Interview d’Orphné Achéron : « Le chiffre trois, symbolisant la trinité, représente l’équilibre et l’harmonie absolue. »

Orphné Achéron est une illustratrice française passionnée de mythologie. Ses créations, toutes en noir et blanc parsemées d’or, ont un côté précieux et mystique qui fascine immédiatement. Elle place son art dans la lignée directe des symbolistes tels que D. G. Rossetti, Fernand Knhopff, Gustave Moreau, d’illustrateurs du XIXe comme Edmund Dulac, Arthur Rackham et Gustave Doré, et autres artistes mystiques tels que William Blake. Son travail n’est pas qu’esthétique, mais aussi spirituel, ainsi, l’or utilisé dans ses peintures n’est pas anodin. Vous pouvez retrouver certaines de ses œuvres à la galerie Le Cabinet des Curieux, Paris. L’artiste a eu la gentillesse de répondre à mes questions.

PEACE ENTHRALLING CHAOS•X•V•MMXVIII•
{ The Shroud of Peace in The Wings of Chaos }
Pencil, ink and gold.

~ Bonjour ! Votre pseudonyme semble très inspiré de la mythologie gréco-romaine. Comment l’avez-vous choisi ?

Bonjour ! Et merci pour cette interview ! Mon intérêt pour la mythologie a commencé à la lecture des Métamorphoses d’Ovide. Dès lors, je me suis intéressée de près à l’Antiquité, aux mythes et aux divinités. Ce nom à l’évocation énigmatique m’est alors apparu comme une évidence par le fait qu’il soit brièvement cité dans les récits mythologiques, alors propice pour tisser autour de celui-ci mes propres décors et pour y faire évoluer mes propres personnages. Mais également par le fait que phonétiquement, Orphné, nymphe de l’obscurité épouse du Dieu fleuve des Enfers, l’Achéron, fils du Soleil et de la Terre, fleuve séparant le monde souterrain de la surface de la terre, exprimant en grec tristesse et affliction, résonne d’une manière paradoxale. Ce nom porte en lui à la fois la lumière et les ténèbres. Il symbolise un passage, une union, un lien sacré entre les deux rives. Il évoque ainsi le voyage, la traversée lointaine et initiatique vers l’ailleurs, le monde inconnu… Le mythe étant, selon le psychiatre Carl Gustav Jung, un aspect nécessaire de la psyché humaine qui doit trouver le sens et l’ordre dans un monde qui se présente souvent comme chaotique et dénué de sens, ce nom m’évoque alors une image, l’exhumation d’une force lumineuse et éternelle dans les plus profonds abîmes…

~ Quel est votre parcours artistique ?

J’ai étudié la mode et l’histoire de l’art dans une école parisienne. Après mes études et quelques expériences professionnelles au sein de maisons de couture, mon goût pour le dessin a pris de plus en plus de place. Ma fascination pour l’imagerie et la narration s’est développée peu à peu et m’a fait prendre conscience que mon choix allait vers la pratique du dessin et de l’illustration tout particulièrement.

DENDÉRAH•THE SPHINX OF ETERNAL REST•XIX•IV•MMXIX•
pencil, ink and gold on paper.

~ Pourquoi avoir plutôt choisi l’illustration comme moyen d’expression ?

Passionnée par le dessin et la peinture, sensible aux univers fantasmagoriques et fantastiques, j’ai toujours été captivée par les histoires étranges et oniriques mettant en scène des créatures surnaturelles, chimériques et divines. Cela me permet de m’immerger dans l’imaginaire et d’embarquer vers une destination inconnue et changeante à l’infini. Contrairement au dessin, comme par exemple les quelques portraits que j’ai réalisés, l’illustration me permet de travailler les traits, de les styliser et d’appréhender l’aspect décoratif et même parfois ornemental de mon travail. La pratique de l’illustration me permet notamment d’être narrative, de m’exprimer d’une manière stylistique et de développer une identité personnelle.

~ Vos travaux sont réalisés exclusivement en noir et blanc, parsemés de touches d’or. Pourquoi ce choix de couleurs ?

