois d’une esthétique provocante et morbide, notamment celle de la décadence. Dans cet état de conflit avec la société contemporaine, l’artiste symboliste retourne les conventions et, selon les termes de R. Rapetti, tire « parti de tout ce qui se trouve en marge de la rationalité ».

La philosophie « décadente » se forme fin XIXe siècle dans les arts autant littéraires que plastiques, et se focalise sur l’idée obsessionnelle d’une civilisation en déclin, éreintée, dans laquelle l’artificiel triomphe en dépit des valeurs véritables. Cette esthétique révèle une fascination pour des sujets tels que la mort, la maladie (en tant qu’instabilité psychologique surtout), la dissolution, les ruines, l’imagerie de la dégénération. Elle imprègne les cercles symbolistes qui se complaisent dans l’adoption d’un mode de vie morbide et destructeur mais qui leur permet de s’opposer à la classe bourgeoise qu’ils critiquent avec virulence : « Et nous nous voulons décadents si tous les autres étalent leur bonne santé », revendique l’auteur finlandais Joel Lehtonen[1] en 1905[2]. Ainsi, la maladie est un thème alors privilégié, et l’anormalité, le déclin, qu’il soit physique ou moral, sont exaltés et permettent aux décadents d’être « à part » de la société bien-pensante et en « bonne santé » selon l’idée générale. Ils affirment ainsi leur malaise de la société.

Illustration de la tortue dans À Rebours de Huysmans. Aug. Leroux pinx. E. Decisy sc. (F. FERROUD, éditeur Imp. Vernant et Dollé)

La décadence, bien plus qu’une fascination vicieuse pour un corps et un mental ébranlés, représente aussi une philosophie bien particulière, une idée de beauté dans la destruction et la mort, qu’illustre notamment l’expression « mourir en beauté », ainsi que la tortue de Des Esseintes dans le roman À rebours : l’animal est si richement décoré de pierreries fabuleuses qu’il en meurt. La beauté est souvent associée à la mort, car qu’elle ne dure pas et est vouée à s’éteindre, mais la mort exalte elle-même le sublime avec l’idée d’une beauté dans le trépas. L’imagerie décadente se caractérise également par une sensibilité excessive, par une grande nervosité psychique, des problèmes avec la vie érotique, autant de troubles de l’individu le menant jusqu’à son déséquilibre mental. Si l’on se réfère à l’analyse de la poésie décadente, Jean de Palacio explique avec ces termes la notion de Décadence :

Contrairement à toute poétique classique appuyée sur les notions de gain, clarté, séparation (des genres), intégrité, mesure et santé, une poétique de Décadence se situe d’emblée du côté de la perte, confusion, amalgame, morcellement, outrance et maladie.

Les sources de la pensée décadente, méprisant le matérialisme, le positivisme, le rationalisme, ne sont autres que Baudelaire, E. A. Poe, Oscar Wilde qui popularisent cette esthétique du déclin via leur littérature.

Sven Jørgensen, Portrait de Hans Jæger, 1888.

La philosophie du décadent a donc pénétré les cercles scandinaves littéraires avec J. Lehtonen et H. Jæger, ainsi que d’autres auteurs tels qu’Ola Hansson et Strindberg en Suède, Ibsen et Hamsun en Norvège. Chez Ola Hansson, nous pouvons lire dans un compte-rendu de la société contemporaine qu’il fait dans son essai Friedrich Nietzsche :

Nous sommes une espèce malade, avortée, imparfaite, une espèce d’estropiés, qui cache sa détresse spirituelle derrière des concepts moraux, comme elle cache sa misère physique sous des vêtements.

On retrouve également l’imagerie décadente en Scandinavie via des motifs récurrents dans les arts tels que la Salomé présente dans l’œuvre de Munch, image ultime de la femme fatale castratrice selon Johannes Hendrikus Burgers, par la fascination morbide que l’on observe chez Kittelsen avec sa série d’illustrations sur la peste noire (Svartedauen en norvégien), la thématique de la jeune fille et la mort chez R. Bergh, ou encore les illustrations des poèmes baudelairiens par l’artiste suédoise Tyra Kleen.

Kittelsen, Fattigmannen (Le pauvre homme), 1900

 

 


Notes :

[1] Joel Lehtonen (1881-1934), écrivain finlandais dont l’œuvre d’abord néo-romantique avec Mataleena de 1905 se fera ensuite réaliste (La Combe aux mauvaises herbes, 1919).

[2] « And we want to be decadent if everyone else flaunts their good health », citation de Joel Lehtonen, Mataleena, 1905, cité par Lyytikäinen P.,« Decadent tropologies of sickness », Nissen C., Härmänmaa M., Decadence, degeneration, and the end : studies in the European Fin-de-Siècle, Palgrave Macmillan : Basingstoke, 2014, p. 85.

Edvard Munch, Madone au cimetière, 1896.


Bibliographie :

Barton H.A., Sweden and visions of Norway : politics and culture, 1814-1905, Southern Illinois University Press : Carbondale, 2003.

Hansson Ola, Friedrich Nietzsche, Stalker éditeur : Paris, 2006.

Krzywkowski I., de Palacio J., Anamorphoses décadentes : l’art de la défiguration 1880 – 1914, Presses de l’université de Paris-Sorbonne : Paris, 2002.

Naess A., Munch : Les couleurs de la névrose, Hazan : Paris, 2011.

Nissen C., Härmänmää M., Decadence, degeneration, and the end studies in the European fin-de-siècle, Palgrave Macmillan : Basingstoke, 2014.

Rapetti R., Le Symbolisme, Flammarion : Paris, 2016.

Röstorp V., Le mythe du retour : les artistes scandinaves en France de 1889 à 1908, Stockholms Universitets Förlag : Stockholm, 2013.

Thordeman B., Gauffin A., Hoppe R., Exposition de l’Art Suédois ancien et moderne, Musée du Jeu de Paume : Paris, 1929.

Toudoire-Surlapierre F., L’Imaginaire Nordique, Représentations de l’âme scandinave (1870-1920), éditions l’improviste : Paris, 2005.

Trine Otte Bak Nielsen et. alt., Vigeland + Munch: behind the myths, Oslo : Munch Museum, Antwerpen: ; Mercatorfonds, 2015.

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