Je suis Providence, une biographie à peine sortie et déjà incontournable

S’il y avait un ouvrage attendu de pied ferme par les lovecraftiens francophones, c’était bien cette biographie signée par le critique américain S. T. Joshi, l’un des spécialistes mondiaux du maitre de Providence. Somme magistrale des connaissances actuelles sur la vie tant privée que professionnelle de Lovecraft, cette monographie dont la version définitive a paru en 2010 s’étend sur deux tomes et 1200 pages. L’annonce d’une traduction française par les éditions ActuSF fit donc grand bruit, à l’automne 2017, dans le microcosme des lettres fantastiques. Il aura fallu un an et demi ainsi que le concours de dix traducteurs et de 435 mécènes pour mener le projet à bien : Lovecraft. Je suis Providence est en librairie depuis mars de cette année, et Faunerie a le plaisir de vous en rendre compte.

Je suis Providence, vol. 1. Je suis Providence, vol. 2.

À l’heure d’écrire cette chronique, je me demande néanmoins par quel bout l’attaquer : une œuvre aussi monumentale ne se laisse pas aisément décrire… D’aucuns y ont vu l’antidote tant attendu contre les préjugés qui circulent sur cet auteur ; c’est assurément une base saine, qui manquait jusqu’alors en francophonie et sur laquelle gagneront à s’asseoir de futurs travaux critiques, mais j’ai le sentiment qu’on grossit le trait en la drapant du statut d’œuvre providentielle (sans mauvais jeu de mot), seule à même de rétablir la vérité. Certes, quantités d’âneries ont été écrites par le passé sur Lovecraft mais, Dieu merci, il n’a pas fallu attendre cette parution pour qu’elles soient battues en brèche, même dans les médias généralistes. Je la considère donc plus comme un éclairage bienvenu que comme une révolution.

Permettez dès lors que je passe rapidement sur des thèmes longtemps sujets à controverse, que cet ouvrage aborde bien sûr sans fard et en détails mais qui ne constituent pas, selon moi, ses apports les plus importants. Oui, Lovecraft adhérait à des thèses racistes ; oui, il éprouvait une certaine fascination pour les régimes fascistes ; non, il n’était ni un asocial, ni un reclus ; non, ce n’était pas non plus un occultiste, que du contraire… À mes yeux, la force de Je suis Providence n’est pas dans ses réponses à ces grandes questions rebattues mais, au contraire, dans les infinis détails que seule une étude de cette ampleur est à même de livrer. Ce sont en effet les circonstances précises de sa vie quotidienne qui m’ont surtout fasciné, c’est-à-dire tout ce qui fait de Lovecraft une personnalité intègre et non pas le simple vaisseau de théories littéraires ou politiques. Or, c’est précisément ce qui semblait manquer à la connaissance de cet auteur, qu’on qualifie souvent et à raison de « célèbre inconnu ».

Une réputation qu’il n’a assurément pas volée est celle de gentleman. Il est sincèrement touchant d’observer de près la bienveillance dont il a pu faire preuve envers ses lecteurs et la communauté des auteurs amateurs. Le livre de Joshi détaille l’énergie prodigieuse qu’il investissait quotidiennement dans sa correspondance. L’étude de ce matériau intime montre un Lovecraft qui s’affuble du surnom de Grand-Père et répond patiemment aux questions naïves que lui adressent des adolescents, commente ou révise bénévolement leurs premiers brouillons. Il est frappant d’apprendre qu’au-delà du rôle de parrain qu’il a joué en encourageant et en encadrant des débutants prometteurs, il a fait de même pour d’autres pourtant incapables de progrès, appliquant sciemment un principe de discrimination positive visant à égayer l’existence d’amateurs âgés, handicapés ou souffrant de solitude.

Un autre aspect fascinant de sa personnalité est son rapport à la topographie : entretenant une véritable passion pour les paysages de la Nouvelle-Angleterre et pour le patrimoine des villes coloniales, il en a tiré le motif de très nombreux voyages. Sorte de promeneur boulimique, Lovecraft les a menés tambour battant et en a tiré une quantité immense de notes. L’un des aspects les plus riches du livre est que de telles informations biographiques sont aussitôt et intelligemment mises au service de l’analyse, développant les implications qu’ont le regard du promeneur sur la philosophie, la psychologie et l’esthétique de l’auteur (et réciproquement), puis illustrant celles-ci par l’observation concrète de nouvelles situées dans ces décors.

Plus qu’un compte-rendu minutieux des activités de Lovecraft, Je suis Providence constitue en effet une étude très sérieuse des sources et des effets de son fantastique. Le tableau qu’il peint d’un homme de profonde culture, recherchant dans la tradition et dans son environnement familier un lénitif au cosmicisme soutenant par ailleurs ses œuvres, parlera certainement à nombre de lecteurs de Faunerie. J’ajoute que ce tableau est bien plus nuancé qu’on l’a souvent lu : loin d’être dans une posture de repli ou d’égoïsme artiste (du moins à la fin de sa vie), Lovecraft réfléchissait et débattait volontiers des questions de société de son temps, prenant par exemple parti pour des réformes socialistes. L’articulation de ses conceptions philosophiques, esthétiques et politiques est si bien explicitée dans cette biographie qu’elle constitue un cas pratique susceptible d’intéresser même des non-lecteurs du maitre de Providence…

Les proportions de l’ouvrage peuvent certes rebuter certains lecteurs, et l’on serait aisément tenté de sauter des passages énumératifs traitant d’étapes de voyages, de correspondants mineurs ou de lectures de jeunesse. On pourrait craindre en effet de les lire en vain, puisqu’on semble oublier aussitôt leur teneur exacte… Chacun est libre de faire à sa guise, mais je suis personnellement enclin à penser que ces informations ne contribuent pas moins à former une impression globale du personnage que fut Lovecraft, impression que leur carence rendrait incomplète. Du reste, il faut se réjouir de la présence de telles recensions, car l’index figurant en fin d’ouvrage y renverra certainement quantités de chercheurs reconnaissants.

C’est donc œuvre véritablement utile qu’ont fait les éditions ActuSF et Christophe Thill, le directeur de cet ambitieux projet de traduction. Gageons que cette biographie trouvera sa juste place dans la bibliothèque de nombreux amateurs de fantastique, qui peuvent se la procurer en toute confiance.

 

 

S. T. Joshi, Lovecraft. Je suis Providence, trad. de l’anglais (américain) par Thomas Bauduret, Erwan Devos, Florence Dolisi, Pierre-Paul Durastanti, Jacques Fuentealba, Hermine Hémon, Annaïg Houesnard, Maxime Le Dain, Arnaud Mousnier-Lompré, Alex Nikolavitch & Christophe Thill (dir.), 2 vol., Chambéry, éd. ActuSF, [2010] 2019. [Voir dans le catalogue de l’éditeur.]

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