Trois couleurs, le chiffre trois symbolisant la trinité, représente l’équilibre et l’harmonie absolue. La dualité, par opposition et par complémentarité, entre le noir et le blanc, évoque les ténèbres face à la lumière. Le noir et blanc symbolisent donc la coexistence entre l’obscurité et la lumière… L’or servant ainsi d’union entre ces deux couleurs, valeurs absolues. Par ailleurs, métal précieux et inoxydable, l’or est, dans presque toutes les civilisations, associé au Soleil, symbole de renaissance et d’éternité et emblème protecteur. Pour les alchimistes, l’or désignait la connaissance ésotérique, à savoir le stade le plus élevé de l’évolution spirituelle. Il est le symbole de la lumière céleste et de la perfection, en référence au fond doré des tableaux médiévaux et des icônes religieuses. Il est alors associé à des puissances supérieures et divines. Dans certains récits mythologiques, il permet aux âmes d’accéder à l’au-delà, de traverser les Enfers ou d’atteindre le Paradis. Ainsi, l’association du noir, du blanc et de l’or me permet d’établir un équilibre et une harmonie entre la composition et la notion symbolique qui constitue chacune de mes illustrations.

WINTER SENTINEL•XVIII•II•MMXIX•
pencil, ink and gold.

~ Quels matériaux utilisez-vous ?

Après avoir travaillé avec différents mediums, l’encre de Chine, le crayon et la peinture dorée sont devenus mes matériaux de prédilection. Pour les zones noires, j’utilise essentiellement de l’encre de Chine noire intense et des stylos Staedtler Mars Matic pour travailler les détails. Les zones blanches, c’est simplement le papier laissé en réserve. Pour l’or, j’utilise de la gouache dorée.

~ Votre travail est ainsi très symbolique, quasi mystique, pourrait-on dire. On retrouve de nombreuses références aux mythologies grecque et égyptienne. Est-ce voulu ?

Oui, effectivement. Ces nombreuses références ont, d’une manière spontanée, émergé d’après les lectures, les œuvres, les lieux et musées visités et les personnalités historiques qui ont marqué mon esprit. D’ailleurs, très jeune, je me souviens avoir visité le musée du Louvre et d’avoir été happée par la beauté si mystérieuse et intrigante de l’Antiquité. L’esthétisme, le rapport à la nature, à l’au-delà, et très particulièrement aux rites mystiques de l’embaumement et de la momification caractéristiques à l’Égypte ancienne ont éveillé un vif intérêt et une véritable passion pour la mythologie indissociable à l’Antiquité. Peu à peu, elle est, par la suite, devenue une profonde et inépuisable source d’inspiration. Elle raconte l’origine de la civilisation, la naissance des peuples et l’apparition de l’écriture. Chargée d’images allégoriques, elle est l’observation de la nature représentée à travers la personnification de la théogonie et de la cosmogonie, tentant de trouver un sens commun et une réponse aux questionnements universels.

Black Iris. Pencil and gold.

~ Qu’est-ce qui vous y attire ?

Au-delà de la mythologie, le monde antique, d’une manière générale, me fascine. Ces vestiges du temps passé, témoignages de notre histoire et chargés de symboles, regorgent de secrets, d’énigmes et de mystères. L’Ancien Monde porte en lui les observations et les questionnements sur l’origine de la création de l’univers, sur l’origine de l’humanité et sur la place de l’humain face à la nature. Intriguée par la mythologie, par ses caractères allégorique et philosophique, elle est l’étude et l’interprétation des contes souvent sacrés et toujours fabuleux d’une culture à travers des mythes traitant les divers aspects de la condition humaine : la notion du bien et du mal, le sens de la vie et de la mort, les valeurs culturelles et des traditions, l’au-delà. Les mythes expriment les croyances qui ont permis aux anciennes civilisations de réaliser des œuvres monumentales aux prouesses et savoir-faire exceptionnels. Ces traces laissées par nos ancêtres à travers la beauté de tous ces vestiges racontant ainsi l’histoire et l’origine de l’humanité ont façonné la base des croyances religieuses et de ses propres réflexions. Véritable vivier pour l’art à travers les temps, la mythologie, œuvre complète et complexe, est l’héritage qui nous a été laissé par les plus anciennes civilisations.

