Esthétique de la décadence en Norvège & Suède. Partie 2 : « Ages of nerves » ou beauté de l’hyper-sensibilité

Edvard Munch, Soirée sur l’avenue Karl Johann, 1892.

« Ages of nerves »

Aujourd’hui je fais suite à mon premier article sur l’esthétique de la décadence en me concentrant sur un point bien particulier : l’expression et la beauté de l’hypersensibilité.

Le malaise fin de siècle dont témoignent les artistes ainsi que l’attrait général pour la psychanalyse constituent un terrain fertile pour le développement d’un intérêt porté sur les troubles nerveux et les angoisses engendrées par la croissance urbaine. Illustrer l’individu implique désormais de pénétrer sa chair afin d’accéder à son âme et de capter chacune de ses émotions, ses tensions et ses crises nerveuses. L’accélération de la vie quotidienne, notamment amenée par l’urbanisation et la montée du capitalisme, tend à ébranler l’équilibre d’antan : le sentiment d’une vie dans l’urgence se ressent, avec la nécessité d’être productif rapidement, et donc de se plier à une activité plus soutenue et stressante. En résultent alors des esprits surchargés, affolés, dont les sens hyper-stimulés fatiguent l’individu, l’amenant à la dépression nerveuse.

Gustav Vigeland, Peur, 1892.

J’aimerais à ce propos, citer un passage issu d’un poème de Strindberg :

Dans des canaux de brique et de chaux

Les gens vont vite et se bousculent ;

La rue trempée, telle un miroir brisé,

Pleine de saleté et de boue,

Reflète encore quelques coins de ciel ;

C’est une caricature éteinte et sombre

De l’humanité déchue.

En littérature comme en peinture, les artistes portent un regard aiguisé sur les tensions et le mal-être des individus que trahit notamment l’aspect physique : le corps, la tension de ses nerfs incarnent l’instabilité psychique dont souffre l’individu, l’exagération des crispations permet de percevoir ce chaos interne. Les angoisses s’illustrent notamment par une contraction des muscles, par les traits d’un visage soucieux, ou par l’exagération des mains nerveuses comme chez Olof Sager-Nelson (portrait d’Albert von Stockenström) ou encore chez Richard Bergh (portrait d’Eva Bonnier). Cette période témoignant d’un intérêt important pour la psychologie, le médical, est appelée « ages of nerves » par Jan Balbierz. Selon J. Balbierz, les œuvres illustrant cette thématique sont Faim de 1890, ainsi que Mystères (1892), du norvégien Knut Hamsun que nous avons déjà évoqué, ou encore Sensations détraquées de Strindberg, datant de 1894.

Cette obsession pour les « nerfs » s’illustre donc avec le portrait du peintre Eva Bonnier par Richard Bergh. Si à première vue la femme portraiturée affiche un visage serein et une pose noble, son apparent self-control, calme, est trahit par la tension de sa main crispée, une main blanche disproportionnée mise en valeur par la robe noire portée. Il y a un décalage intense entre le visage souriant et relaxé qui nous regarde – masque social – et cette main tendue, nerveuse, ressemblant à des serres acérées. Cette tension qui se dégage du tableau, cette nervosité, est revendicatrice de l’agitation interne dont souffre l’artiste. En effet, Eva Bonnier, peintre elle-même, dénote ici le trouble qui l’habite par un seul élément physique, trouble revendiqué par les artistes symbolistes comme étant une pulsion créatrice.

Richard Bergh, Portrait du peintre Eva Bonnier, 1889.

Tyra Kleen étalement, avec son propre autoportrait de 1903, se représente le visage crispé, la main osseuse et contractée ; sa bouche ouverte pousse un cri et l’expression de ses yeux à demi révulsés trahissent l’état extrême dans laquelle l’artiste se trouve. J. Balbierz a fait la description de l’artiste

Tyra Kleen, Autoportrait, 1903.

fin de siècle comme étant une personnalité mélancolique, anxieuse, dont les émotions issues de la bile noire génèrent l’activité créatrice : à l’image de Hamsun et Strindberg, T. Kleen semble également souffrir du fait d’être dotée d’un « burning brain », la plaçant à la limite du chaos mental à cause de son hyper-sensibilité qui, cependant, est à l’origine de sa création.

Rapetti note lui aussi ce « culte de l’instabilité » avec des artistes faisant preuve notamment d’autodérision dans leur mal-être. On observe cette autodérision en Scandinavie, avec un artiste tel qu’Ivar Arosenius qui se met en scène dans des situations à la fois grotesques et malheureuses, situant son art entre le rire et l’effroi, entre le ridicule et le pathétique.

Et si la saturation des émotions citées pouvait être la voie d’accès à la révélation spirituelle swedenborgienne à laquelle aspirent les symbolistes ? En effet, la théorie des correspondances de Swedenborg appelle à un développement des sens, de l’imagination et de l’intellect afin qu’il soit possible d’accéder à cet univers supérieur et invisible : pour les décadents, l’hypersensibilité permet de se détacher du trivial afin d’accéder à l’extase mystique. Loin d’être une tare, l’hypersensibilité, chez l’artiste décadent, lui permet de se différencier, de s’élever même au-delà de ses semblables et faire de lui un être à part, plus fragile, mais dont la fragilité ouvre des portes nouvelles. « Ce qui différencie l’homme de l’animal est sa capacité à s’élever de sa souffrance au moyen de la conception métaphysique de l’existence » écrit d’ailleurs le suédois Ola Hansson dans son essai sur Nietzsche. Nous le verrons, cette recherche du spirituel va jusqu’à la participation aux séances de spiritisme les artistes sont nombreux à participer.

Edvard Munch, Le Cri, 1893.

 


Bibliographie :

Balbierz J., « Men on the edge of Nervous Breakdom : Some remarks on Strindberg, Hamsun, Medicine and the City » in : Balzamo E., Briens S., Strindberg and the city, Deshima, hors-série n°2, Départements d’études néerlandaises et scandinaves, Strasbourg, 2012.

Facos M., Symbolist art in context, University of California Press : Berkeley, 2009.

Hansson Ola, Friedrich Nietzsche, Stalker éditeur : Paris, 2006.

Rapetti R., Le Symbolisme, Flammarion : Paris, 2016.

Strindberg A., « Troisième nuit », Nuits somnambules et jours éveillés, Librairie Séguier : Paris, 1990.

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