~ On retrouve également des symboles christiques et des références médiévales – je pense notamment à l’armure dorée que porte un de vos personnages. En somme, votre travail est très syncrétique. Quelle est votre vision ?

Effectivement, combiner les époques, fusionner les mythes et unir les cultures, constitue fondamentalement la base de mon travail. Les cultes et les mythes qui ont façonné et composé le monde n’ont sans doute jamais été cloisonnés et ont sans cesse évolué. Ils ont su, à travers l’art, influencer, insuffler et nourrir d’autres cultures. D’ailleurs, certains mythes ont traversé des régions du monde et des époques sous différents aspects et sous différents noms jusqu’à des fois apparaître dans des scènes bibliques. Finalement, j’essaye d’apporter une interprétation personnelle fondée sur la croisée et la rencontre des cultures, des mythes et des légendes, probablement afin de raconter de nouveaux récits en y abordant parfois la place et les différents aspects de la figure féminine dans l’art, l’Histoire, la mythologie et la religion.

THE AFTERWORLD BENEATH THEIR FEET•VII•XI•MMXVIII• pencil, ink and gold.

~ Y’a-t-il des époques et des artistes qui vous inspirent particulièrement ?

De toute évidence, l’Égypte ancienne et l’époque antique grecque et romaine, dont les récits épiques tels L’Odyssée ou L’Iliade d’Homère m’inspirent fortement. Aussi, l’époque médiévale, époque considérée comme étant une période trouble et sombre, a une certaine influence dans mon travail. D’ailleurs, les armures et l’architecture médiévales exercent une emprise enchanteresse sur l’imaginaire, due à l’aura qu’elles abritent. Ensuite, les mouvements artistiques issus de la période entre le XIXe et le début du XXe siècles, tels que le romantisme, le préraphaélisme, l’orientalisme et le symbolisme, ont aussi contribué à alimenter ma passion pour l’art. Pour citer quelques artistes : Dante Gabriel Rossetti, Edward Burne-Jones, John William Waterhouse, Lawrence Alma-Tadema, William Bouguereau, Carlos Schwabe, Arnold Böcklin, Ferdinand Keller, Adolf Hirémy-Hirschl, Fernand Khnopff… Les figures de l’âge d’or de l’illustration telles qu’Edmund Dulac, Kay Nielsen, Arthur Rackham, John Austen ou encore Harry Clarke, ont également influencé mon goût pour l’imagerie narrative. Mais il y a surtout et tout particulièrement deux artistes dont j’admire profondément l’immensité de leurs œuvres, ce sont Gustave Moreau et Gustave Doré. Je suis tellement admirative, non seulement de leur identité plastique mais aussi de leur perception et de leur conception de la mythologie et des fables fantastiques, c’est-à-dire leur manière d’aborder ces sujets. D’ailleurs, la Divine Comédie de Dante Alighieri ou Le Paradis Perdu de John Milton et la littérature classique en général me constituent une vaste source d’inspiration. Et enfin, ces tableaux incroyables représentant des scènes religieuses et bibliques d’où émanent avec grâce une aura et une puissance mystique, ont toujours su s’adresser à mon âme.

~ Enfin, que souhaitez-vous transmettre à travers vos « visions » illustrées ?

Certainement une volonté d’harmonie, de paix et d’équilibre. J’essaye résolument de transmettre à travers mon travail une atmosphère paisible et méditative dont la tranquillité dominante semble être potentiellement menacée ou troublée par une tension en latence. Cependant, je tente de faire en sorte que cette potentielle menace qui plane sur cette apparente quiétude se révèle éternellement vaincue par la spiritualité protectrice et salvatrice, dans l’espoir que portent en eux mes personnages. Ce monde songeur et mélancolique en quête de force spirituelle et de paix intérieure est certainement un trait distinctif dans mon travail, étant moi-même en quête perpétuelle d’harmonie et d’équilibre, tant dans la vie que dans mon processus créatif.

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